Lettre à mon mentor

«Voici l’échange épistolaire survenu entre ces deux médecins œuvrant dans leur coin de pays respectif, les Laurentides québécoises...»

SIMON-PIERRE LANDRY, M.D.

Omnipraticien exerçant à l’urgence et aux soins intensifs à Sainte-Agathe,
gestionnaire à la Clinique médicale du Grand Tremblant et co-porte-parole du
Regroupement des omnipraticiens pour une médecine engagée (ROME)

ET

STEVE BEERMAN, M.D.*

Médecin de famille, professeur clinique et directeur du programme de résidence
postdoctoral en médecine familiale de Nanaimo

Nanaimo, University of British Columbia

 

Cette année, l’Association médicale canadienne (AMC), qui a vu le jour à Québec en 1867, célèbre son 150e anniversaire. À cette occasion, Santé inc. a demandé à un jeune médecin et à son ancien patron, plus expérimenté, de nous faire part de leur vision de la médecine au Canada. Voici l’échange épistolaire survenu entre ces deux médecins œuvrant dans leur coin de pays respectif, les Laurentides québécoises et l’île de Vancouver, en Colombie-Britannique.

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Simon-Pierre Landry, M.D.

Cher Steve,

Je me permets de t’appeler Steve. Tu m’as dit de laisser tomber le « Dr Beerman » quand j’ai obtenu mon diplôme de l’Unité de médecine familiale de Nanaimo. Pendant deux ans, tu as été mon enseignant désigné pour ma formation longitudinale en médecine familiale.

Deux années que j’ai passé à me questionner, à parfois même te provoquer intentionnellement concernant le modèle de médecin que tu étais. La jeune vingtaine, j’avais encore moins qu’aujourd’hui ma langue dans ma poche.

En plus d’être chef de l’Unité de médecine familiale, tu as une pratique frôlant les 1500 patients. Tu fais la tournée de tes patients à l’hôpital lorsqu’ils sont hospitalisés avant d’aller au bureau et tu fais une tournée hospitalière pour les patients de tes collègues de la clinique les fins de semaine lorsque tu es de garde. Tu continues à aider à accoucher des dizaines d’enfants par année, tout ça à travers tes voyages autour du monde comme organisateur de projets en santé mondiale.

Tristement pour toi, les deux premiers résidents que tu as formés sur une période de quatre ans ont choisi de faire de la médecine d’urgence sans faire de prise en charge. Je sais que ça a dû te décevoir que je ne prenne pas le flambeau du médecin incroyable que tu es, médecin qui suit ses patients du berceau au tombeau.

Pourtant, tu n’as jamais jugé un médecin résident d’avoir orienté sa pratique d’une manière ou d’une autre une fois patron, comme tu n’as jamais émis le moindre commentaire négatif sur un collègue qui décidait de travailler moins d’heures que toi. Non, tu t’es toujours montré fier de la génération qui te suivait. Tu as même gagné le prestigieux Prix Puddester  de MRC pour le mieux-être des résidents en 2011, prix de Médecins résidents du Canada.

Malgré tout, je me trouvais incapable de faire le type de médecine que tu pratiques. Je ne dis pas que ça ne se fait pas. Je dis simplement que je préférais, une fois ma collation des grades passée, ne faire que de la médecine hospitalière. Tu seras heureux par contre d’apprendre que je viens de mettre sur pied une clinique médicale en région, où je fais du sans rendez-vous afin d’épauler les médecins qui font de la prise en charge. Je fais les heures défavorables ainsi que la médecine « aiguë », celle que certains médecins faisant de la prise en charge ne souhaitent pas faire. C’est génial parce qu’en équipe, on arrive à se compléter parfaitement au bénéfice des gens de notre région !

Honnêtement, il est très possible qu’un jour je fasse du suivi de patients. Plus le temps passe, plus je découvre l’intérêt de mieux comprendre les patients sur la base d’une relation à long terme, une relation permettant de « boucler la boucle » des problèmes nécessitant souvent plusieurs rencontres, en cheminant petit à petit et en acceptant de reculer parfois. L’impression de pouvoir « terminer le travail » en quelque sorte.

