Vœux du présent

«Comme toute médaille a son revers, je songe à mon palmarès des « patients-plaies ». Car il y en a toujours. Il y a cette incroyable dame...»

JOSÉE BOISSONNEAULT, M.D.
Illustration : Nathalie Dion

C’est l’apocalypse. Chéri a l’influenza, et Roger, mon toutou débonnaire, est amoureux. Pendant que Chéri, telle une épave, s’échoue de divan en lit et de lit en divan, Roger galope d’un pas allègre d’une fenêtre à l’autre en gémissant. Celle qui fait battre son cœur se prénomme Maya ; c’est une magnifique golden retriever de quatre mois, qui est, pour le plus grand bonheur de Roger, notre voisine. Elle est racée. Il faut bien l’avouer, mon pauvre Roger ne fait pas le poids avec son mélange de bouvier bernois et de berger allemand. Il évoque la marque maison d’une boisson gazeuse versus un véritable Coca-Cola (dixit Jérémie, mon flagorneur de frère).

Quant à elle, Maya affectionne son adorable soupirant aux pièces rapportées (placidité et oreilles pendantes de bouvier, nez et intelligence redoutables du berger allemand) en dépit de leur différence de rang dans la hiérarchie sociale canine. Être témoin de leur jeu équivaut à regarder un épisode ringard d’un soap américain. Il la fait rouler avec des petits coups de nez, la mordille et lui lèche les oreilles. Pour ne pas être en reste, Roger se laisse escalader le dos et mâchouiller le nez. Nous ne sommes pas bien loin de les voir gambader au ralenti les oreilles au vent.

voeux-boissonneault-f1

Je soupire : « Ah ! L’amour ! » Afin de me divertir de mon amoureux moribond crachant ses bronches sur la moquette, je me délasse sur la terrasse en observant les chiens. Ces derniers sont très ancrés dans le moment présent. Il n’existe rien d’autre pour eux que la seconde qu’ils sont en train de vivre. Tout sentiment d’appréhension par rapport à leur avenir leur est étranger. C’est sans doute le paradoxe à l’origine de l’amitié si profonde liant l’homme et le chien. Les contraires s’attirent, on dirait. Je songe au fil de ma journée : j’ai reçu en consultation les trois étoiles de mon palmarès des patients extraordinaires. Mes 3 étoiles sur un total de 1500 patients, ce n’est pas rien ! Il y a ce papa, Sylvain, qui est récemment devenu veuf et qui élève les deux enfants de sa femme décédée. Cette dernière a dû rendre les armes après des années d’un combat exténuant contre un cancer du sein très agressif. Non content d’aimer les enfants de son épouse comme si c’étaient les siens, il assume la garde totale de ses propres ados, leur mère étant schizophrène. Malgré sa douleur et les épreuves de sa vie, Sylvain est un bon vivant. Son sens de l’humour est quasi intact, et il donne généreusement de lui-même à l’équipe de soccer locale comme entraîneur. C’est un solide et bienveillant gaillard doté d’un sourire aussi immense que ses mains. Je décerne ma deuxième étoile à Johanne, déjà chef de famille monoparentale ayant deux ados et qui accueille de jeunes abîmés de la vie. Elle est famille de transition pour de jeunes enfants sortis d’urgence de leur foyer en raison d’abandon, de négligence et de sévices infligés par leurs parents déficients. Elle héberge, cajole, soigne, réconforte ces enfants mal aimés. Ce matin, elle m’a emmené son petit dernier, Dylan, âgé de 21 mois. Il ne parle pas, est méfiant et demeure collé tel un ruban adhésif récalcitrant sur sa mère temporaire. Il fait de la fièvre et arbore deux otites ahurissantes. Étonnement : il a toujours les yeux secs après mon examen otoscopique. Pourtant, c’est à parier que ses otites sont atrocement douloureuses. Pauvre petit. Il doit être rompu à subir sévices et humeurs parentales en silence.

Et comme troisième étoile à mon palmarès, il y a Raymond, 89 ans, époux aimant et aidant naturel de sa douce moitié, Georgina, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Cet homme sensible et plein de classe entoure d’un cocon de douceur et de dignité les ravages impitoyables de la maladie sur ce qu’était sa femme. La patience de Raymond est stupéfiante, et l’intensité de son amour pour elle après 65 ans de vie conjugale l’est plus encore. Lors de sa plus récente visite, Raymond m’a apporté des photos de l’époque où tous deux étaient jeunes et se fréquentaient à la fin des années 40. La peau de leur visage a flétri, mais l’amour et la confiance de leurs regards, non.

Le bruissement des pantoufles de Chéri sur le linoléum me distrait temporairement de mes pensées. Il me jette un regard meurtri. Il est secoué par une quinte de toux. Euh-heuk ! Euh-heuk ! Euh-heuk !

