Médecine et eau salée

«Le décollage à Huatulco s’est déroulé sans anicroche après un séjour de rêve rempli de soleil, d’amitiés, de roucoulement...»

TEXTE: JOSÉE BOISSONNEAULT, M.D.
Médecin de famille à Contrecoeur, CISSS de la Montérégie-est, CSSS Pierre-De Saurel
Illustration : Nathalie Dion

Le décollage à Huatulco s’est déroulé sans anicroche après un séjour de rêve rempli de soleil, d’amitiés, de roucoulements amoureux et de farniente. Nous volons à 35 000 pieds. Une agente de bord nommée Gaétane, visage fané entre deux âges marqué par des années de petits boulots, de bouteilles de vin à 10 $ englouties les vendredis soir pour éponger une solitude désespérante, distribue les boissons. Sa collègue, une blonde trentenaire élancée évoquant les anciennes Bond Girl, la précède dans les rangées du fond. Nous prenons place rangée 4. Chéri et moi revenons d’une semaine passée avec un de nos rares couples d’amis, Anne-Sophie et Mike. Anne-Sophie, est une précieuse consœur de travail qui, au fil du temps, est devenue une amie. C’est une femme magnifique, généreuse et positive. Elle aborde la vie et ses aléas avec un grand sourire malgré qu’elle ait eu son lot d’épreuves. Quant à Mike, son mari, que nous surnommons Super Mike, il est un grand ami et un indéfectible partenaire de chasse de Chéri. Le titre de Super Mike lui revient non seulement en raison de ses compétences d’instructeur de karaté, mais aussi grâce à ses qualités de redoutable homme d’affaires. Il est d’un calme olympien et imprégné de la philosophie orientale. Il est généreux, mais parfois… un peu trop impulsif. Mais nous y reviendrons plus tard.

L’agente de bord « sénior », Mme Vendredi, parvient à notre hauteur, s’interrompt brusquement, livide, et recule jusqu’aux abords du cockpit. Il se passe quelque chose, c’est évident. Mme Vendredi interroge Bond Girl du regard : cette dernière lui répond d’un ton plutôt sec, d’où perce une pointe d’anxiété :

— Le monsieur ici ne va pas bien.

S’ensuit un bruit de bouteilles entrechoquées, Mme Vendredi ayant brusquement heurté la porte du cockpit avec son chariot. Perplexes, Anne-Sophie et moi commençons à nous interroger du regard. Ça sent l’urgence médicale ; j’en parierais mon diplôme. C’est évident comme les intentions de Chéri lorsque j’enfile ma robe de nuit sexy.

Mme Vendredi rejoint Bond Girl et revient vers l’avant de l’appareil. Elle fait face aux passagers quand elle demande à la cantonade :

— Y a-t-il un médecin ou une infirmière ? Si oui, levez la main.

Non, mais quelle originale façon de conclure des vacances de rêve !

Anne-Sophie et moi levons timidement la main. Comme je suis assise côté allée, Mme Vendredi s’adresse à moi en premier :

— Vous êtes infirmière ?

Misère. Les séniors déduisent toujours que nous sommes infirmières, nous, les femmes médecins. Si Chéri avait levé la main, elle aurait aussitôt conclu qu’il était médecin. Que voulez-vous, les stéréotypes sont tenaces dans l’imaginaire collectif ! Je parie que d’ici quelques années, lorsque nous verrons une femme enceinte en vacances avec ses quatre enfants lever la main, nous parierons qu’elle est médecin et que son conjoint, la main levée, est infirmier. Voilà la nouvelle réalité du milieu de la santé. Je reviens au présent.
Je balbutie :

— Heu… non. Nous sommes toutes les deux médecins.

Mme Vendredi s’exclame :

— Ouf ! tant mieux ! Vite, venez voir, il y a un monsieur qui ne va pas bien.

Je coupe court à mon épisode de Dr House jouant sur ma tablette, celui dans lequel il trouve une femme sous les décombres et l’ampute pour pouvoir l’en sortir et qu’il embrasse Cuddy, je m’extirpe de mon siège exigu, enlève mon casque d’écoute et mon coussin cervical. Je prie tous les saints du ciel de m’épargner un papier hygiénique adhérant à mes chaussures ou, pire, jaillissant de mon pantalon. Déterminée, néanmoins appréhensive, je murmure à Anne-Sophie :

— Je n’y vais pas sans toi.

Anne-Sophie et moi avons à maintes reprises affronté l’adversité à la salle d’urgence. Nous formons une équipe à toute épreuve et sommes solidaires l’une de l’autre. Son expertise et son habileté technique me rassurent, et mes aptitudes dans la relation médecin-patient l’enrichissent.

L’amitié étant ce qu’elle est, Anne-Sophie s’extrait rapidement de son siège. Chéri est stupéfait et curieux. Il ne m’a pas observée souvent à l’œuvre dans mes habits de médecin.

