GLAM GÉRIATRIQUE

« Avec 89 gériatres au sein du réseau et 52 postes vacants, on a effectivement l’embarras du choix. Autant en milieu urbain qu’en région. »

EUGÉNIE EMONDjournaliste indépendante

Ce pourrait être le métier de l’heure. Avec un Québécois sur quatre âgé de plus de 65 ans, le gériatre est en demande. Après des années d’impopularité, la profession surfe sur une bonne vague : la recherche augmente, et la spécialité commence enfin à attirer des jeunes. « Avant, quand tu cherchais l’Association des médecins gériatres du Québec et que tu écrivais “AMGQ” sur Google, tu tombais sur le site de l’Association des motocyclistes gais du Québec ! » se rappelle en riant le Dr  Michel Dugas, directeur du département de gériatrie du Centre hospitalier de l’Université Laval (CHUL), à Québec.

L’anecdote est éloquente. Les gériatres, ces médecins spécialisés dans les maladies propres aux personnes âgées, sont partis de loin pour en arriver à la reconnaissance de leur profession. Si leur site Internet n’est toujours pas à jour, la discipline a, quant à elle, pris du galon. Vingt-quatre gériatres ont obtenu leur certification l’année dernière au Canada contre sept dix ans plus tôt, et plusieurs surspécialités ont émergé.

gériatrie-emondÀ l’urgence du CHUL, à Québec, la résidente Camille Tessier-Bussières s’applique sur un coin du comptoir à dresser le portrait détaillé de son patient. La jeune femme de 29 ans dégage une assurance et une volonté qui contrastent avec sa silhouette délicate et sa voix douce. Les mots s’alignent d’une écriture soignée, et Camille décrit notamment le mode de vie de ce patient, les derniers changements dont a été témoin sa famille, son occupation passée, son niveau d’autonomie, ses intérêts, ses désintérêts, surtout. Arrivé à l’urgence accompagné de sa fille pour un problème de mobilité, la feuille de la SAAQ requérant une évaluation médicale pour la conduite automobile en main, le patient sera transféré quelques jours à l’unité de courte durée gériatrique (UCDG) de l’hôpital pour être évalué sur le plan fonctionnel et cognitif.

Ce passage de quelques jours doit lui permettre de retrouver un certain degré d’autonomie, voire une qualité de vie. De fait, pour être admis à l’UCDG, le patient doit avoir des besoins complexes, mais présenter un élément réversible, sur lequel on peut agir. Le compte rendu de la consultation de Camille s’étendra sur quelques pages. Comme tout gériatre, elle privilégie une approche globale du patient. Avec sa superviseure, elle fait le choix de priorités thérapeutiques, effectue du ménage dans la liste de médicaments, en « déprescrit » bien souvent, le corps ne les métabolisant plus de la même façon en vieillissant.

Elle prépare ensuite un plan de réadaptation pour son équipe. Sans cette escouade composée d’infirmières, travailleurs sociaux, physiothérapeutes, ergothérapeutes, pharmaciens, nutritionnistes, préposés aux bénéficiaires et autres consultants au besoin, le gériatre ne serait pas grand-chose. Comme une douzaine d’étudiants en médecine, Camille terminera l’année prochaine sa résidence en gériatrie. Elle devra bientôt chercher un emploi. Pour l’instant, il n’y a pas de poste à Québec, sa ville natale. « Mais c’est ce qu’il y a de bien avec le métier, il y a vraiment de beaux milieux où travailler », assure-t-elle. Avec 89 gériatres au sein du réseau et 52 postes vacants, on a effectivement l’embarras du choix. Autant en milieu urbain qu’en région. À la clinique externe de gériatrie du CHUL, le résident Félix Pageau questionne une patiente de 82 ans accompagnée de son petit-fils sur ses troubles de mémoire. Anxieuse à la suite du décès de son mari, ses pertes cognitives se sont accentuées, et elle se plaint de douleurs diverses. Le rendez-vous durera une heure trente minutes.

