Istanbul en trois déclinaisons

«Dans l’avion qui me ramène, je lis l’inscription sur la stèle funéraire de cette femme aux yeux verts et je comprends maintenant...»

CLAUDE GARCEAU, M. D.

Aziyadé, la belle circassienne aux yeux verts

Aziyadé, Pierre Loti, Istanbul. Ce triangle fait partie des plus belles pages de la littérature du monde du voyage.

Istanbul4Aziyadé était une « déjantée », une de ces femmes que l’on rencontrait à la sauvette, le temps presque d’un regard, dans les petites vallées baignées de lumière et d’ombre qui donnent sur le Bosphore. Pierre Loti était un jeune officier de marine français ; il deviendra capitaine. Lors d’une escale de l’escadre française à Istanbul, il découvre avec émerveillement la vieille ville. Celle du sultanat et des prémices de la Première Guerre, celle du déclin de la Turquie comme grande puissance. Il en dressera le portrait d’une vieille dame qui louvoie entre les phares de l’Occident (efficacité, lumière des sciences et achèvement personnel) et les lueurs d’or du vieil Orient (sobre spiritualité des mosquées, temps figé dans les fumées d’un narguilé, érotisme discret et de secret de ces femmes aux yeux noirs qui épient les hommes à l’abri du voile ou de la protection des fenêtres grillagées qui surplombent les rues).

J’ai découvert Pierre Loti sur l’avenue Maguire dans un petit commerce de livres usagés où je me posais souvent pour trouver de l’or. Il y a 10 ans, une boîte de livres d’une congrégation venait d’échouer sur le rivage de L’Ancre des mots. Je fouille et je trouve un trésor : une édition complète de Loti, à peine feuilletée, 20 tomes en cuir vieux fauteuil de camp de chasse. J’ouvre au hasard un des volumes et je tombe sur Aziyadé. Cette amante hantera l’écrivain toute sa vie. Il ne l’aimera que le temps d’une escale. Il écrira un long poème d’amour à cette jeune femme voilée, séquestrée derrière des grillages de bois. Pour l’atteindre, le marin quittera les marasmes du port et ses plaisirs coupables. Il traversera les cimetières musulmans où se dressent d’émouvantes tombes ombragées. Il s’enfoncera dans le vieux Stambul et fuira le confort anodin de Péra (le secteur européen de la ville). Le temps d’un amour furtif, et puis il la quittera. Elle se laissera mourir d’amour. Lors de son dernier voyage, l’écrivain, en 1913, retrouvera sa tombe, il remplacera la stèle par une autre et transformera sa maison de Rochefort en un mausolée oriental dédié à la mémoire de la belle circassienne aux prunelles vertes.

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Au cours de ses cinq visites à Istanbul, le Rochefortais s’est toujours fait loger dans les maisons de bois turques qui bordaient le Bosphore. Affalé sur des coussins colorés, il rêvait, fiévreux, tout près de ce grand chemin d’eau.

Je suis allé à trois reprises à Istanbul : la première fois, c’était l’été, et j’avais traversé la ville à grandes enjambées de jeune homme pressé. J’y suis retourné bien plus tard, lors d’une brève escale d’automne, pour y chercher des émotions, et une dernière fois en hiver pour vivre Istanbul en homme mûr.