Et je suis devenu papa. J’ai deux enfants : un de quatre ans et un d’un an. Ça rend plus difficile le lever à 2 h pour aller intuber un patient aux soins intensifs ou les quarts de nuit à l’urgence. Je me souviens combien tu vantais Gail, ta fantastique femme, qui a élevé vos trois enfants, maintenant adultes. Tu disais que tu n’aurais pas pu t’occuper de tes patients comme tu l’as fait si elle n’avait pas été là pour te soutenir.

Tu te souviens de Vanessa, ma conjointe ? Sa carrière dans le monde de l’enseignement universitaire et de la musique va très bien. Elle aussi est une mère incroyable, sans qui je ne serais pas capable de travailler autant. Reste qu’elle n’accepterait pas de me voir porter un téléavertisseur 300 jours par année comme tu le faisais pendant ma résidence.

Je crois que ce que tu m’as légué de plus fort est la fierté d’être médecin de famille. Être fier de porter le titre de médecin généraliste et d’en comprendre la signification profonde. Car oui, je m’estime généraliste même si je n’ai pas pour l’instant une pratique de prise en charge. Être généraliste est une approche et une perspective de prise en charge globales, basées sur des valeurs humanistes et sur la valorisation de la polyvalence. Tu m’as fait comprendre la valeur du généralisme en médecine familiale et en spécialité, en m’expliquant que le système fonctionne mieux quand les médecins de famille sont présents en nombre suffisant tout en étant épaulés par des médecins spécialistes disponibles lorsque leurs connaissances et habiletés techniques sont nécessaires.

Tu as toujours nourri attentivement tes relations avec tes collègues spécialistes tout en les remerciant chaque fois pour leur travail essentiel de consultants. Mais en étant toujours aussi fier que nous restions les médecins traitants. J’essaie de faire passer un peu de ce legs à travers mes actions au Québec, alors que nous sommes soumis à des changements radicaux et que des visions différentes du rôle du médecin de famille s’affrontent de manière plutôt impitoyable.

Je ne serai pas le médecin que tu as été ni celui que tu es. Mais tu m’as transmis des valeurs fondamentales, empreintes d’humanisme. Un humanisme important alors que nous vivons dans un monde peuplé par des patients complexes dans leurs relations, leurs comportements et leurs choix, pas toujours faciles à comprendre. Je souhaite t’en remercier.

CHALEUREUSEMENT,
SIMON-PIERRE

 

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Steve Beerman, M.D.

CHER SIMON-PIERRE,

Je te remercie de me donner de tes nouvelles et de me témoigner ainsi ta reconnaissance.

Je veux tout d’abord te rappeler que l’amélioration de la santé des habitants de nos collectivités repose sur trois principes : l’accessibilité, l’équité et la qualité. Il ne fait aucun doute qu’un système de santé axé sur des soins primaires solides et rigoureux  permet d’obtenir les meilleurs résultats au coût le plus faible. Les systèmes qui glorifient l’héroïsme des spécialistes doivent être repensés. L’offre de soins à domicile et communautaires par des fournisseurs de soins primaires bien formés constitue la meilleure solution pour désengorger les établissements de soins actifs, réduire la durée des séjours et les taux de réadmission ainsi qu’éliminer les coûts excessifs des soins.

La situation de la médecine familiale semble actuellement assez précaire au Québec. Tu sais, il est difficile de mettre sur pied des systèmes de soins primaires robustes reposant sur des médecins de famille bien formés quand le gouvernement et les autorités sanitaires consacrent le gros de leurs ressources et de leur attention aux services et aux établissements de soins actifs. Cette situation peut s’expliquer par une faible compréhension de l’importance de soins à domicile et communautaires solides ou par une incapacité de résister à la pression provenant des demandes de ressources des établissements de soins actifs.