La norme dans le métier. « Dès que tu te presses avec un patient âgé, c’est voué à l’échec », affirme Félix. Calme, distingué et sympathique, le résident de 29 ans en est aux derniers milles de sa résidence en gériatrie, qu’il combine avec une maîtrise de deux ans en bioéthique et philosophie. Cette formation supplémentaire lui permettra, il l’espère, d’obtenir un poste comme gériatre et professeur à l’Université Laval. Félix a opté pour la gériatrie dès sa première année en médecine interne. La complexité des cas l’a tout de suite interpellé. Assister à l’évolution de différentes maladies chroniques chez des usagers de plus en plus âgés, aussi. « C’est quand les patients sont très malades que c’est plate pour eux et intéressant pour nous », affirme-t-il.

Et les résidents ne manquent pas de défis. Les aînés de 80 ans et plus constituent le groupe d’âge dont l’espérance de vie a le plus augmenté ces dernières années. Avec une clientèle qui cumule plusieurs pathologies, a des médicaments variés, présentant différents niveaux de démence, le chemin vers l’autonomie ou une certaine qualité de vie est parfois tortueux. Mais Félix et Camille adorent ça. « C’est multidisciplinaire, pas routinier, affirme Camille.  Les patients ont beaucoup d’histoires de vie, ils sont beaucoup plus frêles, c’est valorisant », ajoute-t-elle. Quant à Félix, il aime bien composer avec les familles. « C’est très chargé en émotion, et on joue un rôle actif pour les guider », dit-il.

L’EXEMPLE DE QUÉBEC

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« Au téléphone, de Thetford Mines, où elle termine un stage en région obligatoire durant sa troisième année de médecine interne, la voix de Marilyn Simard est fébrile. Elle amorcera sa résidence en gériatrie au CHUL en juillet et ne cache pas sa hâte. « Quand t’as travaillé là une fois, c’est sûr que t’as envie d’y retourner et d’y travailler encore, déclare-t-elle. C’est un bel hôpital, l’équipe est super, et ils sont bien équipés. » Contrairement à d’autres régions, Québec et Lévis ont toujours su attirer plus de résidents, et tous les postes de gériatres sont pourvus. Le Dr  Dugas attribue cette réalité en partie aux stages qui y sont offerts. « On est visibles, on est dans le trafic, à l’urgence, contrairement à d’autres endroits où les gériatres sont plus des chercheurs ou des académiciens », précise-t-il. Qu’à cela ne tienne, Marylin ira peut-être en région, si elle peut convaincre un collègue d’y aller avec elle. « Les personnes âgées sont quand même traitées là-bas, ça veut dire qu’il faut que tu fasses ta place », indique-t-elle.

L’enthousiasme envers la spécialité n’a toutefois pas toujours été au rendez-vous. Loin de là. Jusqu’à il y a quatre ans à peine, on ne voyait guère plus de deux résidents par année postuler pour obtenir une des sept cartes de résidents disponibles alors, au grand dam de l’AMGQ. En région, les postes sont vacants depuis plusieurs années presque partout. Même à Laval, deuxième plus grande ville du Québec, un seul gériatre œuvre, alors qu’on en prendrait bien cinq de plus. Or, depuis deux ans, le vent commence à tourner pour cette jeune spécialité, reconnue en 1987 seulement par le Collège des médecins du Québec et une dizaine d’années plus tôt au Canada. Le MSSS a augmenté à 13 le nombre de postes de résidence offerts et, à l’automne dernier, 17 étudiants y ont postulé. De nouveaux milieux se sont créés. L’Hôpital Maisonneuve-Rosemont met actuellement sur pied une clinique externe de gériatrie, où quatre jeunes gériatres ont été embauchés. L’AMGQ est agréablement surprise. « On va toucher du bois », tempère le Dr Maurice St-Laurent, président de l’AMGQ et pionnier dans le domaine. Ce dernier explique ce succès récent par différents facteurs, comme le fait que les postes se font plus rares dans d’autres spécialités et que la médecine recrute désormais plus de femmes, souvent attirées par des spécialités moins techniques. Mais c’est surtout un métier qui est aujourd’hui davantage valorisé. « Ceux qui ont commencé ont dû se battre encore plus parce que la gériatrie avait une réputation encore pire que celle qu’elle a à l’heure actuelle », affirme le Dr St-Laurent.