Volutes sur le Bosphore

Dieu qu’il fait chaud en juillet à Istanbul ! Le taxi nous a laissés à Péra : j’ai choisi un hôtel dans le quartier de Galata : le Pera Palace. Je l’ai choisi parce que ce serait là qu’Agatha Christie aurait écrit dans notre chambre très début du siècle son polar qui l’a rendue célèbre : Le Crime de l’Orient-Express. Par pur snobisme d’intellectuel, je m’en confesse : je n’ai jamais lu Agatha Christie. Nous avons la chambre 411, mais en cet été, l’air est poisseux, et le climatiseur peine à produire une brise tiède, le bain sur patte ne nous rafraîchit qu’un tant soit peu. Sur le balcon, on nous sert un thé bien anglais, et je quitte ma compagne et la laisse récupérer de son jet-lag dans notre intérieur en bois précieux drapé d’or et d’ocre sombre. Je descends en cette fin de jour vers le fleuve et traverse Galata, véritable enclave de l’Europe dans l’univers musulman d’Istanbul. Le point phare du quartier est la tour de guet Galata, vieille de 700 ans. De son café juché au sommet conique de la construction de 66 mètres, je sirote un café turc, plein d’amertume et de marc pâteux. Dans ces hauteurs, la brise est un baume pour soulager de l’humidité oppressante de juillet. C’est la structure la plus élevée de la vieille ville. Au loin, la Corne d’Or et, tout en bas, l’activité incessante sur le Bosphore et la mer de Marmara. Je dépose ma minuscule tasse de café et je file vers le Bosphore. Sur le pont qui relie l’Europe à l’Asie, des milliers de passants semblent revenir de la Mosquée nouvelle, tout en face, là, toute grise, gardienne de l’entrée de l’échelle du Levant. Qu’elle semble triste, cette Istanbul besogneuse du petit peuple, drapée de manteaux bruns pour les femmes et de complets avachis de grisaille pour les hommes déambulant la clope au bec ! Sur la rive, Mustapha m’offre une croisière dans sa petite yole au soleil couchant. Nous voguons en passant sous la pointe qui abrite le palais de Topkapi et son vieux sérail. Dans ce palais blanc, des centaines de femmes vivaient tout en langueur dans des cages de marbre, en complotant pour obtenir les faveurs d’une nuit avec le sultan. Plus loin, nous dépassons le petit îlot de la vierge, dans lequel un sultan aurait enfermé sa fille parce qu’un devin lui avait prédit qu’elle mourrait d’une morsure de serpent. Aimées, protégées, enfermées, ces femmes du Levant !

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Les eaux du Bosphore s’embrasent des derniers rayons de l’astre solaire qui se couche. Sans un mot, Mustapha glisse sa yole vers le débarcadère de marbre blanc du Dolmabahçe, un palais de style rococo, construit en 1850 par un sultan qui ne savait pas compter et qui dépensa 25 % du budget de la Turquie pour le dorer de 35 tonnes d’or. Les énormes dettes contractées pour la construction du palais devaient aboutir à la mainmise graduelle des puissances européennes sur la Turquie. Nous accostons la nuit tombée. Mustapha me hale dans un petit café nimbé de lumière crue dans la nuit noire. Des hommes et seulement des hommes, assis sur des chaises droites ou sur de grands bancs coussinés, contemplent les dernières lueurs du jour des eaux immobiles du Bosphore. On nous apporte le narguilé, et un adolescent allume le charbon et le fait rougir avant de nous passer les pipes. L’eau vapote dans son récipient de verre serti de perles, et nos longues tirades de tabamel au miel poivré s’envolent en des volutes de fumée éphémères dans cette nuit d’Orient qui débute. J’entends l’eau de la fontaine au fond de l’impasse, toute proche. Des hommes à mes côtés provoquent le hasard à grands coups de dés. Puis les chiens gardiens se mettent à aboyer à l’unisson,saluant la lune qui se lève. Je salue Mustapha et, déjà envoûté, je rentre à Péra. Ma nuit sera pleine de songes.

Le marché aux oiseleurs et sa poussière d’étoiles

Qu’il fait froid en ce début de novembre ! Le vent souffle des steppes de l’Est. Je vais me réfugier au grand bazar. Cette année, les boutiquiers sont tristes, les touristes ayant fui Istanbul : des bombes ont terrorisé les visiteurs, conséquence d’un long conflit national dans lequel des Kurdes rêvent d’être libres.

