Les silos

«Mais si on optait vraiment pour la décentralisation, les Québécois auraient-ils le goût de s’investir dans leur propre santé et...»

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX

Marie-Sophie l'heureuxJ’ai assisté le 19 mai dernier au colloque Des idées en santé pour le Québec, organisé par le Pôle santé HEC Montréal. Carole Beaulieu, ancienne rédactrice en chef et éditrice du magazine L’actualité, devenue conseillère stratégique pour Mishmash Média, animait la rencontre. Y étaient aussi présents Alain Dubuc, éditorialiste à La Presse, Anne Robitaille, commissaire à la santé et au bien-être du Québec, le Dr Hugo Viens, président de l’Association médicale du Québec (AMQ), et d’autres personnes dont la notoriété dans le domaine de la santé est bien acquise, comme Joanne Castonguay, de l’Institut de recherche en politiques publiques, ou Pierre Lavoie, fondateur du Grand défi Pierre Lavoie. Des gens tous susceptibles, par leurs prises de position, leur rôle professionnel, leurs écrits, leur prise de parole ou leurs recherches, d’avoir un impact sur la forme et la bonne marche de notre société. Des gens en position d’être écoutés. La présentation s’articulait autour de l’étude réalisée par Marie-Hélène Jobin, directrice associée au Pôle santé HEC Montréal, et son équipe. Les conclusions de l’étude, pour laquelle on a sondé non seulement des professionnels et des experts de la santé, mais aussi (et surtout) la population, sont révélatrices. Le processus méthodologique entourant la réalisation de cette brillante étude a permis à quatre idées importantes d’émerger pour transformer en profondeur le système de santé québécois :

  1. Mettre l’accent sur la valeur et non les coûts pour ce qui est des prises de décision. Par exemple, cesser de voir le patient comme une dépense. Donc, le remettre au centre.
  2. Donner accès à une information transparente et indépendante (qualité, accès, services, coûts, prestataires disponibles, etc.) pour établir des bases de comparaison, donner des choix à la population et suivre l’amélioration de la performance du système.
  3. Inverser la pyramide de pouvoir, en redonnant une liberté de choix à l’échelle locale et à la population. Augmenter la responsabilisation citoyenne.
  4. À partir des durs constats ressortant de l’étude, démarrer une conversation sur des pistes d’action constructives à mettre en commun pour améliorer notre système de santé.

On nous a dit que ce projet de recherche, au demeurant vraiment intéressant, avait pour objectif « de déclencher une discussion au sein de la société civile et un dialogue avec les leaders d’opinion sur les pistes d’amélioration de notre système de santé et de services sociaux, en tenant compte des idées des Québécois, de leurs valeurs et des problèmes perçus ». La base, rien de moins. Soit.

Or, dans cette salle à HEC, loin d’être bondée, n’étaient présents que quelques rares journalistes, mais surtout, des représentants ou experts du milieu de la santé. Des experts qui avaient été notamment interviewés dans le cadre de cette recherche ou y avaient participé. Malgré le sujet socialement et politiquement très porteur du colloque et bien qu’on se soit véritablement intéressé, pour une fois, aux perceptions de la population, je n’ai pas senti un instant la présence de la population lors de cet
événement, et ce, en dépit des gros noms qui auraient été en mesure de l’y intéresser, justement. La population était relativement absente. Sujet d’initiés, la santé ? Absolument ! Et pourtant…

La santé n’est pas glamour. Ça ne l’a jamais été et ça ne le sera jamais. Pourtant, c’est essentiel et ça concerne tout le monde. Chaque citoyen a le devoir non seulement de s’intéresser à sa propre santé, mais a aussi le devoir minimal de s’intéresser à la manière dont s’organise le système susceptible d’avoir de fortes répercussions sur lui et sa famille.

Nous sommes à une drôle d’époque. Une époque individualiste qui ne manque pas de faire beaucoup bruit pour rien avec tout ce qui lui tombe sous la main et qui est en perpétuelle quête d’attention. On ne s’intéresse qu’à ce qui nous intéresse, nous, au quotidien. De plus en plus, on n’écoute que ceux qui nous confortent dans notre vision de la vie.

La santé intéresse la population, certes. Quand la maladie la frappe surtout. Le système de santé devient alors le cheval de bataille du citoyen mécontent de l’accessibilité et de la performance du système. Au diable les sujets d’initiés, le citoyen veut être soigné vite et bien et a tout plein de solutions ! Mais les colloques qui veulent mon bien et celui de ma famille à long terme ? Pas le goût. Pas le temps. Pas vu ça passer. Noyés que nous sommes dans le flot d’information continue de nos jours contemporains. Trop d’adorables vidéos de chats. Toujours trop d’adorables vidéos de chats.

Mais il faut dire que ce n’est pas que la faute « du citoyen » si le fonctionnement en silos d’intérêts plutôt étroits a pris le pas sur la cohésion du tissu social. La société capitaliste y a sa large part de responsabilité et les nombreux experts de tout acabit du milieu de la santé, de la politique, de l’économie et des politiques publiques aussi. Jargon hermétique, repli sur leur champ d’expertise, manque de vulgarisation, manque d’éducation. La population ne sait rien, mais on ne fait pas grand-chose non plus pour l’aider à savoir. Et même quand on fait l’effort de l’éduquer, l’abondance de l’information de toutes parts à présent, qui a franchement de quoi donner le tournis, dilue irrémédiablement nos efforts. Alors, demander à la population de s’intéresser d’elle-même et activement au système et à son organisation ? Ahem!

La Suède et son système de santé devraient être un modèle d’inspiration pour le Québec, a récemment affirmé l’Institut économique de Montréal. Principale raison ? Sa décentralisation. Or Gaétan Barrette a encore davantage centralisé les pouvoirs en matière de santé depuis l’imposition de la Loi modifiant l’organisation du RSSS notamment par l’abolition des agences régionales (projet de loi no 10). On sait, sur la base de données probantes, que ce n’est pas là la chose à faire. On l’a démontré maintes fois. Trop de fois déjà.

Mais si on optait vraiment pour la décentralisation, les Québécois auraient-ils le goût de s’investir dans leur propre santé et dans l’organisation des pouvoirs locaux ? Le feraient-ils vraiment ? Les a-t-on habitués à ça ? N’avons-nous pas, à la longue, trop infantilisé les Québécois au regard de leur propre santé, en demandant à l’État de tout de tout prendre en charge, du financement à l’organisation complète de cette dernière ? Parfois – souvent –, je me dis que oui.

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L’Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d’autres médias.

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