La loterie des PREM

Alors, comment rendre le processus d’attribution de PREM plus transparent dans les régions contingentées ? La solution se...»

EUGÉNIE EMOND, journaliste 

C’est la rentrée. Malgré l’effervescence entourant le retour en classe, le début du mois de septembre est encore teinté du rythme indolent des vacances. Pour les résidents en médecine familiale, la fin de l’été va surtout de pair avec l’émergence d’un mauvais stress : celui généré par la période de soumission des candidatures aux Plans régionaux d’effectifs médicaux (PREM). Sous peu, les besoins prioritaires des régions en médecins de famille seront connus ainsi que le nombre de postes octroyés dans chacune d’elle par le ministère. Les résidents pourront déposer leur candidature dans l’espoir d’obtenir un droit de pratique (ou avis de conformité au PREM) dans la région de leur choix. Simple formalité, direz-vous. Dans bien des cas, traverser la période des PREM, c’est un peu comme aller à la pêche dans un marécage. C’est vaseux, opaque, et on ne sait pas trop quel spécimen on finira par attraper. Car pour plusieurs, le processus d’attribution des PREM dans les régions contingentées reste flou, nébuleux et injuste, et ce, autant pour les candidats que pour les cliniques qui recrutent. Entre les branches, on parle même d’une mafia.

« C’est zéro transparent, fulmine la Dre Roxane Cartier-Bergeron*. Tout est officieux. Tu ne peux pas savoir qui cherche de la job et, quand les PREM sortent, il est déjà trop tard : tout est canné d’avance ! » résume-t-elle.

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Retour à l’été 2015. Roxane entreprend alors sa dernière année de formation en médecine familiale — c’en est une de spécialisation en urgence, communément appelée MU3 — et, comme tout résident à son affaire, elle démarre sa recherche d’emploi. Car même si la période de soumission de candidature aux PREM n’est qu’en octobre, Roxane doit trouver une clinique ou un établissement de santé qui acceptera d’appuyer sa candidature. Déjà, à cette étape, rien de simple. Pas moyen de savoir qui a besoin d’un médecin. Aucun poste n’est affiché nulle part. Ou si peu. Puisque Roxane veut faire de l’urgence, elle part à la recherche des coordonnées des directeurs des départements d’urgence des hôpitaux. Au total, Roxane contacte près de vingt-cinq milieux dans différentes régions. La plupart ont des besoins, mais ne savent pas encore combien de PREM seront accordés dans leur région ni selon quelles priorités. Roxane ne tient pas nécessairement à travailler à Montréal. Elle regarde un peu partout dans les régions avoisinantes, avec une préférence pour la Montérégie, sa région natale. Elle se doute déjà, à ce moment-là, étant donné les orientations du gouvernement en place, qu’elle aura sûrement de la prise en charge à faire. Elle trouve alors une clinique qui cherche un médecin de famille à temps partiel. « Super belle clinique, avec un seul médecin qui s’en va bientôt à la retraite dans une sous-région avec d’énormes besoins. » La clinique accepte d’appuyer sa candidature. Roxane va donc rencontrer le chef du Département régional de médecine générale (DRMG), chargé de sélectionner les candidats et de transmettre au Comité de gestion des effectifs médicaux MSSS-FMOQ en médecine générale (COGEM) les besoins de sa région. C’est là où ça accroche.

Au DRMG, on lui fait comprendre qu’elle ferait mieux de trouver une autre clinique, celle-là n’étant pas « priorisée ». « Alors que, normalement, ils ne sont pas censés nous dire dans quelle clinique on peut aller », s’insurge Roxane. On reste toutefois évasif avec elle sur les cliniques ciblées. « C’était comme une chasse au trésor pour aller chercher la lettre d’appui dans la bonne clinique », résume-t-elle. Roxane insiste, et le chef du DRMG finit par inscrire des astérisques à côté du nom des cliniques privilégiées sur la liste officielle. On lui demande ensuite de signer un papier, sorte de formulaire résumant une entente entre les médecins de la région à propos des fins de semaine travaillées, avant même de savoir si elle obtiendrait un PREM dans la région. Roxane refuse. Écœurée, elle se tourne vers une autre région. Elle rencontre des équipes, passe des entrevues dans lesquelles on lui demande notamment si elle pense avoir des enfants. Dans un milieu où les postes d’urgence sont convoités, répondre par l’affirmative peut s’avérer fatal. « Pensez-vous vraiment que je vais vous dire la vérité ? » ironise-t-elle. Avant même que le processus des PREM débute, le 15 octobre, Roxane a déjà été informée, par le département d’urgence d’un hôpital de Laval, qu’à moins d’une volte-face, elle aura son PREM et son PEM, nomination nécessaire pour travailler en établissement. « L’hôpital avait eu la confirmation par le DRMG au cours de l’été qu’il allait lui octroyer deux postes à l’urgence et que c’était à lui de choisir les candidats », explique-t-elle. Lorsque la période des PREM débute, Roxane fait donc sa demande pour une seule région.