Le grand bazar porte bien son nom. Par Sahaflar Kapisi (la porte de Nord, celle dite du marché des vieux livres), j’entre dans les arcades en ogive du bazar et je m’y perds pour quelques heures. L’allée du marché égyptien des épices retient mes sens. Je salue du regard l’ocre sauvage du poivre rouge, les tons bruns de la muscade, le violet du sumac et l’or du fenugrec. J’entrevois le safran, la cardamome, l’origan, le cumin noir et les grains de piment d’Urfa. Les échoppes qui offrent ces épices les disposent en de petites montagnes multicolores à même le sol. Je m’accorde ensuite quelques fantasmes culinaires : des köftes bien grasses (des boulettes de viande), des feuilles de vigne fourrées ou ensuite une lamahcun une petite pizza turque bien épicée. Tout cela a été précédé d’un des petits plats d’un fastueux mezzé partagés avec une rencontre d’un jour.

Puis, je suis envoûté par le marché aux lampes : des boules dorées revêtues de grillages, des rayons d’étoiles et de lunes me laissent rêveur. Tant à voir et à sentir.

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Ma destination finale est le vieux marché aux oiseleurs. Des cages pour un pays qui enferme ses oiseaux et ses femmes. Et aussi des artisans qui couvrent d’or de vieux papiers. Sulaiman le marchand m’offre le thé. Je goûte la suavité de la menthe sucrée. Nous discutons du long fleuve tranquille de la vie, de nos fils, de ces fils qui grandissent et qui partiront bientôt. Le sien, la prunelle de ses yeux, a déjà 15 ans. Il quittera bientôt la maison pour aller au collège et faire sa vie loin des vieilleries et des poussières du grand bazar. Les yeux du marchand s’embuent soudainement d’émotion : ce départ pour un avenir meilleur, il l’a souhaité toute sa vie et il a tout économisé pour y arriver. Dans ces froides lumières d’automne, Sulaiman est triste parce que l’été est passé. Il me dit d’une voix grave : « Tu sais, les eaux du fleuve ne vont que vers la mer, la mer est immense et noire, et on n’en revient jamais. »

Il me fait visiter son atelier. Des enfants peignent sur les vieux manuscrits. D’autres, plus âgés, calligraphient à l’encre noire des strophes du Coran. La journée s’achève, et bientôt, on va fermer les monumentales portes de fer qui permettent l’entrée au bazar. Sulaiman me remet un trésor, le dernier travail de son fils : sur un vieux parchemin, il a dessiné une comète qui traverse le ciel sombre d’une cité du Levant (le Caire ? Damas ? Bagdad ?). Moi, j’ose croire qu’il s’agit d’une vue d’Istanbul et que le vieux sage enturbanné est un savant qui scrute l’horizon au-dessus des minarets de la vieille ville. En écrivant ces souvenirs, je peux voir cette icône, toujours en valeur sur le mur de mon petit repaire d’écrivains dans ma maison de Sillery. Et moi aussi, je deviens, pour un temps, un chasseur d’étoiles.

La cinquième et dernière visite de Loti à Istanbul a eu lieu en 1913. La Turquie est à genoux : elle a résisté aux alliés dans les Dardanelles et a repoussé les armées bulgares. Elle est exsangue, ses villages du Nord sont détruits, ses mosquées sont vandalisées, ses femmes et filles violées sont des âmes mortes jetées dans des puits et 300 000 de ses fils gisent près de Gallipoli. Les grandes puissances de l’Europe veulent disséquer et se partager les restes de l’Empire ottoman. Au sud, les Britanniques ont fomenté la révolte arabe.

Loti est maintenant au seuil du vieil âge. Toujours en quête spirituelle, il est devenu un orientaliste songeur. Dans sa maison de Rochefort, en Charente-Maritime, il a transformé des pièces de sa demeure en chambres ottomanes avec plus de dix tonnes de pierres, de meubles et d’objets. Il y invite le gratin de France, il a été intronisé de son vivant à l’Académie française, et sa célébrité lui permet de côtoyer les arts, les lettres et le Tout-Paris, dont Sarah Bernhardt. Mais à Istanbul, son action lui permet de sauver d’un éclatement plus complet la patrie ottomane. Les nouveaux Turcs de la Révolution lui seront reconnaissants. Terrassé par les fièvres, il ne retrouve pas tout de suite la tombe de sa chère Aziyadé.