Oui, la gériatrie avait une bien mauvaise aura. Rien à voir avec sa consœur, la pédiatrie. « Les soins aux personnes âgées, ce n’est ni glamour ni attendrissant », déplore la Dre  Marie-Jeanne Kergoat. Elle-même précurseure, directrice jusqu’à tout récemment du programme réseau de gériatrie qui relie les quatre facultés de médecine québécoises, elle a été formée en France à une époque où la discipline ne s’enseignait pas au Québec. « Pour attirer des jeunes, il faut des modèles de l’heure », note-t-elle. Elle constate que les étudiants en médecine peuvent aujourd’hui côtoyer des gériatres chevronnés dès l’externat dans le cadre de leur stage obligatoire d’un mois en gériatrie. Une belle visibilité pour la profession. Le Dr Serge Brazeau, gériatre à Sherbrooke et ancien directeur du programme de gériatrie de l’Université de Sherbrooke, se souvient de ses premières démarches en 1998 pour se trouver un emploi comme gériatre.

« Certains directeurs des services professionnels des hôpitaux ne savaient même pas que la spécialité existait ! » s’exclame-t-il. C’était une époque pas si lointaine où on remettait en question la pertinence même de la spécialité. Aujourd’hui, les gériatres sont de plus en plus consultés par leurs collègues pneumologues, cardiologues, pour ne nommer que ceux-là. « On est capable de dire si la personne est assez robuste et capable de recevoir un traitement », indique la Dre Kergoat. Des surspécialités de la gériatrie ont émergé telles que l’oncogériatrie, la cardiogériatrie, la néphrogériatrie et la réadaptation gériatrique.

Depuis deux ans, la gérontopsychiatrie est reconnue comme une surspécialité de la psychiatrie. À l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, des cliniques externes spécialisées ont vu le jour : clinique de continence urinaire, de dysphagie, de gestion de la douleur chronique, entre autres. On commence donc à mieux comprendre le travail du gériatre, mais il reste encore des points à mettre sur les i . « Nous ne sommes pas des perte-d’autonomiologues !» lâche le Dr Dugas. Il en appelle à la collaboration des autres médecins spécialistes a fin qu’ils prennent eux aussi des patients âgés pour pouvoir répondre à la demande grandissante. Il cite en exemple cet usager, transféré par un gastroentérologue en raison d’une perte d’autonomie liée à sa cirrhose. «Ce n’est pas une maladie gériatrique», précise-t-il.

REVENU BRUT MOYEN D’UN GÉRIATRE 2015  439 875$
Depuis 2015, la proportion des 65 ans et plus est supérieure à celle des moins de 14 ans au Canada. On compte toutefois 533 pédiatres au sein du réseau contre 89 gériatres. La formation Le programme de gériatrie est l’un des seuls programmes réseau en médecine au Québec.

