DISCRIMINER SANS MOT DIRE

« Nous y sommes presque. Le point où il y aura autant de femmes que d’hommes médecins en pratique au Québec approche un peu plus...»

Dominique Hotte, M.D., CCMF
Médecin de famille au GMF La Cité Médicale à Montréal, chargée d’enseignement clinique au département de médecine familiale de l’Université McGill et coporte-parole du Regroupement des omnipraticiens pour une médecine engagée (ROME)

et

Louise Lemay, M.D.
Médecine de famille à la Cité Médicale à Montréal et à la Clinique A rue McGill en santé sexuelle et santé de la femme, professeur adjoint d’enseignement clinique au département de médecine d’urgence de l’Université de Sherbrooke, co-fondatrice et membre du CA du ROME.

Nous y sommes presque. Le point où il y aura autant de femmes que d’hommes médecins en pratique au Québec approche un peu plus chaque année (1) . Depuis plus de deux décennies, les photos des finissants en médecine des différentes facultés de la province laissent présager que les femmes seront bientôt majoritaires dans la profession (2) . La féminisation des effectifs médicaux est observée dans la plupart des pays développés ; le Québec ne fait donc pas exception à cette tendance démographique. Un tel phénomène ne peut certainement pas passer inaperçu au sein de notre système de santé ni dans notre société. Toutefois, au moment d’écrire ces lignes, il n’est pas simple de trouver une analyse de sa répercussion sur la façon dont la médecine s’organise et se pratique dorénavant. Le Québec a-t-il une vision cohérente et adaptée à cette réalité pour ses médecins ?

La question mérite amplement d’être posée. Le gouvernement provincial actuel impose depuis presque trois ans sa réforme de notre système de santé. L’augmentation de la productivité des médecins en est une des pierres angulaires. À une gestion bureaucratique déjà lourde — plans régionaux d’effectifs médicaux (PREM), plans d’effectifs médicaux (PEM), activités médicales particulières (AMP) — s’ajoute maintenant la menace de quotas de patients devant être inscrits et vus dans une journée, de délais pour répondre aux demandes de consultation et de conditions supplémentaires pour le renouvellement des privilèges en établissement. L’ensemble du corps médical doit composer avec ces exigences, tout en gardant une pratique professionnelle de qualité.

À travers ces nouvelles régulations, des enjeux touchant directement les femmes ont fait surface. Au sein des établissements créés par la Loi modifiant l’organisation et la gouvernance du réseau de la santé et des services sociaux notamment par l’abolition des agences régionales (projet de loi 10), certains conseils de médecins, dentistes et pharmaciens ont adopté des règlements visant à déterminer une durée maximale aux congés de maternité. Les PEM visant à remplacer les congés de maternité ont été abolis ; il est maintenant demandé aux équipes médicales de faire le maximum pour y suppléer, puisque les remplacements ne seront dorénavant permis par le ministère de la Santé et des Services sociaux que dans des circonstances exceptionnelles.

En 2016, plusieurs mesures discriminatoires envers les femmes médecins ont été dénoncées. La Fédération des médecins résidents du Québec a révélé que le tiers de ses membres, les femmes en plus forte proportion, ont dû répondre à des questions visant à savoir s’ils avaient ou prévoyaient avoir des enfants lors d’entrevues d’embauche (3) . Également, une omnipraticienne a découvert qu’elle aurait pu être pénalisée financièrement puisqu’elle n’avait pas inscrit 500 patients en 12 mois, alors que durant cette période elle avait passé 6 mois en congé de maternité. Le compteur avait tout simplement continué à tourner, sans tenir compte de son absence, ce qui l’exposait à une baisse de revenus potentielle (4, 5, 6) . La situation discriminatoire, dans laquelle cette médecin et ses collègues se sont retrouvées, a beau avoir été « réglée » par le ministère et les fédérations médicales, il y a quand même lieu de s’inquiéter de voir de telles situations émerger. D’autant plus que ces situations touchant les femmes médecins n’obtiennent pas d’emblée la faveur populaire, comme nous le rappelle la position prise par l’ancienne présidente du Conseil du statut de la femme, madame Julie Miville-Dechêne, lors des audiences de la commission parlementaire sur l’étude du projet de loi 20 (7, 8) . Pourtant, la Loi édictant a Loi favorisant l’accès aux services de médecine de famille et de médecine spécialisée et modifiant diverses dispositions législatives en matière de procréation assistée (projet de loi 20) appliquée pénaliserait non seulement davantage les femmes médecins (9) , mais également l’ensemble des femmes qui consultent pour obtenir des services médicaux (10).

féminisme-hottelemayLorsque l’on regarde les plus récentes données disponibles, il est difficile de comprendre ce qui peut justifier tous ces bâtons dans les roues. En moyenne, les femmes médecins travaillent déjà bien plus d’heures par semaine qu’un équivalent temps plein normal, et la différence avec leurs collègues masculins est peu significative (11, 12). À l’instar de leurs consœurs non-médecins, elles ont des enfants, s’en occupent et ont aussi plusieurs autres responsabilités domestiques et familiales. Malgré cela, beaucoup d’entre elles arrivent à assurer une présence presque équivalente au travail à celle de leurs confrères tout au long de l’année (13) .

