Étoile montante

« Malgré tout ce qu’on dit sur les médecins en ce moment, si on se concentre sur la qualité de la relation avec le patient, on peut venir à bout...»

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX

Elle est étudiante externe en médecine et complète un stage à la direction de la santé publique des Terres cries de la Baie-James. Et malgré un parcours académique inusité et jalonné d’épreuves, Claudel Pétrin-Desrosiers fait indéniablement partie de la jeunesse montante de la profession médicale. Ancienne présidente du chapitre québécois de l’International Federation of Medical Students Association (IFMSA), elle a donné beaucoup de son temps et d’elle-même au panel Santé Québec Health de Stories for Humanity, en décembre dernier. Le soir de la conférence SFH, au musée McCord, toute l’assistance a pu voir en cette jeune femme volontaire et engagée, un espoir pour une société en meilleure santé. Santé inc. l’a rencontrée pour parler d’échec, de succès et d’engagement.

MSL : Bonjour, Claudel ! Tu sembles très dégourdie et en avance sur de nombreux confrères et consœurs d’études pour ce qui est de ta participation internationale aux enjeux de santé. Où en es-tu exactement dans ton parcours académique ?

CPD : Je suis externe 1. Il me reste un an et demi encore. J’ai pris une année sabbatique et j’ai aussi dû reprendre une année entière en raison d’un échec à un examen.

MSL : Une année entière pour un examen ? Ça se peut, ça ?

CPD, en riant : Oui, ça se peut. J’en ris aujourd’hui, mais ça n’a vraiment pas été
facile, surtout dans le contexte et les raisons pour lesquelles j’ai dû faire face à cet échec. J’ai carrément remis en question la pertinence d’avoir choisi la médecine. On s’est même demandé, à la faculté, si c’était vraiment ma place, si je n’avais pas intérêt à faire autre chose… alors que beaucoup d’étudiants avaient échoué à ce cours et avaient aussi échoué la reprise.

MSL : Ça a dû te prendre bien de la combativité et du courage pour faire fi de tes doutes et de ceux des autres autour de toi !

CPD : Certainement ! À un moment donné, tu doutes non seulement de ton choix de carrière, mais c’est une spirale qui vient jouer sur ta confiance académique au quotidien. Si je pense que la réponse est B, et si je sais que j’ai beaucoup étudié en vue de l’examen, mais que j’ai déjà eu un échec, j’en viens à me demander si c’est vraiment B, la réponse à la question… Alors qu’avant, ce genre de doute n’avait pas eu lieu.

MSL : Regrettes-tu pour autant d’avoir pris une année sabbatique, sachant que l’année suivante allait être une année de reprise pour toi ? 

CPD. : Non, pas du tout. Il était entendu que j’aurais cette sabbatique dès le départ et j’en avais besoin. Je devais explorer, découvrir autre chose avant de me lancer vers la résidence. Je ne le regrette pas. Avec mon engagement auprès de l’IFMSA, j’ai rencontré toutes sortes de personnes de différents horizons et j’ai assisté à sept ou huit conférences de l’IFMSA et donc voyagé en Turquie, au Maroc, en Égypte, en Macédoine, au Portugal et en Croatie. Je suis aussi allée au Pérou pour le COP20, la conférence annuelle des Nations unies sur les changements climatiques, et j’ai travaillé trois mois à l’Organisation mondiale de la Santé. Ce sont des choses que je n’aurais pu faire autrement, sans cette sabbatique. Et cette année m’a permis de prendre du recul vis-à-vis mon échec.

MSL : Donc, même en dépit de ce qui t’attendait, soit la reprise d’une année d’études à ton retour, tu maintiens que c’était la bonne chose à faire ?