Le rôle des étudiants en médecine et des médecins en début de carrière comme toi en médecine familiale est appuyé par la valeur qu’accordent les collectivités aux soins généraux. Les provinces et les collectivités qui ne valorisent pas suffisamment les soins à domicile et communautaires fournis par des médecins de famille généralistes paieront le prix de ce choix mal avisé. Les soins aux patients seront moins appréciés, moins efficaces et plus dispendieux. L’amélioration de l’accessibilité, de l’équité et de la qualité passe nécessairement par un système de soins primaires solide et efficace. Il est triste de constater que certains gouvernements n’ont toujours pas retenu cette leçon.

Les médecins de famille en début de carrière exerceront en milieu communautaire si les valeurs et l’organisation des cliniques concordent avec leurs besoins et leurs désirs, notamment, l’offre de soins complets, en équipe, continus et fondés sur la relation avec le patient. Ces médecins ont été encouragés à concilier leur vie professionnelle, sociale et familiale dans le but d’assurer leur santé, leur bien-être et leur résilience. D’ailleurs, ils se fixent des limites professionnelles saines, une chose qu’envisageaient les générations antérieures sans jamais la mettre en pratique. Je me souviens bien de Vanessa, ta femme fantastique et talentueuse. Je suis heureux d’apprendre qu’elle compose bien avec la maternité, la musique et sa carrière universitaire. Je suis certain qu’elle t’aide à trouver un équilibre entre les volets professionnel, social et personnel de ta vie ainsi que dans ton travail de défense d’intérêts. J’admire ta passion et ta façon de gérer tes limites.

Les cliniques de soins primaires communautaires doivent être repensées de manière à inclure tous les types de professionnels de la santé ainsi que des soins longitudinaux complets. Par rapport à ma génération, les médecins en début de carrière préfèrent une méthode de travail plus organisée et plus stable. Ils préfèrent avoir un moins grand nombre de responsabilités et de tâches par jour ou par quart de travail. Ils préfèrent obtenir un remboursement équitable sans avoir à gérer ou à effectuer des tâches qui ne s’inscrivent pas dans leur champ de pratique. Je crois sincèrement que ma génération doit arrêter de blâmer les nouveaux médecins pour ces problèmes de limites. Nous devons concevoir des milieux de travail qui s’accordent à ces valeurs. Ce n’est pas nécessairement facile ni simple de le faire, mais nous devrions tous viser ce but pour que tout fonctionne rondement, autant pour nous que pour nos patients. Nous pourrions ainsi améliorer les soins aux patients, réduire le stress des fournisseurs et améliorer les résultats du système. Au lieu d’essayer d’amener les médecins en début de carrière à changer leur façon de travailler, nous devrions leur fournir des milieux de travail stimulants et répondant aux principes d’accessibilité, d’équité et de qualité.

Si j’avais un seul conseil à te donner ainsi qu’à tes collègues en début de carrière, ce serait de vous concentrer sur ces trois grandes priorités, qui sont difficiles à enseigner et qui prennent du temps à acquérir — du temps de pratique et du temps avec les patients. Ces priorités sont les pierres angulaires de la guérison ; l’accent est mis sur le patient, et non sur le système de santé !

Il est à la fois fascinant et pertinent de s’efforcer de comprendre le contexte entourant un cas et l’origine des symptômes d’un patient. En comprenant mieux le contexte entourant les symptômes, on gagne en compassion et on fait des recommandations de soins plus appropriées. Pour la guérison à long terme d’un patient, ce contexte est souvent plus utile que les symptômes en eux-mêmes. Dans les systèmes de santé traitant les symptômes de façon épisodique, on déplore souvent des visites répétées, des traitements moins efficaces et de la frustration chez les patients. En prenant le temps de comprendre les circonstances de la vie du patient et l’incidence de ses symptômes sur sa perception de la santé et de la  maladie, on arrive à mieux orienter la discussion et les démarches d’amélioration de la santé.