Je l’aperçois sortir son portable et actionner le bouton vidéo. Qui sait, mon heure de gloire est peut-être arrivée et mon avenir assuré en tant que youtubeuse multimillionnaire ? Super Mike, quant à lui, nous gratifie d’une moue dubitative en haussant les épaules.

Nous accédons au siège du malheureux. Il n’en mène pas large. Je suis saisie par sa couleur. Il est pâle, et sa peau vire sur le gris, il est en sudation profuse et tient un « vomi bag » tout en réalisant des efforts vigoureux pour exhumer le contenu de son estomac. Ça sent l’infarctus inférieur. Une infirmière de petite taille, et peu amène, est déjà à son chevet et lui éponge le front avec une serviette de table. Une autre infirmière est debout dans la rangée précédente. C’est une plantureuse et joviale sexagénaire. Elle nous résume la situation :

— Sa femme a crié qu’il perdait conscience. Il avait les yeux révulsés et convulsait. Il n’est pas connu en tant qu’épileptique et prend seulement de l’atorvastatine comme médicament. Il n’a pas d’allergie.

En lui souriant, je lève mon pouce et lui dis :

— Excellent ! Vous travaillez où ?

— Soins intensifs.

En deux secondes, on sépare le bon grain de l’ivraie. Je demande à ce qu’on libère deux bancs et qu’on couche le patient. Personne ne réagit.

Je dois ordonner à nouveau qu’on libère deux bancs, dont un est occupé par son épouse, tétanisée. Je demande fermement qu’on fasse de la place dans les autres rangées pour les deux passagers déplacés. Anne-Sophie tente de se frayer un chemin pour prendre le pouls du patient. Mme L’infirmière entêtée demeure immobile. Elle s’obstine à faire boire le patient. J’objecte :

— Il doit avoir au moins des électrolytes dans le breuvage ; il est peut-être déshydraté.

Elle rétorque :

— Je suis infirmière en hémodialyse et il FAUT lui donner seulement du sel et de l’eau. Il va mieux. Et d’un mouvement de la main, elle poursuit :

— Vous pouvez retourner à vos sièges.

Je suis soufflée.

— Nous sommes deux médecins d’expérience pratiquant aux urgences, et je vous dis que nous devons évaluer ce monsieur.

Bond Girl nous a rejoints. Elle questionne :

— Avez-vous besoin de quelque chose ?

— Oui. Un tensiomètre. Et de l’oxygène. Est-ce que vous avez un défibrillateur à bord ?

Elle me rassure par sa réponse.

— Oui, le défibrillateur est à l’avant.

Bon, un problème de moins. S’il code, on pourra faire quelque chose. Les patients en code (c’est-à-dire en arrêt cardiorespiratoire) ne m’ont jamais affolée. Ils sont morts. Le mieux qu’on puisse faire, c’est de les ressusciter. C’est du bonus. En revanche, les patients comme notre passager qui sont en précode, eux, ils me stressent.

Bond Girl tourne les talons et revient en moins d’une minute avec les appareils demandés. Elle est efficace et en contrôle. Je la félicite intérieurement et lui souris. Anne-Sophie prend la tension du monsieur et lève ses yeux inquiets.

— 70 sur 40 et un pouls à 50.

Bon. C’est de mauvais augure. De statut de vacancier bronzé, notre passager est passé à celui de patient livide gravement malade.

Mon amie et moi échangeons un bref regard. Nous pensons la même chose : infarctus inférieur. Possibilité de bloc de haut degré. Et peut-être un choc cardiogénique. Il n’aura pas le choix. Nous devrons l’évacuer.

Je me penche vers notre patient et lui dis :

— Monsieur, je dois malheureusement vous dire que vous ne pourrez pas faire le vol jusqu’à Montréal. Vous devez être évalué dans un hôpital.

— Non. Je ne veux pas.

Quel abruti ! Ou bien commence-t-il déjà à avoir des séquelles cérébrales ?

Anne-Sophie sent que je vais échapper un mot de trop. Diplomate, elle opine :

— Vous n’êtes pas bien. C’est peut-être votre cœur. Il faut vraiment aller à l’hôpital.

Bond Girl est efficace et pose les bonnes questions.

— Docteure, vous êtes catégorique : il ne pourra pas faire le trajet jusqu’à Montréal ?

D’un ton péremptoire ne laissant percer aucun espoir, je déclare :

— Non. Il doit être évalué très rapidement. Il ne faut pas écouter ses objections. Vous devez parler au commandant. Cet homme a une pathologie sérieuse et urgente.

Sur ces entrefaites, Anne-Sophie lui installe les lunettes nasales. Mme L’infirmière entêtée le prend personnel. Elle dodeline de la tête, mécontente, et affirme en désignant l’oxygène du menton :

— Il n’a pas besoin de ÇA. Juste de l’eau et du sel.