CPD : Oui, parce que de toute façon, moi, au départ, j’ai fait mon CÉGEP en sciences, lettres et arts. J’aimais tout. Un prof de français m’avait suggéré d’obtenir la meilleure cote R possible et de rentrer en médecine. C’est ce que j’ai fait, mais je ne faisais pas partie du 50 % d’étudiants de ma classe qui rêvait d’être médecin dès l’âge de cinq ans. La médecine pour moi, c’était un choix intéressant et possible, simplement. Mon année à l’étranger m’a confirmé que c’était vraiment le bon choix pour moi, et après, j’ai été prête à reprendre mon cursus académique là où je l’avais laissé, en laissant mes doutes derrière moi.

MSL : Et ça a bien été cette fois ?

CPD : Oui, j’ai fini par réussir cette année-là et par reprendre confiance. Même que mes stages cliniques ont démontré que j’étais meilleure que je ne le croyais ! Et j’ai aussi compris et accepté que ce qui m’allume, moi, de la médecine, ce n’est pas forcément ce qui attire les autres étudiants.

MSL : Trouves-tu qu’on a une drôle de façon de gérer l’échec en médecine, au Québec ?

CPD : Pas juste au Québec, mais au Canada aussi. J’ai un ami en Norvège qui a dû repasser quatre fois le même examen en médecine, mais il n’a jamais eu de problèmes avec sa faculté. J’ai des amis qui reprenaient ça ailleurs, et ce n’était jamais un tabou. On a vraiment un drôle de lien avec l’échec, ici.

MSL : Qu’est-ce qui est différent chez nous ?

CPD : Je pense qu’on veut tout simplement être bien certain d’attraper les « cas problèmes » au bon moment, avant la résidence. C’est plus dur de renvoyer quelqu’un du programme une fois la résidence amorcée, où ça devient plus difficile « objectivable ». Deux cours coulés, c’est deux cours coulés quand tu es étudiant. C’est mesurable et ça justifie mieux un renvoi.

MSL : Ce cursus, ces expériences, ces questionnements et cette année sabbatique, ça te donne envie de suivre quelle avenue ?

CPD : Je pense vraiment à faire ma résidence en santé publique.

MSL : C’est si rare que ça intéresse les jeunes étudiants, ce domaine-là. Comment réagit-on autour de toi face à ce choix ?

CPD : D’un, les gens me disent « hein, ça existe, ça ?! » De deux, quand je leur dis que cette spécialisation dure cinq ans, les gens sont surpris de constater que ça ne dure pas deux ans, comme avant en médecine familiale. Et enfin, ils se demandent tous pourquoi ce choix-là plutôt qu’un autre…

MSL : Pourquoi ce choix plutôt qu’un autre ?

CPD, en riant : Je ne me vois pas faire de la grande spécialisation comme en neurologie, par exemple. Je ne veux pas être un neurologue spécialiste de l’AVC ou de l’épilepsie. Selon moi, les grandes avancées qui restent à faire en santé au Québec, ça reste en prévention, en prise en charge globale et en modification de l’environnement.

MSL : Mais tu es consciente que c’est flou pour bien des gens et pour bien des politiciens, cette conception de la santé ?

CPD : Oui, mais en même temps, bien qu’on ne puisse pas mettre une valeur sur la vie d’une personne, je ne comprends pas qu’on verse des millions sur une recherche pour une molécule qui va peut-être sauver trois personnes alors qu’on pourrait investir quelques-uns de ces millions en santé publique. C’est sûr qu’il y aura toujours des
maladies rares et qu’on souhaite pouvoir aider à guérir celui ou celle qui en sera atteint, mais ce qui tue le plus au Québec en ce moment, c’est le tabac, les maladies cardiaques, l’obésité, le diabète et les cancers. Il y a tellement de cancers, par exemple, qui pourraient être évités si on investissait sur certains facteurs environnementaux !

MSL : Est-ce que tu te sens différente de tes confrères et consœurs d’études ?

CPD : Oui, mais j’ai appris à assumer cette différence-là. En même temps, ce qui est
fascinant, dans une classe de médecine, c’est de voir à quel point il y a de gens différents. La majorité des gens qui entrent en médecine sont des gens qui « performent », mais ils performent tous dans différents domaines. Certains se sont surpassés en musique ou ont fait le Conservatoire. D’autres ont fait de grandes équipes sportives. Moi, ma valeur ajoutée en médecine, ce n’est pas forcément le processus clinique scientifique, mais peut-être plus l’engagement social et politique.

