Réalités vigneronnes

«Au cours de mes dernières années dans le monde du vin, j’ai rencontré beaucoup de gens qui rêvent d’acheter un lopin de vignes...»

JESSICA OUELLET, sommelière et blogueuse

Au cours de mes dernières années dans le monde du vin, j’ai rencontré beaucoup de gens qui rêvent d’acheter un lopin de vignes afin de se reconvertir en artisan vigneron. Un — grand — projet pour les vieux jours, pour certains. Le retour à la terre, la réalisation entière d’un produit (parce qu’entre le fruit et la bouteille, il y a une liste infinie de tâches), la patience dont il faut faire preuve lorsque le vin s’affine : ça a quelque chose de poétique. De rarissime aussi. Ce que plusieurs qualifient de plus beau métier du monde a aussi ses contraintes, et son aura de stress. Avant de se lancer dans une telle aventure, il importe de considérer certains éléments. Coup d’œil sur les principales réalités du vigneron.

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La météo

Les humeurs de Dame Nature représentent l’une des contraintes les plus pénibles. Les raisins, c’est la matière première, et la qualité de cette dernière joue sur la qualité finale du vin. C’est ainsi qu’on louange certains millésimes et qu’on préfère en oublier certains. Le salaire annuel du vigneron est donc en attente vis-à-vis des bonnes grâces des conditions météo. La grêle, quant à elle, se veut une étrange épée de Damoclès. Tout aussi épisodique et localisée qu’elle soit, elle est dévastatrice. Si la grêle détruit le fruit, on oublie la récolte. Parfois très féroce, cet aléa du temps peut faire des ravages pour les deux années à venir et, parfois même, détruire complètement le pied de vigne. Cela dit, il y a des jours où travailler à l’extérieur est une vraie bénédiction. Le teint hâlé, la marche et le grand air viennent tout naturellement.

Le travail physique

L’artisan vigneron est rarement abonné à la salle de gym ; debout, penché, à bout de bras, sous la pluie, sur le tracteur, avec une pioche ou sous le soleil : son travail lui permet de se dépenser du matin au soir. Vous le verrez d’ailleurs rarement courir un samedi matin pour se dégourdir les jambes, mais vous le verrez souvent en tenue de sport. Selon les périodes de l’année, les jours de travail peuvent être drôlement longs. L’été, il enfile les heures dans les vignes, car il vit au rythme de ses raisins, qui se gorgent de soleil. Parfait caméléon, il peut affronter un détartrage de cuve en après-midi, suivi d’un apéro chic en début de soirée.

La concurrence

devenir-ouellet-f2.jpgAu bistro du coin, la bouteille de l’un a été remplacée par la bouteille de l’autre, parce que son prix d’achat est de dix centimes de moins. Derrière le comptoir, les patrons se tapent dans les mains en pensant aux profits ainsi réalisés. Ils ont goûté ce fameux nouveau crémant — pas mauvais — dans des verres marqués par le logo de l’entreprise. Des verres que ladite entreprise leur fournira gracieusement. Parce que « voyons monsieur-dame, pour vous, c’est cadeau ! » Cette réalité dépeint la forte concurrence. Comme si c’était la faute du hand made de ne pas avoir atteint un coût de production moins élevé ! L’autre réalité, c’est souvent une grosse exploitation viticole. Les grands qui mangent les petits, ça se trouve aussi dans le monde du jus de raisin fermenté. Les prix de vente incroyablement bas attirent le portefeuille de certains marchands, eux aussi avides de profits. Étrange façon de penser l’économie locale. Commercialement parlant, il ne faut pas perdre de vue que le meilleur moyen d’éviter d’avoir des concurrents, c’est de les acheter. Certains l’ont bien compris et y travaillent activement. Lorsque vous commanderez votre prochaine coupe de champagne au verre, osez demander le nom du domaine.

