Briser les murs de l’inconnu

«Il n’y a aucun client, sauf moi, mais la grand-mère qui tient le phare me fait signe d’entrer quand même. Elle me fera à manger même...»

CLAUDE GARCEAU, M.D. Interniste, Hôpital Laval

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En 19 jours, Napoléon, dans une campagne militaire éclair, réussit à faire basculer l’armée de Prusse, forte de 250 000 hommes, et à entrer à Berlin le 27 octobre 1806, devenant ainsi le maître de l’Europe. Sur un cheval blanc, un peu en avant du reste de la troupe, il franchit la porte de Brandebourg. Un coup de mousquet, et c’en était fait de l’empereur, mais la foule des vaincus n’osa que lever les yeux pour profiter de la caracole des 15 000 cavaliers français. Magnanime, Napoléon fit une pause devant le tombeau de Frédéric II et lui rendit hommage en déclarant devant ses officiers que si
Frédéric II avait encore été de ce monde, la partie aurait été plus rude et l’issue, incertaine. En guise de tribut, Napoléon rapporta à Paris le quadrige trônant sur la porte de Brandebourg : une déesse de la victoire debout sur un char tiré par quatre chevaux. Le tout se voulait un monument à la paix. Deux siècles de confrontation franco-allemande allaient débuter.

Le Reichstag et Cathy Sherman de Trois-Rivières

Tout près de la porte de Brandebourg, mes souvenirs me ramènent vers le Reichstag. J’étais tout jeune à Trois-Rivières, et tout près de notre maison, le manège militaire exhibait un char d’assaut de nos troupes ayant participé au conflit européen. Mon plaisir consistait à défier mon jeune frère Daniel, devenu par la suite néphrologue, à se glisser sous le char d’assaut, à ouvrir la trappe de métal que des petits malins avaient descellée pour l’asseoir sur le vieux siège de cuir encore empaillé du conducteur du tank. Et pour un moment, nous traversions l’Europe pour envahir Berlin. Bien sûr, mes notions de géographie et d’histoire étaient bien nébuleuses, et mon frère, plus futé, me faisait la leçon en me disant que je mêlais tout. Le fait que l’effort canadien fût plus concentré sur l’Escaut et les Pays-Bas que sur l’Elbe et Berlin ne me troublait guère. Je refermais la trappe, et nous laissions mon frère rôtir sous le soleil de midi aux commandes de Cathy le vieux Sherman, ayant participé non pas à la chute de
Berlin, mais plutôt à l’invasion de l’Italie. Lors des après-midi pluvieux, nous regardions, fascinés, les documentaires sur la prise de Berlin sur notre poste télé noir et blanc. Immanquablement, le documentaire se terminait le 2 mai 1945 sur la prise du Reichstag, cet hôtel du gouvernement criblé de balles et troué d’obus. Comment ne pas se souvenir de cette photo montrant un jeune fantassin russe qui avait réussi à gravir le tas de ruines et avait déroulé l’immense drapeau rouge soviétique ? Et que dire des actualités montrant Kennedy à l’hôtel de ville de Schöneberg en zone américaine défier les Russes et Khrouchtchev en proclamant « Ich bin ein Berliner », soit « Je suis Berlinois », comme on dit de nos jours « Je suis Charlie » ? Il fallait que je voie de mes yeux ce Berlin qui avait meublé ma jeunesse. Un coup de tête, et voilà que je décide de rayer cette ville de mon ardoise des choses à voir avant mon ultime sortie dans les coulisses. Trois jours et trois nuits à Berlin, c’est bien peu ! Janvier 2016, j’ai peu de temps, mais m’y voici.

