L’héroïsme

« Ce n’est pas toujours ce qui relève du visible ou de l’abouti, qui est héroïque. Et le contraire — faire confiance aux soins et aux...»

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX

Je discutais en ligne récemment avec un confrère éditeur. Ce dernier venait de publier une question sur sa page Facebook personnelle, cherchant à traduire élégamment le terme purpose-driven business*. Les réponses à sa question furent intéressantes : entrepreneuriat social, entreprise à but humanitaire, entreprise engagée, entreprise à vocation sociale, entreprise à responsabilité sociale. J’ai réfléchi à sa question. D’abord, sur la difficulté de la traduction, puis sur la définition même du concept à traduire. Je n’arrivais pas à autre chose qu’une vague idée tournant autour « d’entreprise d’ambition sociale ».

À vrai dire, quelque chose m’agace profondément dans cette histoire de purpose-driven business, un terme que de plus en plus de jeunes entreprises essaient de s’approprier pour se définir. Ce terme m’apparaît davantage comme un terme de marketing à la mode pour décrire une entreprise ayant envie de s’extirper de la vacuité ambiante de nos sociétés occidentales, mais qui ne sait pas quoi faire pour se tenir au-dessus de la mêlée.

Posons la question à l’inverse. Du médecin au vendeur de chaussures, en passant par le cook de la cafétéria et le chauffeur d’autobus, qui est et qui a envie d’être « inutile » ? Ce terme difficilement traduisible, que suppose-t-il, au fond ? Que ces nouvelles jeunes entreprises, qui ne s’assimilent pas pour autant à des organismes communautaires, seraient « plus » utiles que d’autres à la société ? Qu’elles pensent mieux et réfléchissent mieux à leur finalité que les entreprises de biens et de services spécifiques ou généraux ou que les individus ?

On dira que je fais du chichi rhétorique. Un peu, oui. C’est naturel de vouloir être utile, de vouloir donner un sens, pour les autres, pour la société, pour soi. Par contre, on peut être ambitieux tout en restant humble. On doit être ambitieux tout en restant humble sur la portée de sa propre « mission ». L’enfant de huit ans qui rêve d’être médecin, baseballeur ou fleuriste, lui, comprend très bien en quoi son rêve est utile, pour lui et pour les autres. Donner de soi, de ses talents particuliers, au mieux de ses capacités, pour soi et pour les autres, sans égards au résultat obtenu, c’est la meilleure définition que j’ai trouvée de ce que pourrait vouloir dire « être utile ». Car ce n’est pas nous, ultimement, qui jugeons de notre utilité. C’est l’avenir. Ce sont les autres. On ne peut pas d’emblée se juger utile, même si on a le droit de penser ou même, d’être certain qu’on l’est. Qui se fera le juge de la prétendue utilité de ces purpose-driven businesses ?

Les intellectuels, le peuple, les médias, les élus, les « experts » de tout acabit ? Et comment mesurera-t-on cette utilité ? Qui, quoi, quelle profession, quelle entreprise – entreprise destinée à faire de l’argent, comme toute entreprise, si elle veut ne serait-ce que survivre – peut se targuer, au cœur même de son identité et de son image d’entreprise d’œuvrer dans le secteur de ce qui est « vraiment » utile ? N’est-ce pas un peu antinomique avec l’idée même de ce qu’est une entreprise ? Et puis, n’a-t-on pas tous, au fond de soi, hommes et femmes, enfants et adultes, la profonde envie d’être un héros ?

Vous, lecteurs médecins, je suis persuadée que la majorité d’entre vous s’est levée un matin de son enfance, de son adolescence ou, même, à l’âge adulte avec le profond désir d’être utile à la société et aux autres, non ? C’est habituellement l’origine la plus classique du choix de la médecine. Et depuis que vous avez décroché votre diplôme, il ne vous serait jamais arrivé, malgré l’utilité plus qu’évidente de votre métier, que vous avez choisi de plein gré, de vous sentir inutile, malgré tout ? En dépit de vos indéniables succès en chirurgie, en oncologie, en psychiatrie ou en médecine familiale, je parie que vous vous êtes déjà demandé à quoi, à qui vous étiez vraiment utile parfois (sinon à remplir des formulaires pour la SAAQ ou des attestations d’absence au travail). C’est le propre de l’homme, un peu tous les matins, de mettre en doute sa propre pertinence et sa véritable place dans le monde.

Certains ont choisi des spécialités aux résultats plus tangibles : l’orthopédie, la cardiologie, la gynécologie-obstétrique, pour ne nommer que celles-ci. D’autres, aux résultats moins évidents : la médecine préventive, la santé publique, la médecine interne ou la médecine familiale. La première catégorie est-elle plus utile que la
seconde ? Si je vous répondais que non, que tout le monde a sa place, même si c’est la vérité, vous m’accuseriez d’être de mauvaise foi avec le contexte qui prévaut au Québec. Vous me diriez que notre système de santé, mais celui de maladie surtout, s’est organisé autour du métaparadigme de la spécialisation, de l’expertise médicale maximale.

D’ailleurs, on a bien pris soin, chez nous, de séparer tous les médecins en deux organisations syndicales distinctes. Pendant ce temps, l’héroïsme de la médecine et des soins quotidiens, lui, est mis à mal par le traitement et les ressources qu’on réserve aux médecins de famille, aux médecins en santé publique et à d’autres professions de la santé pour lesquelles les résultats sont toujours un peu plus difficiles à mesurer. Pourquoi, quand on sait à quel point ce sont les soins incrémentaux (1), ceux du « petit quotidien ordinaire » qui auront le plus d’incidence sur la santé des populations et sur la prévalence des maladies ou des problèmes de santé éventuellement traitables par la médecine spécialisée ? La médecine spécialisée a sa place. Mais elle devrait être l’exception. Jamais la règle.

crédit : Marvel

Il faudrait que notre société révise sa conception de ce que sont l’héroïsme et l’utilité. Ce n’est pas toujours ce qui relève du visible ou de l’abouti, qui est héroïque. Et le contraire — faire confiance aux soins et aux apports incrémentaux — restera toujours une sacrée profession de foi. Mais il faut y croire pour aller plus loin collectivement.

On ne peut pas se présumer utile. Avoir un purpose, c’est un espoir, jamais une définition. On ne peut pas se proclamer héros. Par contre, on peut tous faire chacun de son mieux, jour après jour, pour en être un et démontrer à ses concitoyens, et surtout, à ses élus, qu’on est « peut-être un peu utile ». Si chacun se faisait un peu plus confiance, se battait un peu plus fort et embrassait son propre rôle de héros du quotidien, nos choix politiques, sociaux et même individuels seraient probablement bien différents.

Référence

1. Gawande, A., The heroism of incremental care, The New Yorker, Annals of medicine, January 23rd, 2017 http://www.newyorker.com/magazine/2017/01/23/the-heroism-of-incremental-care

 

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A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également critique gastronomique et journaliste pigiste pour d'autres médias.

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