Sublime Sardaigne

«Je somnole sur le pont pendant que les autres vont à terre fouiller les rochers. Les Grecs croyaient que cette partie du monde était...»

CLAUDE GARCEAU, M.D.

Pour certains, la Méditerranée, la Mare Nostrum des anciens, ne serait qu’une grande mare d’eau que l’on pourrait traverser sans peine à bord de yachts motorisés, lunettes de soleil sur le nez et bikini riquiqui sur le reste. Illusion.

Demandez-le aux migrants qui risquent leur vie dans leur traversée du bras de mer qui sépare la Libye des îles italiennes. Ils vous diront que le fond de cette vaste étendue d’eau salée est littéralement jonché d’épaves qui, avant d’être épaves, ont bravé ses flots au cours des trente derniers siècles.

Mais nous la voyons quand même toute petite, cette mare de l’histoire ! Tant de références familières : Venise, Monaco, Marseille ou encore Tunis, Alger, Gibraltar. Dans l’ordre ou le désordre, ce sont des noms qui résonnent. Mais qu’auriez-vous à raconter si je lançais à brûle-pourpoint Santorin, Vulcano, Stromboli, Sardaigne ou Majorque ?

Encore adolescent, une série télévisée de Radio-Canada avait fait mon bonheur aux Beaux Dimanches. Pendant deux heures, toutes les deux semaines, durant le temps de l’hiver 1970, je suivais le voyage d’Ulysse et de ses compagnons, revenant de Troie en vainqueurs pour retrouver Ithaque et la douce Pénélope. La pauvre tissait le jour un ouvrage et le défaisait la nuit venue pour éloigner les prétendants. Le grand producteur Dino De Laurentiis avait tourné la série en milieu naturel, et mon cœur battait pour Irène Papas, la belle Grecque qui incarnait Pénélope. Mais Barbara Bach en nubile Nausicaa ou la très pulpeuse Kyra Bester en Calypso étaient plus à même de susciter des émotions naissantes au cœur de mes 13 ans pubertaires. Des historiens, des archéologues et des marins avaient été ensuite invités à discuter de la véracité historique du récit d’Homère. De l’avis de tous, Gibraltar incarnerait les colonnes d’Héraclès du récit et Charybde et Scylla, le détroit de Messine, là où Ulysse, attaché au mât de son navire, résistait à l’appel des sirènes qui voulaient sa perte. Curieux, j’apprendrai ensuite qu’Ulysse et sa petite escadre avaient bourlingué des lunes, soufflés par des vents qu’ils ne contrôlaient plus pour aboutir aux confins du monde connu des vivants. Au nord, la terre des morts et, plus loin encore, le pays de la nuit et du soleil.

Porté moi aussi par les alizés bien des années plus tard, j’atteignis la Sardaigne. Sitôt mes obligations remplies, je filai vers le nord. Un voilier me conduisit aux îles de la Madeleine avec au loin les falaises corses, entre les deux les bouches de Bonifacio, avec les courants et la fureur des vents. Le capitaine, lui, était bien décidé à longer la côte Sarde et à nous faire pénétrer à Porto Pozzo, à l’abri d’un repli de la côte. Et nous sommes alors stupéfaits de constater la véracité des propos de L’Odyssée :

Là nous touchons terre en ce port bien connu des marins entourés d’escarpements rocheux, sans interruption des deux côtés, où à l’embouchure deux pointes s’avancent en mer se faisant vis-à-vis en une étroite passe d’entrée. Là jamais la houle ne pénètre, ni la longue ni la courte ; partout le calme blanc.

Je somnole sur le pont pendant que les autres vont à terre fouiller les rochers. Les Grecs croyaient que cette partie du monde était habitée par une race de géants anthropophages : les Lestrygons. Ulysse, bercé par les vagues, n’échappe que par miracle aux géants, qui, du haut des falaises, brisent les navires en précipitant de gros rochers sur le reste de l’escadre et harponnent ses compagnons pour les manger.

