De la poutine chez Trump

«Les restaurateurs ont trouvé leur rythme de croisière. C’est qu’il n’est pas évident de concevoir une carte québécoise susceptible de...»

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX

Le pari était relevé… et a été tout aussi bien relevé. Propriétaires du restaurant Chez L’Épicier, à Montréal, le chef Laurent Godbout et sa conjointe, Véronique Deneault, ont eu l’idée folle-mais-pas-si-folle d’ouvrir une seconde succursale de L’Épicier dans le quartier très huppé de Palm Beach, en Floride, où le 45e président des États-Unis a ses quartiers. Et depuis, ça ne dérougit pas. Québécois pour qui la Floride est un deuxième chez-soi ou résidants américains aisés de la côte est, le très chic épicier floridien accueille de plus en plus d’amateurs de bonne chère. L’hiver dernier, les propriétaires ont même remporté le Palm Beach Chamber of Commerce’s New Business Award, une récompense méritée qui en dit long sur les sentiments croissants qu’éprouve la communauté de Palm Beach envers nos deux « Kebekouâ » (prononcé à l’américaine).

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Décoré avec le plus grand soin par Véronique Deneault, Chez L’Épicier No 288 (le numéro de porte) présente une immense salle dans les teintes de crème et d’aqua, aux plafonds hauts et aux archétypes rappelant les cossues demeures des Hamptons. Chaises capitonnées ou en bois, jolis candélabres suspendus, guirlandes de pompons suspendues aux fenêtres pour évoquer le souvenir de la neige qui tombe, l’endroit respire l’élégance et appelle à la détente.

La carte, elle, est plutôt bien garnie, tant pour ce qui est des plats que des vins. Le restaurant tient même une « salle à champagne », espace privé qu’il est possible de réserver.

Les restaurateurs ont trouvé leur rythme de croisière. C’est qu’il n’est pas évident de concevoir une carte québécoise susceptible de plaire aux Américains. Selon Laurent Godbout, il faut leur offrir des valeurs sûres et ne pas les effrayer avec des ingrédients trop raffinés tout en démontrant le savoir-faire bien de chez nous. En étudiant le menu, on constate aussitôt que la sauce ranch côtoie aussi bien le sucre d’érable que le rib eye steak, le filet de pompano ou la sauce à poutine. Prometteur.

Mon invité et moi entamons ce repas par un amuse-bouche, un macaron salé tout noir aux olives et au chèvre. Le goût est étonnant, car l’amande du macaron se fait toujours bien présente, mais les notes de finition tranchent avec les goûts plus habituels des macarons traditionnels.

Suivent, en guise d’entrées, de petites portions de tartare de thon rouge/mayonnaise aux agrumes/purée de pois/croustilles maison et de tartare d’avocat/mayonnaise au yuzu/huile de sésame/quinoa croustillant. S’y ajoutent des huîtres parsemées de flocons d’érable et de moutarde de Dijon, gratinées au cheddar du Vermont, ainsi que de la pieuvre grillée, un plat fort populaire de la place, avec tomate, concombre, olive, feta, piments péruviens sweet drops… et sauce ranch !

Le premier service est un véritable opus gustatif. Produits de la Floride, des Maritimes ou du Québec s’y côtoient allègrement, comme les violons accompagnent les vents et les percussions au sein d’un orchestre international de grand talent. Le tartare d’avocat est excellent, onctueux, acidulé et croquant à la fois. De pouvoir ainsi constater qu’on peut réaliser d’aussi jolies merveilles à partir d’ingrédients aussi simples me rappelle qu’au Québec, l’inventivité et la précision sont des valeurs de base en gastronomie. Parfois sans même utiliser le moindre produit animal, de surcroît. Ça, c’est de la virtuosité qui donne de quoi être fier de nos chefs !

Le deuxième service nous permet de goûter au filet de pompano « a la plancha », avec pois sucrés, oignons perlés, romaine et sauce au champagne ainsi qu’au filet de vivaneau en croûte d’amandes et aneth, salade de fenouil et pommes, beurre blanc au vinaigre de malt. La sauce au champagne qui accompagne le pompano est si suave qu’on la boirait à la petite cuillère, mais on accepte sans rechigner la suggestion de Véronique, soit de la marier au filet de pompano, une variété de poisson qu’on retrouve sur la côte floridienne et qui est souvent utilisée dans la cuisine créole. Les deux poissons sont délicats, bien mis en valeur par les sauces et leurs accompagnements sans être étouffés par ces derniers.

Tout ça donne envie de tester les autres plats de la carte, mais la satiété nous gagne peu à peu et on veut au moins goûter à cette portion de minipoutine — ici, c’est un accompagnement — avant de passer au dessert. Les pommes de terre et la sauce proviennent toutes deux du Québec, alors que le fromage en grains vient… de l’état de New York ! La portion est petite, suffisante, et a de quoi à la fois ravir les nostalgies gustatives des snowbirds québécois… et de quoi conquérir les palais américains, grands amateurs de friture, de cheese et de gravy devant l’éternel.

Arrivent enfin les desserts. La pâtissière Sophie Trudel se surpasse avec son cake au citron epicierPB-lheureux-f8Meyer/parfait glacé vanille-lavande/crème mascarpone et miel brûlé et avec son cheesecake au fromage à l’avocat, foam à l’amande, ananas confit et son sorbet. Ce dernier est ce que j’ai pu goûter de plus rafraîchissant depuis longtemps. Le velouté de l’avocat et l’acidité bien sucrée de l’ananas créent un mariage tropical des plus réussis et le foam à l’amande, lui, apporte la juste touche de douceur sucrée pour un dessert digne de ce nom. Une bien belle finale ! On est triste que ce soit terminé.

Il faut bien l’admettre : le voisinage de Trump est bien privilégié… et pas forcément en raison de leur voisin présidentiel. C’est plutôt la touche québécoise de Laurent Godbout et Véronique Deneault qui ajoute prestance et élégance au paysage quelque peu convenu de la riche station balnéaire floridienne. On leur souhaite bien du succès !

LE MIEL : la beauté des lieux, tous les plats à base d’avocat, la sauce au champagne, la minipoutine québécoise, la capacité à faire coha-biter culture américaine et culture québécoise dans une même carte.

LE VINAIGRE : La facture ? Mais c’est Palm Beach et on ne va pas si souvent en Floride. Et puis… une (excellente) fois n’est pas coutume !

****1/2

CHEZ L’ÉPICIER PALM BEACH
288 South County Road
PALM BEACH
chezlepicier.com
130 $ US pour deux
(alcools, taxes et service en sus)

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A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également critique gastronomique et journaliste pigiste pour d'autres médias.

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