Son entrevue officielle avec le DRMG en sera une téléphonique de quelques minutes au téléphone au cours de laquelle on lui suggère d’ouvrir le champagne : à moins d’un changement majeur, elle aura son PREM.

Les péripéties que Roxane m’a relatées se retrouvent en concentré sur une carte postale (voir p. 24) que la FMOQ a créée et a fait circuler aux résidents en mai dernier lors d’un 5 à 7 organisé par la Fédération des médecins résidents du Québec (FMRQ) auquel les résidents, les DRMG et la FMOQ étaient conviés. À noter l’emploi du conditionnel, un temps de verbe qui exprime un vœu, un souhait, plutôt qu’une réalité : « Un DRMG ne devrait pas favoriser une clinique plutôt qu’une autre ». À la FMOQ, on dénonce vertement ce genre de pratique. « On a déjà entendu parler de postes qui auraient été promis ou des choses comme ça, mais vous comprenez qu’on est vraiment contre ça, affirme le Dr Louis Godin, président de la FMOQ. Il faut que les règles du jeu soient claires, et je crois qu’elles le sont », ajoute-t-il. La FMRQ reçoit également régulièrement des appels de résidents qui se questionnent sur telle pratique louche du processus de sélection. « C’est rapporté que ce n’est pas le système le plus transparent, corrobore le Dr Christopher Lemieux, président de la FMRQ. Certains résidents se sont fait dire, par exemple, que, pour obtenir un poste dans telle clinique associée à telle région, il fallait participer au BBQ organisé par les cliniques et faire, d’une certaine façon, du réseautage en dessous de la table, alors que ça ne devrait pas avoir lieu », déclare-t-il.

Des cliniques lésées

Les cliniques qui peinent à recruter des médecins dans les réseaux locaux de services (RLS) où les postes de PREM sont restreints admettent que la concurrence est forte. « Les couteaux volent bas chez nous », affirme Michèle Frégeau, vice-présidente de la clinique Pro-Santé Marieville, celle-là même qu’avait contactée Roxane avant qu’on lui suggère d’aller voir ailleurs. Michèle Frégeau comprend que la répartition des effectifs est une affaire complexe, mais constate qu’il y a du « dirigisme » de la part du DRMG, qui guide les candidats vers des cliniques en particulier. « Ça, c’est sûr », prétend-elle, catégorique. « On a ouvert en même temps que la clinique de Chambly. Eux ont quinze médecins, et moi, j’ai de la misère à en avoir un cinquième, alors que plusieurs médecins veulent travailler ici », constate-t-elle. Jointe au téléphone à la fin du mois de juillet, madame Frégeau m’indiquait avoir tout juste reçu un semblant de confirmation de la part du responsable du RLS du Haut-Richelieu. « Il m’a confirmé qu’il pourrait sans doute me diriger un candidat, mais fort probablement pas deux », raconte-t-elle. Toutes des choses qui ne devraient pas avoir lieu.

À l’inverse, d’autres cliniques qui appuient des candidats voient ces derniers se tourner vers d’autres milieux de travail une fois le PREM obtenu. La FMOQ dit recevoir des messages de médecins propriétaires de cliniques qui ont de la difficulté à recruter un médecin. « “Y a-t-il un moyen pour faire en sorte que je puisse recruter et que ce ne soit pas toujours l’autre clinique qui recrute ?” nous disent certains », relate le Dr Godin. Or, dans un milieu où la répartition des effectifs médicaux est déjà contrôlée plus qu’ailleurs au pays, le syndicat des omnipraticiens hésite avant de faire un pas de plus. « À la rigueur, on pourrait dire que chaque clinique nous fasse part de ses besoins et qu’il y ait une espèce de loterie entre les cliniques pour savoir qui va obtenir les docteurs, soulève le Dr Godin. On a beaucoup d’hésitations. Ce serait comme dire : tu commences à faire ton cours de médecine et voilà la clinique où tu vas aller pratiquer », poursuit-il. Dans cette autre clinique de l’est de Montréal contactée par Santé inc., on admet toutefois que la création de RLS il y a deux ans « a restreint les candidats à ceux qui ont plus de chances de rester travailler dans la clinique » plutôt que de quitter vers un autre employeur une fois le PREM obtenu.

