Mauvaise cible

« La façon de rémunérer les médecins n’est que le corollaire de ce manque de vision et de coordination des efforts nécessaires de toutes...»

L a santé est un sujet palpitant, foisonnant, grave… et éminemment complexe. Bien difficile de verser dans le light quand il s’agit de la santé, la nôtre et celle de tous nos concitoyens. Peu de choses peuvent être prises à la légère en la matière, voire aucune. Des exemples de dossiers complexes  ? La décision du premier ministre de confier les Marie-Sophie l'heureuxnégociations avec les fédérations médicales à d’autres individus que son propre ministre de la Santé, le style — et les assises surtout — du «  leadership  » de ce dernier, le rapport commandé par La Presse  sur le succès des dernières réformes du ministre auprès d’experts de la santé, le rapport d’experts sur la rémunération médicale présenté par l’Association médicale du Québec (AMQ)  — puisque le Commissaire à la santé et au bien-être a été aboli —, la négociation sur le coût des échographies des radiologistes, la discrimination des résidents en entrevue…

Et devant des sujets aussi complexes, il faut se garder de formuler des jugements trop simplistes et tendancieux. Si on ose ériger des affirmations en vérités, il faut le faire sur des bases scientifiques solides, qui séparent le bon grain — les faits probants — de l’ivraie — les opinions de tout acabit basées sur des  présomptions. Malheureusement, les idées partiales et bourrées de préjugés sont légion, surtout en ce qui a trait aux médecins… et à leurs revenus.

Il suffit qu’un seul médecin abuse réellement des patients et du système pour que tous les médecins deviennent d’emblée des profiteurs surpayés actuellement. Et qui prend désormais le temps de vraiment s’informer en profondeur sur ce sujet  ? Certainement pas la majorité.

Des nuances de gris  ? Trop exigeant… Un sujet pourtant aussi universel que la santé est devenu, à la longue, un sujet d’initiés, sauf lorsqu’on devient partie prenante de ce système. Et, encore là, les jugements à l’emporte-pièce ne manquent pourtant à la lumière, trompeuse, des apparences…

Or, un fait demeure, chez nous : selon Le Code Québec, par Jean-Marc Léger, un livre miroir sur l’identité québécoise, les Québécois constituent un peuple à tendance consensuelle, qui n’aime donc pas la division. Et l’argent, c’est bien connu, divise plus  souvent qu’il ne rassemble… On peut donc postuler que le Québécois moyen est porté à catégoriser dans une classe «  à part  » les gens gagnant beaucoup plus d’argent que lui. On n’ira pas jusqu’à dire que c’est encore perçu comme un péché, héritage de notre bon vieux fond catholique, mais l’argent éveille quand même la suspicion et provoque surtout des catégorisations (trop) faciles.

On prête vite certains traits de caractère stéréotypés à ceux qui «  font beaucoup d’argent  »… C’est pourquoi, entre autres, il est si aisé, si pathétiquement facile, de se servir de la rémunération des médecins comme bouc émissaire, et de lui attribuer tous les maux, les déviances et les défaillances du système de santé québécois. Ou de s’en servir comme levier à toutes les sauces, pour tout et n’importe quoi, erreur répétée jusqu’à plus soif. Pourtant, au-delà des arguments en faveur de baisses de revenus des médecins ou d’une réforme de leur mode de rémunération, il faudrait cesser, un jour ou l’autre, de tout ramener à cette seule variable.

Il est vrai que c’est un enjeu de taille en raison de l’ampleur des sommes que notre société consacre aux médecins et en raison des possibles dérives de facturation opportunistes qui découlent de la façon qu’est structurée la facturation médicale au Québec. Il y a en effet beaucoup de travail à faire de ce côté, et aucun scénario de rémunération, qu’il soit à l’acte ou à salaire, ne sera la panacée ou le Graal qu’on espère. Une question cependant : pourquoi d’autres pays y parviennent, non sans mal, mais pas nous  ? Que ne  faisons-nous pas pour faire autant de surplace  ? Tout n’est pas que noir ou blanc. Si le système va aussi mal chez nous, ce n’est pas à cause «  des maudits docteurs à l’argent  », c’est davantage par manque de vision politique, parce qu’on a toléré trop longtemps des  pratiques organisationnelles inacceptables et parce qu’on a laissé les choses s’organiser en silos (bien que ça ne veuille pas dire qu’il faut tout centraliser pour autant…).

La façon de rémunérer les médecins n’est que le corollaire de ce manque de vision et de coordination des efforts nécessaires de toutes parts. Cependant, c’est un corollaire qui a pris toute la place, et on comprend bien pourquoi quand on saisit la propension générale des Québécois à catégoriser et à condamner sans fondement, mais qui ne reste en vérité qu’un corollaire. La logique punitive de Gaétan Barrette, malgré la prétention qu’il a d’agir avec un grand A «  là où il le faut  », n’est pas davantage ce qu’on pourrait qualifier de vision politique. Agir précipitamment et en matamore, c’est faire semblant de régler les choses uniquement pour essayer de gagner davantage de bénéfices politiques. Si ces solutions draconiennes étaient si faciles à prendre et à appliquer, Dr Barrette, ne croyez-vous pas que d’autres ministres avant vous les auraient appliquées  ?

C’est le cumul de nos résistances à nous organiser convenablement à l’intérieur des balises d’un système entièrement public, bien que complexe, et notre propension à ne nous préoccuper que de notre petit lopin de terre, pour ne surtout pas se chicaner, qui font que nous en somme là, aujourd’hui. Ce n’est pas (uniquement) en raison de «  l’argent des docteurs  ». C’est notre abonnement chronique au manque de vision, la cible à laquelle il faut d’abord s’attaquer.

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d'autres médias.

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