MSL : Est-ce que ça fait de toi une étudiante moins axée sur la performance que les autres ?

CPD, en riant : On n’a pas vraiment le choix d’être axé sur la performance pour réussir en médecine. Par contre, pour moi, si j’ai un B dans un examen, je vais être contente. J’ai des amis habitués d’avoir A et qui obtiennent un B+, et qui considèrent avoir échoué. Ils stressent, ils pleurent. Pour eux, c’est leur standard, et ils ont toujours été validés pour ça. C’est ça qui est difficile à déconstruire en médecine. Tu as toujours été doué, tu arrives en première année, et là, tout le monde autour de toi est doué.

MSL : C’est ton année sabbatique qui t’a aidée à relativiser tout ça ?

CPD : Oui, et mon année de reprise aussi. Je me suis un peu « sortie » du microcosme de la médecine. J’ai repris contact avec d’autres amis, j’ai retrouvé un équilibre, j’ai recommencé le sport, à cuisiner, à lire des livres. J’ai acquis une certaine maturité qui me permet de moins douter et d’assumer les choix que je fais.

MSL : Comment les étudiants autour de toi ont considéré ta sabbatique et ton année de reprise ?

CPD : J’avais peur qu’on associe négativement le fait de s’engager socialement avec l’échec… et c’est ce qui est effectivement arrivé. Plusieurs étudiants avec qui j’étais, deux cohortes avant, pensent que mon engagement actif est à mettre en cause dans les raisons de mon échec, alors que j’étudiais autant qu’eux et que ça n’avait rien à voir. Même certains de mes amis l’ont pensé et me l’ont dit. Avec l’IFMSA, Forces Avenir et tous mes autres engagements, j’avais l’étiquette « étudiante impliquée intéressée en santé mondiale » et certains ont conclu que mieux ne valait pas trop faire de choses pour réussir. Sauf que je suis encore là. Pas à la même place qu’eux, mais je suis là. Et j’en parle ouvertement et sans gêne maintenant quand on me demande où j’en suis dans mon parcours.

MSL : Tu t’impliques avec Stories For Humanity en ce moment. Trouves-tu que les étudiants en médecine s’impliquent assez ?

CPD : Les étudiants s’impliquent beaucoup et il y a beaucoup d’innovations de leur part au sein des quatre facultés du Québec, mais je trouve qu’on ne fait pas assez de place à leur implication. En raison du cursus académique des étudiants et des standards de succès qu’on attend d’eux, la plupart d’entre eux sont taraudés par leur anxiété et par leur culpabilité de ne pas étudier assez et consacrent donc moins de temps à d’autres activités dans lesquelles ils pourraient s’impliquer.

MSL : Que proposes-tu pour remédier à ça ?

CPD : Je n’ai pas de recette miracle, mais on devrait permettre une plus grande latitude à ceux qui veulent développer d’autres compétences, il faudrait reconnaître que, tout comme il y a toutes sortes de médecins, il n’y a pas qu’une seule bonne façon de devenir médecin.

MSL : Si tu avais un souhait à formuler aux médecins, aux résidents et aux étudiants en médecine avant de terminer cette entrevue, quel serait-il ? 

CPD : Je ne pense pas que ce soit mon rôle de donner des conseils ou de dire aux autres quoi faire, mais si je pouvais formuler un seul souhait, ce serait que chaque médecin se ramène à sa motivation initiale pour avoir choisi la médecine. De retourner à sa motivation intrinsèque, de la cultiver et de la partager le plus possible. Notre monde en a besoin. Malgré tout ce qu’on dit sur les médecins en ce moment, si on se concentre sur la qualité de la relation avec le patient, on peut venir à bout de tout ça, parce que c’est la relation avec les patients qui va réellement jouer sur l’opinion publique. Plus que ce qui se dit sur nous dans les médias.

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d'autres médias.

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