Le bunker d’Hitler

Cette dépouille du Reichstag pendant 30 ans demeura le symbole de la défaite dans une ville aujourd’hui divisée en quatre secteurs d’influence : les zones française, anglaise, russe et américaine. Délaissant la porte de Brandebourg près de la Potsdamer Platz, je pars à la recherche du bunker d’Hitler, qui serait encore enterré sous des monticules de terre. Je ne trouve qu’après bien des efforts de vilaines buttes en friche recouvertes de végétation. Un grillage empêche de les gravir. Ces tertres sans gloire semblent avoir échappé à la grisaille de la folie immobilière qui suivit le démantèlement du mur. Plus de 200 000 unités d’habitation furent construites en quelques années. Une petite plaque indique ceci : « Ici était le Bunker d’Hitler. » Mais la volonté de ne plus se souvenir n’efface pas nécessairement les cicatrices du passé… Bien enfouis tant dans la psyché de Berlin que sous son sol, des relents honteux s’écoulent, mais ces derniers peuvent à tout moment ressurgir du passé. Un désir inconscient mais collectif d’expier les fautes du passé conduit parfois cette nation à une gestuelle de réparation, comme celle d’Angela Merkel ouvrant les portes des marches de l’Est aux migrants syriens ou autres réfugiés économiques sans égard aux conséquences qui pouvaient découler d’une telle décision impulsive. En parcourant la Breitscheidplatz, je suis tombé sur un petit mémorial : des fleurs desséchées par le froid font la vigile autour de petits lampions aux flammes bien timides : c’est qu’ici un forcené a tué au camion-bélier au nom d’Allah 12 personnes et a en blessé 50 autres au marché de Noël, et tout cela, je vous le donne en mille, tout près des ruines de l’église du Souvenir.

Dieu n’est pas au mémorial juif

L’objet de ma prochaine flânerie est de retrouver les restes de la présence juive à Berlin. Bien sûr, il reste bien peu de choses : des plaques çà et là dans les cimetières qui ont échappé aux pogroms nazis et surtout le mémorial juif… Un musée en longs serpentins nus. Un détour, et une porte s’ouvre et se referme sur nous. On abandonne le visiteur dans une chambre triangulaire aux parois sombres, lisses et froides comme la mort. Il y a là la nudité de la victime et la plainte de la perte. Il y a le vent qui s’engouffre dans la seule ouverture glacée et tout en haut, en guise de ciel, une petite fente laisse filtrer une trace lumineuse, symbole dérisoire de la présence d’un Dieu impuissant à contrer la folie des hommes.

Les soies de Charlottenburg

berlin-garceau-f3Je me dirige ensuite vers le palais de Charlottenburg. Victime d’un tapis de bombes en 1943, il demeura éventré pendant des années. Son grand parc, directement inspiré par Le Nôtre, le jardinier de Louis XIV à Versailles, était à la fin de la guerre sans arbres. Ils avaient tous été coupés durant l’hiver de 1945 pour chauffer les Berlinois. Une restauration hâtive durant les années 50 et une autre plus minutieuse terminée il y a à peine deux ans redonnèrent tout l’éclat à cet ensemble, où vécut Sophie Charlotte, sa première régente, qui le voulait conforme à son modèle français. La grande galerie de glaces donne sur une esplanade dominant le parc. Des chambres en enfilade sont recouvertes de soieries dépeignant des chinoiseries, des oiseaux-lyres ou encore des fêtes galantes tenues dans l’Arcadie mythique. Que de couleurs chatoyantes ! Le vermeil des pommes, le vieux rose des pétales tombés au pied de jeunes princesses en fleurs et l’ocre des coraux des mers de l’Insulinde. Les Allemands, avec leur souci du travail précis, ont tout refait à l’identique. Des photos d’avant 1943 leur ont permis de ressusciter une à une les délicates boiseries ou encore de faire revivre les lambris dorés des plafonds. Dans les caves, on avait mis en sûreté des échantillons de satin. D’enchère en enchère sur les marchés de l’art de l’après-guerre, ils ont pu retrouver les tissus d’origine. Puis ils s’attaquèrent aux panneaux d’ambre recouvrant des murs complets.

Qu’il est agréable d’avoir le palais presque uniquement pour soi ! En ce début de janvier, les rares touristes sont frileux. Dans les pièces baignées d’une calme luminosité, on peut presque sentir les âmes des belles personnes qui ont habité ces lieux.

Le parc n’est que givre dans le frimas. Le grand étang est gelé. Le belvédère tout de bois blanc est d’un romantisme fou. Bien belle journée de janvier au bord de la Spree et de ses eaux paresseuses, mais la lumière du jour déclinant rapidement, la froidure s’installe. Je vais me réfugier dans une allée de Charlottenburg.