Réguler ou ne pas réguler ?

Le système de PREM comme on le connaît au Québec n’est qu’un incitatif parmi d’autres afin de répartir équitablement les médecins sur le territoire. Force est de constater que le Québec est la seule province qui ait opté pour une solution aussi draconienne. Au Collège des médecins de famille du Canada (CMFC), on considère le système de PREM comme un moyen d’améliorer l’équité dans l’accès aux soins de santé. « Le diable est dans les détails, illustre la Dre Francine Lemire, directrice générale et chef de la direction du CMFC. C’est la façon dont ça s’est implanté et comment on tient compte d’autres facteurs qu’il faut regarder », ajoute-t-elle. La Dre Lemire soulève ainsi que le choix du lieu de pratique relève beaucoup de facteurs personnels, de la situation du conjoint, par exemple, et de l’organisation de la pratique en région. Des facteurs qui, avec un système coercitif en place, peuvent pénaliser certains résidents qui n’ont pas la possibilité d’exercer leur métier ailleurs. À l’Association médicale du Québec (AMQ), une association professionnelle qui prône le leadership médical, l’autorégulation et le libre choix, les PREM sont vus d’un mauvais œil. « Ce qui est triste, c’est qu’on ne comprend pas trop comment c’est appliqué ; c’est un grand mystère pour nous, note la Dre Isabelle Samson, vice-présidente de l’AMQ. Notre impression, c’est que c’est le syndrome de la “clause orpheline”, à savoir que les ententes que prennent les syndicats sont toujours là pour protéger les membres en place. Ceux qui paient en fin de compte, ce sont les nouveaux venus, donc les nouveaux facturants », résume-t-elle.

Manque d’information

Si le système de PREM ne fait pas l’unanimité, plusieurs s’entendent pour dire que le manque d’information entourant son application est flagrant. Tant sur le plan de la façon de procéder pour soumettre sa candidature à un PREM que sur celui de la recherche d’un milieu de travail. « Nulle part, il est écrit : ici, à l’hôpital Jean-Talon, on a deux postes à l’urgence, veuillez vous adresser à telle personne, les entrevues auront lieu telle date », illustre Roxane. Il existe bien quelques démarches isolées comme la Journée Carrière Québec de la FMRQ, un événement annuel qui se tiendra le 6 octobre prochain au Palais des Congrès de Montréal, où tous les établissements de santé sont invités à venir présenter leur milieu de travail et rencontrer les candidats. Le site equipesarros.ca, créé par le Soutien Aux Régions pour le Recrutement d’Omnipraticiens et Spécialistes permet également de savoir où sont les postes en région, mais aucune plateforme centralisée pilotée par le gouvernement n’existe, comme c’est le cas en Ontario ou en Colombie-Britannique.

embauche-emond-f6Qu’à cela ne tienne, depuis un peu plus d’un an, deux jeunes Montréalais, Remi Boulila, 28 ans, ergothérapeute et propriétaire d’une clinique, et Charles-Alexandre Lacroix, résident MU3 avec des aptitudes en programmation informatique, ont mis en ligne la plateforme Web FuturMD. Le site est en fait un système d’affichage de postes qu’ils espèrent un jour offrir gratuitement à toutes les cliniques et établissements de santé à la recherche de personnel. Actuellement, une quarantaine de postes y sont affichés, et les deux jeunes entrepreneurs espèrent que le site deviendra rapidement un incontournable dans le domaine. Mais n’est-ce pas le travail du ministère ? À la FMOQ, on admet l’utilité d’une telle plateforme, mais on émet une réserve, un poste obtenu dans une clinique n’allant pas (normalement) de pair avec l’obtention d’un PREM.