— On sent que vous avez encore la tête en vacances, vous, avec votre eau salée ! lui dis-je, la vapeur s’échappant de mes narines.

Cette bécasse doit finir par comprendre.
Je dois utiliser l’arsenal nucléaire. Je jette un œil à Anne-Sophie :

— Va chercher Mike.

Elle me regarde incrédule ayant l’air paniquée.

— Tu es sûre ?

— Affirmatif.

Anne-Sophie dit à la plantureuse infirmière sympathique :

— Vous voyez l’homme debout qui regarde par ici dans la rangée 4 ? Celui qui ressemble à un agent secret ? Allez le chercher, c’est mon mari.

C’est pour sa détermination et son assurance que j’aime bien mon amie.

Mike nous rejoint, perplexe. Je lui dis, désignant Mme Hémodialyse :

— Vire-moi cette bonne femme bornée d’ici !

En moins de temps qu’il ne faut pour cligner de l’œil, l’élément perturbateur est neutralisé, quasi inconsciente et hébétée, errant hagarde dans l’allée. Mais qu’est-ce qu’il a bien pu lui faire ?

Notre patient gémit et recule, paniqué à la vue de Super Mike. Il se protège le visage de ses avant-bras, dévoilant deux ecchymoses de forme arrondie parfaitement symétriques sur ses triceps. Misère ! C’est le weirdo du buffet.

Revenons un peu en arrière. Je vous ai déjà mentionné que Super Mike est ceinture noire de karaté et impulsif à ses heures. Pendant le voyage, un soir, nous avons dû patienter en ligne afin d’obtenir un accès au buffet. Nos deux hommes revenaient d’une journée de pêche en haute mer au grand soleil. Ils s’étaient levés à l’aurore et étaient rentrés au coucher du soleil, épuisés et affamés. Arrive un contingent d’au moins quinze Québécois bruyants, hilares et alcoolisés. Le genre de compatriotes qu’on renierait volontiers. Mal leur en pris de couper la ligne pour s’installer devant nous. Super Mike n’a pas apprécié. Il leur a lancé un « Heille, les tawins ! Faut faire la ligne ! » Un des Québécois, un grand échalas, la petite quarantaine, vêtu d’un marcel blanc cerné aux aisselles, lui renvoie un doigt d’honneur. Super Mike, tel un rottweiler, se raidit l’échine et se place en mode combat. En un clin d’œil, il rejoint l’impertinent, lui pince vigoureusement les deux avant-bras, le malheureux se tordant de douleur en gratifiant son agresseur d’un regard meurtri. En un autre clin d’œil, Super Mike, imperturbable, est revenu parmi nous. Circonspects, nous retenons à grand-peine un formidable fou rire.

Mais revenons au présent à 35 000 pieds dans les airs. Donc, notre patient est bien le weirdo du buffet. Allez donc dire qu’il n’y a pas de justice après ça… Il fait peine à voir à suer comme un conducteur de locomotive du 19e siècle. Nous n’osons pas lui administrer une aspirine, car il est peut-être en hémorragie digestive haute. Je redoute qu’il ait ingurgité des décilitres de rhum et de téquila, lesquels agissent telles de véritables plateformes de forage dans son estomac. À une telle altitude,
confinés dans une boîte de conserve, nous sommes, hélas, limités dans nos moyens diagnostiques.

Bond Girl revient et interroge :

— Doit-on atterrir à Ixtapa ?

Anne-Sophie et moi répondons en chœur :

— Oui !

À vrai dire, je suis un peu mal à l’aise d’engendrer des frais ahurissants pour un atterrissage imprévu. Je suis seulement armée de mon jugement clinique et de celui d’Anne-Sophie. Toutefois, a posteriori, nous sommes en paix avec notre décision. Nous avions un patient mal en point et aucun outil diagnostique à part notre  jugement et notre expérience clinique.

Notre amie la débonnaire infirmière s’offre pour s’asseoir aux côtés du patient le temps de l’atterrissage.

Nous retournons à nos sièges, un peu gênées, car les passagers nous dévisagent. Chéri, lui, a tout filmé de l’intervention. Il est fier comme un paon. Super Mike dort comme une bûche, ignorant tout remord. Le parfait ninja !

Chéri me chuchote :

— Wow ! Je suis fier de ma blonde ! Ce n’est pas rien : elle a encore sauvé une vie !

Je le gratifie d’un baiser moelleux et prometteur et reviens à mon épisode de Dr House. Il embrasse finalement Cuddy. L’avion touche terre sans anicroche, et des ambulanciers emportent le malheureux. Bond Girl revient avec son chariot à rafraîchissements et se confond en remerciements.

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