Il est donc légitime de se questionner : pourquoi les femmes médecins, constituant une proportion sans cesse grandissante du corps médical et travaillant autant que leurs homologues masculins, doivent encore rester sur leurs gardes pour périodiquement tirer la sonnette d’alarme parce que leurs droits sont menacés ? La volonté du gouvernement actuel de vouloir améliorer l’accès aux services médicaux se fait à contre-courant de la féminisation de la médecine, amorcée depuis plus d’un quart de siècle.

Il est très difficile de comprendre pourquoi le ministre de la Santé s’entête à vouloir poursuivre dans la direction qu’il s’est donnée depuis son entrée en fonction. Il est impossible d’obtenir les résultats qu’il promet sans tenir compte des changements dans les effectifs qui s’opèrent au sein de la profession médicale (14) .

Il sera très difficile également d’améliorer l’offre de services médicaux à la population sans considérer la profession médicale comme une entité faisant partie d’un écosystème. Les orientations ministérielles ont jusqu’à présent créé et perpétué un réseau de santé qui reste encore centré sur l’hôpital. Notre province compte un nombre plus grand de médecins spécialistes que de médecins généralistes (15) , et il prendra sans doute encore plusieurs années encore avant que cette proportion s’inverse.

Conséquence : l’accès aux soins de première ligne demeure plus difficile à obtenir, les coûts des soins sont élevés, et la privatisation des services médicaux est perçue par plusieurs comme une planche de salut. La féminisation de la médecine ne peut pas être montrée du doigt comme un «  problème qu’il faut régler  », puisque ce phénomène n’engendre pas une baisse de productivité significative, comme cela a été démontré plus tôt. On se trompe donc complètement de cible en cherchant à faire rentrer les femmes médecins — et leurs confrères — dans un moule de productivité toujours plus exigeant et contraignant.

Présentement, notre système de santé fait face à des phénomènes encore jamais vus auparavant dans sa relativement courte histoire. Pensons principalement au vieillissement de la population ainsi qu’aux nombreuses avancées technologiques maintenant à la disposition tant des professionnels que des patients. Le Québec a besoin de tous ses médecins pour relever ces défis ainsi que de leaders rassembleurs qui sont  capables de créer les conditions permettant que l’innovation et les résultats soient au rendez-vous.

Précision : prière de noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et « Courrier des lecteurs » ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc. de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

RÉFÉRENCES

1. http://www.cmq.org/nouvelle/fr/bilan-annuel-du-college-desmedecins-du-quebec-sur-les-effectifs-medicaux.aspx

2. http://www.cmq.org/page/fr/repartition-age-sexe.aspx

3. http://www.lapresse.ca/actualites/sante/201611/24/015044697-les-jeunes-medecins-qui-veulent-des-enfants-victimes-de-discrimination.php

4. http://www.ledevoir.com/societe/sante/480976/medecinenceinte

5. http://www.ledevoir.com/societe/sante/482815/quebec-elimine-une-clause-de-remuneration-jugee-discriminatoire

6. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/481113/medecinsquebec-veut-eviter-la-commission-des-droits-de-la-personne

7. http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/sante/201503/04/014849489-projet-de-loi-20-zizanie-au-conseil-du-statut-de-lafemme.php

8. http://www.lapresse.ca/le-soleil/opinions/ editoriaux/201503/05/01-4849746-appui-bien-naif-au-dr-barrette.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_vous_suggere_ 4848158_article_POS4

9. http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/sante/201502/27/014848158-quotas-de-patients-les-femmes-medecins-seront-pluspenal-isees.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_ contenuinterne=cyberpresse_vous_suggere_4848874_article_ POS1

10. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/709838/medecins-familleconseil-statut-femme-projet-loi-20

11. http://nationalphysiciansurvey.ca/wp-content/ uploads/2014/08/2014-QC-FR-Q23.pdf

12. http://nationalphysiciansurvey.ca/wp-content/ uploads/2014/08/2014-QC-FR-Q22ii.pdf

13. http://nationalphysiciansurvey.ca/wp-content/ uploads/2013/10/2013-QC-FR-Q16.pdf

14. http://www.ledevoir.com/societe/sante/485353/un-systeme-enretard-sur-son-temps

15. http://www.cmq.org/nouvelle/fr/bilan-annuel-du-college-desmedecins-du-quebec-sur-les-effectifs-medicaux.aspx

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