Je lui lance, un brin moqueuse :

– As-tu fait tes préarrangements ? On ne sait jamais avec l’influenza… En 1918, les gens mouraient comme des mouches.

– Très drôle ! Euh-heuk ! Euh-heuk ! On verra bien quand ce sera toi la semaine
prochaine…

Et ses pantoufles fatiguées le mènent jusqu’au divan du salon. Il s’écroule tétanisé devant le téléviseur, où joue une émission de chasse et pêche. Cette dernière relate les exploits d’un maître chasseur ayant abattu un orignal mâle de 18 pointes. C’est bon signe : malgré son état préterminal, les passions de Chéri sont intactes.

Je retourne à mon introspection pendant que Roger et Maya gisent, écroulés de fatigue sur le gazon.

Comme toute médaille a son revers, je songe à mon palmarès des « patients-plaies ». Car il y en a toujours. Il y a cette incroyable dame, Monique, une sexagénaire critiquant sans relâche tous les médecins qu’elle rencontre sur son chemin. Parfois, elle entre dans mon bureau en soliloquant :

– Les médecins de l’hôpital universitaire où vous m’avez dirigée sont vraiment incompétents. (Ce sont d’éminents hépatologues qui cumulent chacun au minimum quatorze ans d’études universitaires.) Ils m’ont conseillé de maigrir alors que je suis à ce poids depuis vingt ans.

Tiens donc. Des médecins de bon conseil. Il faudrait que je pense à leur écrire une carte de remerciements.

Assise à contempler le soir, perdue dans mes pensées, je commence à m’imaginer la conversation franche que j’aurais avec elle, et tous les détails de sa personnalité qui m’irritent au plus haut point, et je chasse le tout pour ne pas me mettre dans un état négatif en cette belle soirée.

Vous êtes-vous déjà imaginé pouvoir vous défouler verbalement sans craindre les conséquences professionnelles ? Ne serait-ce tout simplement pas libérateur ? Sûrement pas très professionnel, mais ô combien libérateur !

Reprenant mes esprits, j’émerge de mon rêve éveillé. Bien sûr, cette fameuse conversation n’aura jamais lieu. Et, heureusement, il y aura toujours des Johanne, des petits Dylan, des Sylvain et d’heureux petits joueurs de soccer. Il y aura bien aussi un chèque de paie à la clé pour mes services rendus. J’achèterai alors une bonne bouteille de Chardonnay, que je dégusterai avec un Chéri rétabli à la santé de toutes mes Johanne et de tous mes Raymond. Je trinquerai aussi à la mienne pour toutes ces années de loyaux services, de vraie empathie, d’imperfections, de diagnostics judicieux, d’erreurs de jugement et de salaire généreux.

Je lèverai mon verre aussi à votre santé, chers lecteurs, pour m’avoir lue fidèlement pendant ces treize années. De m’avoir suivie dans mes délires. De m’avoir encouragée et soutenue par vos messages que j’avais un plaisir inouï à lire. Merci à mes muses, mon vrai Chéri, Marc, et mes trois enfants, Frédéric, Gabriel et Maude. Merci à mon lumineux Pierre-Alexandre qui, de là-haut, me protège de sa bienveillance inconditionnelle.

Chers lecteurs et estimés collègues, le temps est venu pour moi de vous dire au revoir et de poursuivre l’aventure de l’écriture autrement. Je vous souhaite le meilleur dans votre pratique et avec vos proches. Célébrez l’amitié, l’amour, la douceur et la joie de vivre. Passez sans vous retourner devant l’acrimonie et la jalousie. Ne tombez pas dans le cynisme. Prenez du repos et des vacances quand ce sera le cas. Relisez Léa et sa façon atypique d’aborder sa vie et sa pratique quand vous en aurez assez du décorum et du fardeau du médecin parfait. Vivez pleinement le présent. Il ne repassera pas, et c’est le présent qui met la table pour un avenir heureux et fertile.

Votre dévouée,

Josée Boissonneault, M.D.
alias Dre Léa (et Dre Juliette…)

Mots-Clés :

A propos de Josée Boissonneault

Voir tous les articles par Josée Boissonneault
Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

Réforme, amour et violence

« En relisant les études réalisées sur le système de santé depuis la réforme de 1971, André Lemelin a été forcé de constater leur très partielle…»

Quoi d’neuf, Docteur?

Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur  votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? 

L’heure de l’apéro

«L’arrivée des beaux jours affiche un joli dégradé de rosé dans nos verres. Entre le barbecue, le matelas gonflable dans la piscine…»

Pesto de roquette candide

«Pour rendre grâce à l’été et pour nous donner un bref aperçu de l’approche Candide, John Winter Russell nous suggère cette salade …»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD

De la poutine chez Trump

«Les restaurateurs ont trouvé leur rythme de croisière. C’est qu’il n’est pas évident de concevoir une carte québécoise susceptible de…»