Les patients de demain

«Si je pouvais par contre formuler un vœu, ce serait que, dans tout ce maelström, vous trouviez une heure, trente minutes, quinze minutes...»

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX, rédactrice en chef et éditrice

Marie-Sophie l'heureuxLes ententes des deux principales fédérations médicales du Québec sont arrivées ou arriveront sous peu à échéance. Une entente de principe est même déjà sur la table chez les omnipraticiens. Un tout nouveau monde s’ouvrira-t-il à vous, à nous ? Si oui, de quoi ce monde sera-t-il fait et comment fonctionnera-t-il ? Considérant la part actuelle du budget provincial consacrée à la rémunération des médecins québécois, c’est vraiment un tournant qui s’annonce, contrairement au business as usual que certains ont en tête.

J’aimerais bien vous conseiller. Vous parler de chiffres. De priorités. J’aimerais vous dire ce que vous devriez faire quant aux propositions de ces deux ententes, ce que vous devriez prioriser. Malheureusement, je ne suis pas en position de vous dire ce que vous devez faire. Vous vous connaissez mieux que je ne vous connais sur les plans individuel, professionnel et syndical.

Par contre, j’observe depuis au moins quinze ans ce qui se passe dans ce système de santé. Et j’observe encore. Comme tout bon journaliste, comme toute bonne (ex-) infirmière, j’observe attentivement. Et, pour tout vous dire, je suis inquiète. Inquiète de l’état du patient. De son pronostic, surtout.

Dans leur ensemble, je scrute la classe politique et la société dont elle est censée s’occuper et je me demande bien souvent comment on en vient à sélectionner les priorités plutôt que de voir les
priorités là où elles sont. Et c’est en disant cela que la situation me frappe chaque fois avec stupeur : la priorité de l’un n’est — et ne sera — que trop rarement la priorité de l’autre. C’est ce qui fait que plusieurs choses ne tournent pas très rond au « royaume du Québec »… et dans à peu près tous les royaumes. Mais on dirait que ça va de mal en pis. Simple perte de vitesse de mes idéaux personnels à grands coups de réalisme parce que je mûris ? Je ne pense pas. L’intérêt individuel a pris le pas sur les intérêts sociaux dans les dernières décennies. On le voit. On le sent.

Qu’on ne me croie pas dupe ! Je sais bien que votre profession souhaite protéger ce qu’elle considère comme des acquis de longue date. L’autorégulation, l’autonomie professionnelle et le revenu de pratique qui va de pair avec ces longues heures d’études continues et de gardes de fou qui n’en finissent plus. Je comprends.

Je comprends que vous ne veuillez pas que les « histoires de fédérations, de négociations et d’ententes » soient votre pain quotidien, alors que madame Giguère appelle pour la cinquième fois aujourd’hui à votre bureau, que la réponse à la demande de financement de votre GMF tarde et vous préoccupe, que votre collègue le plus apprécié de ses pairs lutte contre une sale dépression ou que le CRDS ne fonctionne pas assez rondement à votre goût. Je comprends.

Je comprends aussi qu’il y a la rentrée au secondaire du plus vieux, le retour aux études du conjoint, les difficultés de langage et d’apprentissage du plus jeune, le potluck mensuel chez vos beaux-parents et ce fichu cabanon qu’il faudrait bien terminer un jour. Et surtout, je sais qu’il y a ce « méchant ministre » qui exige un taux d’assiduité de 80 % d’ici la fin de l’année. Je comprends. Et je n’ai pas envie d’ajouter une couche de pression à vos quotidiens déjà surchargés. Tout ne peut être prioritaire. Je comprends.

Si je pouvais par contre formuler un vœu, ce serait que, dans tout ce maelström, vous trouviez une heure, trente minutes, quinze minutes pour vous pencher sur le contenu de votre future entente, que vous soyez médecin de famille ou spécialiste. Lisez, étudiez les propositions autant que faire se peut, parlez-en avec vos collègues ou vos anciens confrères et consœurs d’études qui sont plus au courant et dont vous appréciez le jugement. Et de grâce, prononcez-vous ! Dites à votre fédération ce que vous êtes prêt à accepter et ce que vous n’êtes pas prêt à accepter. Quand on est un adulte autonome, responsable et intelligent, on ne signe jamais de chèque en blanc… à qui que ce soit. Utilisez cette trop rare occasion qui vous est donnée d’influencer non seulement le cours de votre vie professionnelle, mais aussi et surtout la vie de vos patients. Et si vous vous sentez ben blood, essayez de réduire au maximum, en toute bonne foi, les rivalités au sein de votre propre profession. L’individualisme à outrance et les guerres de clocher doivent cesser.

Certains trouveront mon vœu pieux, voire naïf, mais j’aimerais rappeler que l’implacable réalité, c’est que si vous ne vous en mêlez pas personnellement, d’autres prendront les décisions à votre place. Comme le rappelle ici le Dr Simon-Pierre Landry, « si tu ne t’occupes pas de la politique, la politique, elle, s’occupera de toi ». Si vous voulez abdiquer, c’est votre droit. Mais il faudra être prêt à vivre avec ce qui en découlera.

Pour le moment, vous êtes pour la plupart en santé. Pourtant, un jour, et ce jour est peut-être plus proche que vous ne le croyez, ce sera vous, le patient de ce système de santé auquel vous consacrez votre vie. Vous ou l’un de vos proches. Ne vous en déplaise, vous êtes aussi les patients de demain. Donnez aux patients que vous serez vous-mêmes la société dans laquelle ils auront envie de vivre. Vous l’avez, ce pouvoir, vous, comme médecin, de changer le cours de certaines choses. Vous l’avez, ce pouvoir, vous, de changer ces choses pour lesquelles des gens ne dorment pas la nuit. Être un vrai professionnel, ce n’est pas que prouver son excellence clinique au quotidien. C’est aussi se préoccuper de l’impact collectif de ses décisions non seulement à titre individuel, mais aussi comme membre d’un regroupement professionnel qui a (encore) de l’influence…

 

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A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d'autres médias.

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