Les étudiants peuvent ainsi se déplacer a fin de réaliser leurs stages dans différents milieux de formation affiliés aux différentes universités québécoises. La gériatrie est considérée comme une surspécialité de la médecine interne. Après l’externat, le futur gériatre doit compléter trois ans de médecine interne avant d’entreprendre deux années de résidence en gériatrie. Ceux qui désirent travailler en milieu universitaire peuvent ensuite faire une demande de bourse a fin d’effectuer de la recherche postdoctorale dans les domaines suivants: cognition, douleur chronique, neurogériatrie, troubles du mouvement, troubles de l’équilibre et de la marche, oncogériatrie, recherche clinique.

gériatrie-emondEt où le gériatre est-il le plus efficace ? «On est des bibittes d’hôpital», tranche le Dr Dugas. «Pour l’instant, les gériatres, surtout en milieu urbain, se retrouvent à voir des patients qui auraient dû être vus par des médecins de famille d’abord», dénonce-t-il. Il espère, si la loi20 est maintenue, que les médecins spécialistes feront plus d’hôpital et les médecins de famille, plus de bureau. En attendant, plusieurs modèles sont possibles. À Sherbrooke, par exemple, où la gériatrie est plus orientée vers la clinique externe et la deuxième ligne qu’à d’autres endroits, les patients sont admis à l’hôpital dans d’autres spécialités, et le gériatre se déplace. «On fait très peu de consultations à l’urgence et on croit que ça nous libère pour être capable d’être plus per- formant», mentionne le Dr Brazeau.

Reste que, si les gériatres travaillent en milieu hospitalier, plusieurs dénoncent le fait que celui-ci ne soit pas toujours fait pour accueillir les aînés vulnérables. «L’idée, c’est qu’on devrait se réserver la troisième ligne, les patients les plus malades, soutient Serge Brazeau. On soigne malheureusement encore des patients qui se sont détériorés à l’hôpital, qui ont perdu leurs capacités cognitives et leurs capacités de se mobiliser.» Camille avance à petits pas feutrés. Elle suit sa superviseure, la gériatre Valérie.

Camille avance à petits pas feutrés. Elle suit sa superviseure, la gériatre Valérie Plante, jusqu’au chevet de son patient, à l’urgence. La Dre Plante s’assoit à sa hauteur, le questionne sur le restaurant où il a travaillé si longtemps, une institution du boulevard Sainte-Anne, située sur la Côte-de-Beaupré, qu’elle a elle-même fréquentée plus jeune. Elle lui fait part d’un souvenir. Le visage du patient s’éclaire. Camille observe. Elle adore ce contact direct. Vocation, le métier de gériatre ? Camille hésite avant de répondre. «Oui, je le crois. C’est un travail où la patience est de mise et le travail d’équipe, primordial.» Elle prend une pause avant d’ajouter: «En fait, dès que j’ai commencé ma première journée en gériatrie, j’ai réalisé que ça correspondait exactement à l’image que je me faisais de la médecine.» Ce qui n’est quand même pas rien.

L’APPROCHE ADAPTÉE À LA PERSONNE ÂGÉE EN MILIEU HOSPITALIER

Depuis 7 ans, un groupe de gériatres travaille à titre de consultant en collaboration avec le MSSS sur L’Approche adaptée à la personne âgée en milieu hospitalier. Le MSSS met ainsi à la disposition des hôpitaux un cadre de référence et des modules de formation a n de rendre les établissements de santé moins hostiles aux aînés vulnérables. La littérature scientifique et l’expérience démontrent que l’hospitalisation constitue un facteur de risque du déclin fonctionnel chez les personnes âgées. L’Approche adaptée est en fait une série de mesures simples, comme mettre des appareils auditifs au patient pour qu’il puisse entendre ou rendre l’environnement moins favorable aux chutes. Selon l’AMGQ, la mise en œuvre de cette approche avance à pas de tortue dans l’ensemble du réseau.

RÉFÉRENCES

1. AMGQ (2012). Les gériatres au Québec — à l’aube du vieillissement démographique: un défi à relever, un rôle à clarifier.

2. Kergoat, Marie-Jeanne (2011). Approche adaptée à la personne âgée en milieu hospitalier, la Direction des communications du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, gouvernement du Québec.

Eugénie Emond est journaliste indépendante, notamment pour la chaîne MAtv, où elle anime « Ça passe trop vite » une émission qui donne la parole aux aînés de la région de Québec.

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