Les algorithmes à la rescousse

Alors, comment rendre le processus d’attribution de PREM plus transparent dans les régions contingentées ? La solution se trouve peut-être dans les algorithmes. Comme le suggèrent plusieurs résidents, pourquoi ne pas avoir recours à un système comme celui du Service de jumelage canadien des résidents (CaRMS) afin d’octroyer un PREM à chacun des candidats ? Le CaRMS attribue ainsi à l’aide d’un algorithme, un poste de résidence aux résidents selon les préférences des deux parties (résidents et programmes de résidence). Utilisé par l’organisme national indépendant à but non lucratif depuis 1985, ce processus de jumelage a fait ses preuves. Tous les étudiants n’obtiennent pas leur premier choix, mais le recours à un algorithme fait taire les mécontents. Au CaRMS, on dit d’ailleurs déployer de nombreux efforts chaque année afin que les deux parties comprennent bien le fonctionnement du jumelage. Pour que le système roule bien, chacune des parties doit vraiment inscrire ses préférences, et non pas les postes qu’on croit avoir plus de chances d’obtenir. On admet aussi que les résidents argumentent moins, une fois le résultat dévoilé, sachant que c’est un système informatisé qui fait tout le boulot. Aux États-Unis, le recours à un algorithme pour jumeler les résidents remonte au début des années 1950. L’objectif principal derrière sa mise en place était d’assainir le marché, alors que les hôpitaux jouaient dur pour obtenir les meilleurs candidats. Un peu comme ici aujourd’hui.

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« C’est sûr que ça peut apporter une solution beaucoup plus optimale que de laisser ça entre les mains de quelqu’un de biaisé », soutient Andrée Laforge, vice-présidente Expérience employée chez Syntell Capital humain. Cette spécialiste des ressources humaines reconnaît toutefois qu’au Québec, les entreprises privées commencent à peine à avoir recours à des algorithmes pour sélectionner des candidats. Alors au sein des organisations publiques, on n’y est pas du tout. Même dans la sphère privée, on hésite encore à remplacer l’être humain par un système informatisé, faute de données crédibles, mais aussi parce que la culture n’y est pas. « Les recruteurs tiennent beaucoup un discours du genre : “J’ai du pif, je suis capable de dire quand j’ai un bon candidat devant moi” », illustre Andrée Laforge.

À la FMOQ, on affirme avoir déjà considéré cette option. « C’est une question qui s’est posée, soutient la Dre Julie Lalancette, directrice adjointe du département de la planification et de la régionalisation à la FMOQ. Mais c’est vraiment dans leurs prérogatives [au DRMG] de choisir le système qu’ils préfèrent pour faire la sélection des candidats. Nous, on souhaite, sans nécessairement tout standardiser, s’assurer de la transparence et de la légitimité du processus », explique-t-elle.

La FMOQ assure que les besoins prioritaires des régions seront connus plus tôt cette année et que la confusion des deux dernières années attribuable à la création des RLS et aux changements des activités médicales particulières (AMP) est derrière nous, mais Roxane ne l’entend pas de cette oreille. « J’en parlais hier avec des résidents de McGill qui se préparent pour l’automne, et c’est encore la même rengaine, soupire-t-elle. Il faut que tu fasses tes démarches sous la couverture. C’est vraiment un aria. »

* Roxane Cartier-Bergeron est un nom fictif
NDLR Le MSSS n’a pas répondu à nos questions ni à nos demandes d’entrevues avec un porte-parole du COGEM. Les chefs des DRMG de la Montérégie et de Montréal n’étaient pas disponibles pour nous accorder d’entrevue.

RÉFÉRENCES

  1. Turgeon, J., Touati, N. « Répartition géographique des médecins de famille : quelles solutions à un problème complexe ? », Santé publique, volume 25, numéro 4, juillet-août 2013.
  2. Entente particulière relative au respect des plans régionaux d’effectifs médicaux.
  3. http://www.ramq.gouv.qc.ca/sitecollectiondocuments/professionnels/manuels/104-brochure-1-omnipraticiens/007_enten_particu_entente_omni.pdf#page=423.
  4. http://www.msss.gouv.qc.ca/sujets/organisation/medecine-au-quebec/prem.php.
  5. https://www.carms.ca/fr/residence/algorithme-de-jumelage/.
  6. http://www.fmrq.qc.ca/medecine-familiale/prem-en-mf.

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Eugénie Emond est journaliste indépendante, notamment pour la chaîne MAtv, où elle anime « Ça passe trop vite » une émission qui donne la parole aux aînés de la région de Québec.

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