N’oublie jamais le pouvoir des soins basés sur la relation. La meilleure recommandation de traitement peut échouer si la relation entre celui qui l’émet et le patient ne repose pas sur une confiance assez solide. C’est là l’origine de la non-observance thérapeutique. Bon nombre de recommandations ne sont pas suivies parce que le patient ne fait pas ou pas assez confiance au fournisseur de soins de santé. La relation commence avant même que le patient rencontre le fournisseur de soins primaires, un principe à garder en tête dans ta pratique. La compassion témoignée à la réception, le respect démontré dans le cabinet ou encore l’organisation de l’établissement viennent influencer l’opinion du patient avant même votre rencontre. De l’écoute et une compréhension sincère du problème et de ses répercussions influent sur l’idée que le patient se fait dans sa tête. En tant que médecins, nous faisons partie du système. Le modèle de soins axés sur le patient nous aide à nous concentrer sur la nécessité de placer les besoins des patients au cœur de nos interactions et de notre approche à l’égard des soins de santé. C’est l’un des principaux éléments qui font la différence entre prendre en charge des symptômes et fournir la voie de la guérison. Si l’on continue à prendre en charge les symptômes des patients alors qu’ils visent la guérison, la frustration sera grande pour tout le monde.

Alors quelle est la solution aux problèmes des soins actifs (volume, nombre de lits, durée des séjours, satisfaction des patients) ? Des soins communautaires accessibles, équitables et de qualité. Les systèmes de soins primaires à domicile et communautaires sont les composantes les plus importantes du système de santé. Quand ces systèmes ne sont pas solides et valorisés et qu’ils ne disposent pas de ressources suffisantes, les patients se rendent dans les établissements de soins d’urgence et de soins actifs. Ces types de soins sont plus dispendieux et moins efficaces. En dotant les systèmes de soins à domicile et communautaires de praticiens expérimentés disposant de ressources adéquates, nous obtiendrons et de meilleurs résultats et de meilleurs soins à un coût moindre. La solution aux défis des soins actifs ne se trouve pas dans les établissements de soins actifs, mais plutôt dans les cliniques et les fournisseurs de soins primaires. Véhicule ce message le plus possible dans la communauté médicale du Québec.

Durant ta résidence en médecine familiale à l’Université de la Colombie-Britannique, tu as démontré un intérêt et une passion marqués pour la qualité des soins aux patients. Tu faisais partie d’une cohorte très douée et très intéressée par les volets théorique et pratique de la médecine familiale. Le programme a été offert à votre cohorte de la façon habituelle. Le plus difficile dans le contexte d’un programme de résidence est d’inspirer les nouveaux médecins à tirer profit de leur passion et de leurs connaissances pour fournir des soins de qualité aux collectivités les plus vulnérables. C’est pourtant ce que tu fais, et ce, de plusieurs façons. Je suis ta carrière avec grand intérêt, et j’espère que tu es fier de contribuer à la prestation de soins de qualité fondés sur des données probantes. Tu fais ce qu’il faut.

Merci pour cette occasion de souligner tes compétences et ton expérience en tant que défenseur des soins accessibles, équitables, et de qualité. Nous avons l’énorme tâche de faire rayonner davantage le concept de soins primaires communautaires, ce qui sera plus facile lorsqu’il y aura davantage de défenseurs en mesure de comprendre, comme toi. Je suis très heureux que nous restions en contact. La confiance, une vision commune et l’établissement de relations sont autant de facteurs qui favorisent notre satisfaction au travail et qui nous aident à offrir des soins de santé adéquats dans nos collectivités. Continue à bâtir des relations et à aider les autres à comprendre l’importance de notre objectif.

SINCÈRES SALUTATIONS,
STEVE

*La lettre du Dr Beerman a initialement été rédigée en anglais puis traduite par le service de traduction de l’Association médicale
canadienne et révisée par Stéphanie Lessard.

A propos de Simon-Pierre Landry

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Simon-Pierre Landry, MD, CMFC, CMFC-MU, est médecin de famille pratiquant à l'urgence et aux soins intensifs à Sainte-Agathe-des-Monts.

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