Une femme de Berlin et sa traversée du siècle : l’Ostalgie

Une façade de restaurant est allumée : petite lueur réconfortante dans la nuit qui envahit tout. Il n’y a aucun client, sauf moi, mais la grand-mère qui tient le phare me fait signe d’entrer quand même. Elle me fera à manger même si le cuisinier n’est pas là. Je l’entends se remuer derrière les fourneaux. Une demi-heure plus tard, elle m’offre une belle assiette de venaison : du cerf avec de petits fruits rouges et du sanglier dans une sauce épaisse aux pommes. Puis la vieille dame s’approche, voyant que je m’intéresse aux vieux cadres et aux photos jaunies qui ornent les murs décrépis de cette ancienne vieille auberge sage de 400 ans. Là, c’est elle : grande, mince, blonde, superbe femme prenant des bains dans l’entre-deux-guerres. Ici, dans ce vieux cadre, je la revois. Elle pousse une brouette remplie de gravats ; nous sommes en 1946. Les occupants ont réquisitionné les femmes pour faire des travaux dans le secteur russe, leurs hommes étant ou morts ou encore retenus prisonniers dans les camps à l’est. Elle me raconte comment pendant des mois, la nuit tombée, elle se cachait dans une mansarde et barricadait toutes les portes, car la soldate russe enivrée ne songeait qu’à prendre un tribut de cuissage. Son jeune époux ne revint jamais : il était disparu dans le charnier de Stalingrad. C’est encore elle sur ce collage : 1954, elle marche avec des milliers de camarades travailleurs lors de la fête du 1er mai. Puis, 1964, une photo d’elle contemplant le mur. Elle me raconte cette période terrible où, pendant 20 ans, le frère devenait l’espion de son frère, et le fils dénonçait sa mère aux sbires de la Stasi. De mauvaises pensées politiques pouvaient vous conduire à un stage de rééducation politique en prison, et à partir de 1970, on se débarrassait de votre personne en vous laissant traverser vers l’Ouest sans argent, sans passeport et sans espoir de revoir la famille laissée à l’Est. Mais la vie était simple, le travail assuré. On avait le pain, le beurre et peu de rêves, car on n’en avait pas les moyens.

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Puis arrivèrent les années de contestation et la chute du mur en 1981. Elle traverse à Berlin-Ouest au début de la réunification. Une nouvelle vie plus excitante, certes, s’ouvrit à elle, mais cette vie pleine de désirs nouveaux était parfois le siège du regret des temps plus simples où Erich Honecker veillait sur ses âmes en dictateur bienveillant. Le regret des temps simples, où le café n’était pas du café, mais un mélange de chicorée que l’on partageait avec les copains d’infortune. Pendant des heures, on écoutait les lénifian-tes critiques du système capitaliste avant de capter les émissions télévisées de l’Ouest qui parvenaient parfois à contourner le brouillage, et puis, sur DFF-2, on se régalait pendant deux pleines heures de musique provenant de l’autre côté du mur, bien sûr trafiquée en une version aux paroles édulcorées. On travaillait dans des bureaux vert et brun, avec de gros téléphones noirs, des planchers en linoléum, et ce, entre quatre murs tous isolés avec des produits d’Asbestos.

Cette vie simple, les petits bonheurs furtifs, sa vie de jeunesse, le temps des vacances en Hongrie, le camping sauvage, les fêtes à boire du vin blanc… à l’excès. Maintenant que sa vie est à l’Ouest, ses enfants vivent dans le Sud, en Australie. La nuit, quand elle est seule, elle rêve de son petit cocon protecteur derrière un grand mur gris. Elle ne le sait pas, mais elle souffre de la mélancolie des gens déracinés : c’est l’Ostalgie, le vague à l’âme des gens de l’Est.

Avant de m’enfoncer dans la nuit pour retourner à l’hôtel, je me retourne pour la saluer une dernière fois : elle est immobile devant le feu de la grande cheminée, heureuse et sereine dans ses souvenirs.