Le lendemain, par la route, je file vers le sud de la Sardaigne. On m’attend à Casa Forte, un vaste complexe hôtelier qui s’étire sur des kilomètres et des kilomètres le long de la côte dans les collines avoisinantes. Mon petit pavillon est enfoui dans la pinède. L’air est sec, les pommes de pin craquent sous l’effet de la chaleur, les cigales et autres insectes stridulent de bonheur. En cette fin mai, le maquis est fleuri et vert. Chèvrefeuille, genêt… Tout n’est que parfum, et ces odeurs se mélangent dans un bouquet olfactif inoubliable. Des lièvres ivres de liberté gambadent. Mes pas m’amènent en cette fin de journée sur les rivages d’une petite anse protégée. Le sable est blanc, la mer turquoise est jeune, sans la moindre ride. Le saphir et le jade ondulent savamment, mixés avec l’ambre du soleil qui décline, les pins se mirent dans l’eau, et je suis un naufragé solitaire sur cette rive. Je roucoule : tous mes sens sont comblés.

Au réveil, dans la fraîcheur du petit matin, je roule en direction du Nuraghe Santu Antine, la place forte d’un peuple qui a peut-être inspiré Homère et qui a dominé la Méditerranée insulaire plus de 1500 ans avant l’arrivée des Grecs. Dans une plaine alluviale, une tour est entourée de murs aux moellons de pierre massifs imbriqués les uns dans les autres sans aucun ciment. Çà et là, je découvre des portes aux linteaux de plusieurs tonnes, des galeries souterraines triangulaires aux parois si lourdes qu’elles pourraient soutenir un siège de mille ans, le tout éclairé d’une faible lumière savamment dirigée par de minuscules ouvertures orientées plein jour. Le tout exhale le parfum du mystère de temps immémoriaux et l’aura d’une race de géants et de ses cyclopes.

La chaleur envahit vite la plaine sans arbres, je vais donc faire la sieste et me réfugier sur la côte et ses vents. Un établissement en bord de mer me semble bien vide, mais le propriétaire m’invite à m’asseoir sous les arbres de sa terrasse qui surplombent les vagues. Sur un grand brasero, un cochon de lait entier dore lentement sur des braises ardentes. C’est qu’un autobus de Japonais envahira les lieux ce soir. Bien au frais, je lis un peu sur la civilisation des nuraghi. Le propriétaire est d’excellente humeur en ce début de saison et il m’offre gracieusement le repas puisque, de toute façon, son établissement n’est officiellement pas ouvert le midi. Sa femme disparaît dans les cuisines et me sert la nourriture du petit peuple sarde : pain et fromage. Dans l’assiette, de petites croûtes salées que l’on trempe dans l’huile d’olive : je me souviens encore du nom poétique de ce pain sec : la carta di musica. Elle m’apporte ensuite un autre pain dur : le pane carasau, fait pour durer dans la besace des bergers. Puis les fromages : le fromage de brebis, le pecorino sarde, le tout accompagné, évidemment, d’olives qui ont trempé dans la saumure pendant huit mois, ce qui leur donne un goût amer et puissant. Puis elle me sert du chevreau rôti. Une grande rasade de rouge fait de cannonau accompagne le tout.

Dans la petite salle, des adolescents font une répétition générale du « typique spectacle sarde » (pour les invités japonais). Ils sont quatre, et j’entends leur chant polyphonique, un chant du maquis de voix gutturales : le cantu a tenore. Dans cette musique grave, il y a l’honneur des femmes que l’on protège, l’âpreté de la vie de berger et celle du héros populaire, le bandit sarde. Le généreux patron fait une tournée d’eau-de-vie de figue de Barbarie, distillée dans le jardin tout près : la filu ‘e ferru. Homère, toujours lui, nous dit à ce sujet :

Le berger qui rentre appelle à forte voix celui qui sort, et celui qui sort lui répond… Dans cette contrée où les chemins du jour avoisinent ceux de la nuit.

Un peu enivré, je décide tout de go qu’il me faut absolument aller voir cette autre île lointaine et ses ruines étranges : Majorque, et si je suis chaneux, sa petite fille, Minorque.