Dernières visions d’Orient

Je retourne pour une troisième fois à Istanbul, le temps d’une escale trop brève, en route vers la Cappadoce. Istanbul est déserte de touristes : c’est décembre, et des terroristes islamistes ont tué çà et là dans les dernières semaines. Mais ces troubles sont parfaits pour visiter Sainte-Sophie en toute quiétude. La basilique est vaste, et sur ses murs, d’immenses inscriptions dorées louent Allah. Je me surprends à contempler l’image du Christ triomphant, le Pantocrator. Les Musulmans de la conquête, dans un inexplicable geste de mansuétude, ont protégé les icônes de l’autre culture. En vitesse, je traverse l’esplanade de la mosquée bleue, la basilique Sainte-Sophie et la mosquée bleue se font face, pour aller voir Süleymaniye, la mosquée de Soliman, bâtie par l’architecte Sinan. Il s’inspira de Sainte-Sophie tout en face : quatre minarets, 70 mètres de longueur, 47 mètres de hauteur. Les ogives, les quatre minarets et les 28 dômes : tout cela est parfait et relève du génie humain. Il pleut, et je ne suis pas assez habillé, je frissonne. Je vais me réfugier chez une bouquiniste tout près de la mosquée bleue. À l’ombre de Sainte-Sophie, je suis dans la mecque des éditeurs de livres d’art turcs. Des livres édités à fonds perdu, une obole que de grandes sociétés commerciales font parfois pour se sauver des impôts. Je suis le seul client de la libraire en ce frisquet jour de janvier. Le libraire m’offre le thé. Dans de petites alcôves, les livres sont exhibés comme des reliques précieuses. Pas de logique commerciale ici, que la passion des belles choses rares et raffinées. Alors mon œil s’attarde sur Chora (Saint-Sauveur-in-Chora). Ce livre n’a pas de prix. Pendant des mois, une équipe a photographié les voûtes de cette église chrétienne d’Istanbul. Construite et reconstruite par les Byzantins, elle fut intégrée dans les murs défensifs de Constantinople. Après la conquête, le sultan la convertit en mosquée et, en en recouvrant les fresques de plâtre, il les préserva, comme endormies, pures pour nous. L’église est fermée, mais mon petit libraire, d’un coup de téléphone, m’en ouvre les portes. J’aurai droit dans l’heure qui suit à une visite privée de Chora. Sur ses dômes, on peut admirer la fuite vers Jérusalem et, surtout, la coupole ornée du Christ, centre du monde entouré des saints Apôtres. Tout cela, dans la vivacité des couleurs d’origine et sauvé de l’oubli par une mince couche de plâtre.

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Pour terminer ce séjour, on m’invite voir les derviches tourneurs. Un ancien monastère de Galata a été transformé en centre culturel. On s’assoit silencieux dans l’ombre d’une pièce circulaire. Le maître derviche, avec son chapeau conique de feutre brun, appelle les exécutants. Ils arrivent vêtus de robes blanches et au son d’une musique lancinante, et pendant 40 minutes, ils tournent comme des toupies, toujours du même côté, le bras et la main tournée vers Dieu et lentement ils entrent en transe. En communion avec le suprême, ils deviennent envoûtés comme nous le sommes, figés par la beauté des gestes et de la spiritualité qui s’en exhale. On touche là, pour un temps, à une autre dimension de l’expérience humaine.

Dans l’avion qui me ramène, je lis l’inscription sur la stèle funéraire de cette femme aux yeux verts et je comprends maintenant comment on peut devenir comme Pierre Loti, amant de cette ville pour la vie. « Tu es mon Dieu, mon frère, mon ami, mon amant ; quand tu seras parti, ce sera fini d’Aziyadé ; ses yeux seront fermés, Aziyadé sera morte. »

Médecin spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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Fonds communs pour médecins

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