Les petites culottes de la fashion week

Mon hôtel se dresse sur un ancien terrain vague, un no man’s land qui date de l’époque du mur. On y a construit le centre Sony… Immense échafaudage de verre, de grandes parois incurvées comme les murs d’un igloo, qui contiennent des restaurants, des bars, des salles de spectacle. L’ensemble est recouvert d’un treillis métallique pour cacher le firmament. Un ancien palais qui avait été laissé à l’abandon dans les terrains vagues de l’après-guerre a été intégré dans l’ensemble comme une relique précieuse. J’entends de la musique et vois arriver tout le BCBG de Berlin, arrivant en berline de luxe. Il faut montrer patte blanche et exhiber les précieux laissez-passer. C’est la fashion week, et tout ce qui est trendy veut assister au défilé de la haute couture allemande. Je contourne le bâtiment et je contemple de grandes brindilles trop maigres qui se tiennent dans l’embrasure de la porte arrière du palais… Les pauvres veulent fumer en cachette. Mais ces efflanquées à talons hauts sont incapables d’allumer leurs cigarettes face au vent. Je me transforme le temps d’un instant en paravent. Ce qui me vaut la faveur d’entrer au défilé par les coulisses. Les grandes brindilles se promènent sur une passerelle de verre. Des spectateurs ont vite occupé les meilleures places. Les bourgeois, tous en veston-cravate, jouent aux voyeurs un tantinet désabusés. Ces notables rendent hommage au Moët & Chandon en laissant de temps en temps planer des regards furtifs vers les longues cuisses et les petites culottes des mannequins qui défilent sur la catwalk. Des égéries, couvertes de tatous et de piercings, se lancent des regards amoureux pendant que d’autres douces créatures plus femmes semblent tout droit sorties d’un cabaret de la Nollendorfplatz, époque 1930, tout en s’embrassant dans les coins sans retenue. J’aime bien, finalement, la fashion week !

Rendez-vous à la pinacothèque

Je vais terminer ma petite virée à Berlin dans les musées. D’abord, je me paie une traversée en accéléré de 300 ans de peinture européenne (Brueghel, Caravage, Vermeer, Botticelli) à la pinacothèque, puis j’ai rendez-vous à la Neue Nationalgalerie avec Munch, Kandinsky, Picasso, Magritte et Dalí. Décidément, l’homme est petit dans ces temples de l’art. Je file par la suite au Pergamonmuseum. Les archéologues allemands ont rapporté brique par brique l’autel de Pergame et la porte d’Ishtar de Babylone. On s’insurge contre ce pillage archéologique éhonté. Mais au fond, comment maintenant ne pas en être tout à fait heureux ? Que serait devenue la porte d’Ishtar sans ce larcin ? Elle aurait probablement rejoint les tas de décombres laissés par le passage des armées en Irak. Peut-on se permettre encore bien longtemps les furies destructrices des barbares comme à Palmyre ? Et que dire de la vue sur nos écrans des bouddhas de Bamyan dynamités et retombant en poussière ? Ma marche en cette fin d’après-midi me pousse vers la cathédrale de Berlin et ensuite vers la grande tour de la télévision est-allemande. La traversée d’un pont sur la Spree me conduit dans l’arrondissement historique de Berlin : le Nikolaiviertel. L’église Saint-Nicolas, les anciennes tavernes, les échoppes, les passages étroits, les boutiques qui sentent le chou et la bière : tout cela est vrai et tout cela est faux. C’est que le quartier au complet a été réduit par les Lancaster anglais et les B17 américains. Avec une infinie patience, on a recréé en cette île un condensé du Berlin médiéval et de celui de la Renaissance. Je me plais à marcher sur les quais, à regarder la Spree filer vers son estuaire et à distinguer dans les brumes les péniches au loin qui s’enfoncent vers les étoiles.

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Berlin, une ville que j’ai traversée en petit Poucet, revêtant mes bottes magiques. J’ai traversé en trois jours et trois nuits huit lieux, m’arrêtant ici et là dans des relais de l’histoire. Faites de même et peut-être découvrirez-vous qu’à Berlin l’histoire est circulaire. Le présent y crée le passé.

Mots-Clés :,

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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