UN ÉTÉ À MAJORQUE

Une escale de juillet. Un prétexte familial, un camp de vacances méditerranéen en bord de mer. Le fils a 16 ans et il passe son premier été de liberté sur la côte espagnole dans un institut linguistique. Loin de nous, ses premiers échanges de langue sur les plages de Valence avec le sexe opposé le combleront.

Pour nous, la joie viendra des îles Baléares. Elles ne sont qu’à 70 km, tout au plus un jet de pierre de Valence, ce qui rassure la maman du fils. Ibiza en est la plus connue, la capitale des partys rave où la came blanche saupoudre les fins de nuit. Pour un sommeil plus doux, vivement Majorque ou Minorque.

George Sand a fait connaître Majorque au reste de l’Europe. Nous sommes en 1838. L’Europe se remet à peine des guerres napoléoniennes. L’Espagne, qui a défait les armées de Napoléon, en a quand même subi les foudres révolutionnaires. Les couvents où se pratiquaient les affres de l’inquisition ont été détruits par les foules vengeresses. Mais à Majorque comme dans le reste de l’Espagne, la masse du peuple, habituée à la gouvernance toute puissante du clergé, erre à la recherche d’autres lumières que celles de Dieu. Et voilà George Sand, une femme du nouveau siècle, qui débarque à Majorque le temps d’un hiver. Dans une fuite romantique, elle abandonne mari et quitte maison, à Nohant, en Val de Loire. En bourgeoise révolutionnaire, elle traîne avec elle ses enfants et son amant célèbre, le ténébreux Chopin, qui souffre de tuberculose. L’air marin réussira-t-il à raviver la santé déclinante du pianiste ? Sand, sa marmaille et son amant emménagent dans une cellule d’un ancien couvent qui domine la mer, entouré de jardins, d’arbres fruitiers, de collines et d’arbres matures.

Comme elle, je visite Valldemossa. Ce grand village est blotti dans le creux d’une vallée verte entourée de montagnes. D’un côté, le ciel azur, des maisons de plusieurs étages en pierres couleur sable et leurs toits recouverts de tuiles de même ton, des fontaines d’eau qui se rient de la chaleur ambiante et des jardins d’agrumes. De l’autre côté, des falaises qui surplombent la mer. On découvre sur une colline dominant le village la chartreuse et ses cellules monastiques. J’imagine Sand, habillée en homme et fumant cigare, tentant maternellement de soigner l’amant. De cet hiver 1839, elle publiera un récit : Un hiver à Majorque. L’histoire d’une femme qui a froid dans ces grandes cellules monastiques et la surprise de cette révolutionnaire bourgeoise qui a de la difficulté à comprendre les rustres paysans du village : une bobo de l’époque, quoi !

Je quitte à regret Valldemossa pour terminer mon cycle d’Homère à la recherche des traces de la race des géants : je vais visiter la nécropole de San Real et 80 tombes néolithiques. Je suis déçu un peu, car je réalise que les monuments les plus énigmatiques, les taylots, sont situés à Minorque. Mais ce sera pour une autre fois.

Je termine ma courte halte à Majorque sur ses plages brûlantes de juillet et je visite paresseusement Palma, la capitale, sa cathédrale toute rose, et j’achète comme tout un chacun des perles noires de Majorque.

J’apprendrai à mon retour que le ventre de la Méditerranée n’enfante pas de vraies perles et que les beautés noires de Majorque ne sont que des billes de verre peintes en nacre noire. Les vraies perles noires proviennent de la Polynésie. Rares, elles sont une par coquillage et cultivées avec soin. On ne les recueille qu’après dix ans d’élevage en pleine mer. Je termine ces douces vacances de soleil, d’eau et d’azur avec Ulysse, mon compagnon d’aventures :

Durant ce grand jour, jusqu’au soleil couchant, nous restons au festin : on avait du bon vin, des viandes à foison. Au coucher du soleil, quand vient le crépuscule, on s’étend pour dormir sur la grève de mer… jusqu’à ce qu’apparaisse l’Aurore aux doigts de rose.

 

Mots-Clés :

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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