La famille

Puisqu’on jase gestion, jasons aussi famille. Les domaines viticoles sont souvent une affaire de famille, et l’équilibre entre les parents et le verre de vin est fragile. Grandir auprès de son patron jour après jour jusqu’au jour où la reprise de l’entreprise se fait sentir, ça peut créer des frictions dans le cadre idéal de la famille parfaite. Parce qu’il est question de finances, de techniques (qui évoluent), et de modes (qui évoluent aussi), entre autres. La possibilité de travailler avec ses proches peut représenter une chance incroyable pour certains, mais il importe d’entretenir des passions connexes et de savoir s’évader du vin. Ce qui est rigolo, c’est qu’il n’est pas difficile d’éviter d’en boire à table, mais d’en parler, oui.

Presse et compagnie

En matière de goût, chacun sa petite affaire. Lors d’une visite chez le vigneron, certains aiment bien mettre en avant leurs recommandations personnelles — au grand dam de l’intéressé. En fait, c’est juste lourd. L’artisan vigneron fait son vin comme il le sent, avec son cœur et ses tripes. Tel un artiste, il prend parfois des risques de style. L’idée est de commercialiser des résultats qui lui font plaisir. Certains clients s’improvisent maîtres de chai, et c’est à se demander si, lors d’un entretien avec Philippe Starck, ils auraient critiqué les couleurs de sa dernière création. La presse peut aussi représenter une grande frustration pour l’artisan ou, du moins, un certain stress. Les journalistes ont en effet ce pouvoir d’encenser ou d’incendier un domaine à la suite de la dégustation d’un vin. De par les étoiles plus ou moins brillantes qui en découlent, le mode de consommation a aussi bien changé. Depuis ces dix dernières années, les gens achètent une bouteille à gauche et une autre trois rues plus loin. En tant que consommateur, c’est génial, mais le vigneron, lui, doit s’adapter à ce mode de consommation.

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Artisan vigneron est un travail de passion. C’est ainsi que, malgré une journée difficile à sortir le bois dans une vigne en pente sous la pluie, il prend un plaisir inestimable à ouvrir une bouteille — la sienne — avec ses proches le soir venu. L’aventure est prenante, et plusieurs contraintes jouent du coude, mais la possibilité de réaliser un produit intégralement, ça a quelque chose de beau.

LES SUGGESTIONS DE JESSICA

IGP JARDIN DE LA FRANCE, ATTITUDE, PASCAL JOLIVET
[CODE SAQ 11463828 PRIX 16,45 $]

J’ai un coup de cœur pour la gamme de vins de Pascal Jolivet. Des vins d’une grande élégance et qu’on a envie d’inviter très souvent à table. Quel bonheur de les voir offerts au Québec ! Les agrumes se côtoient gaiement dans le verre. En bouche, la fraîcheur s’impose. Le vin est droit, net et précis. La minéralité apporte une bonne longueur. Ce blanc fera le fier avec votre prochaine envie de fish and chips.

IROULÉGUY, DOMAINE ARRETXEA
[CODE SAQ 12097911 PRIX 32 $]

Au Pays basque, une minuscule appellation propose des vins surprenants. J’ai récemment découvert les vins des Riouspeyrous : un coup de cœur ! Issus majoritairement de tannat et de cabernet franc, les vins sont drôlement souples et gourmands. L’attaque est suave et ronde. Les tanins, quant à eux, sont agréablement fondus. Le nombre de bouteilles étant très limité, vaut mieux être à l’affût. Préparez le cassoulet !

CHÂTEAUNEUF DU PAPE, TÉLÉGRAMME, VIGNOBLE BRUNIER
[CODE SAQ 10936806 PRIX 48,75 $]

À une quinzaine de kilomètres au nord d’Avignon, on trouve la prestigieuse appellation Châteauneuf-du-Pape. Voici le petit frère du Vieux Télégraphe, vin mythique de la famille Brunier. La grande portion de Grenache dans ce rouge apporte un nez joliment fruité. Des arômes d’épices et de cuir sont aussi de la partie. L’élevage est caractérisé par dix mois en cuve et six mois en foudre. Le vin n’est donc pas marqué par le bois. Les tanins, quant à eux, se veulent particulièrement souples. À mettre de côté en vue du premier barbecue de l’année.

 

Mots-Clés :

Sommelière et blogueuse vins (La Sommelière nomade). Lauréate d'une bourse Les Grands Chefs Relais & Châteaux 2014

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