Entre empathie et épuisement

«Il y a plusieurs décennies, Carl Rogers a dit que l’empathie était la capacité à percevoir l’autre comme si on était cette personne, mais...»

LUCIE GOUVEIA, Candidate au doctorat, recherche et intervention en psychologie clinique, Université de Montréal

C’est connu, l’empathie des médecins, particulièrement son manque ou son absence, fait régulièrement la manchette. Pour quelques individus peu doués en la matière, c’est bien souvent toute la classe médicale qui doit essuyer de douloureuses critiques. Mais comment favoriser l’empathie du médecin, alors que ce dernier est constamment exposé à la détresse d’autrui, tout en lui permettant de se protéger lui-même ? La recherche à ce sujet se développe plus que jamais, et les premiers résultats sont fort intéressants…

Lorsque l’empathie est enseignée aux médecins, on parle beaucoup plus du savoir-faire que du savoir-être. On parle d’habiletés nécessaires pour se montrer empathique et soutenant, comme l’écoute active, la validation des inquiétudes du patient, la prise de décision collaborative, etc. (1). Dans ces formations, il est question de moralité, d’éthique et de logistique, plus que de position empathique équilibrée. On néglige les aspects de l’empathie qui affectent le bien-être des médecins.

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Ce qui en résulte est une confusion collective quant aux meilleures pratiques pour se protéger de la fatigue de compassion, un précurseur important de l’épuisement professionnel. Certains conseilleront de maintenir une « distance » face au patient. D’autres diront qu’il ne faut pas être trop empathique, comme si l’empathie menait automatiquement à l’épuisement professionnel. Pourtant, la recherche suggère que l’empathie peut également avoir des effets positifs sur le bien-être des soignants (2-3).

Comment utiliser l’empathie de façon à en tirer le maximum de bienfaits pour le patient et le médecin ? Les soignants ont besoin de lignes directrices claires et basées sur les données probantes. Jusqu’à très récemment, la capacité à être empathique en évitant la fatigue de compassion n’était abordée que théoriquement dans les domaines de la philosophie et de la psychologie clinique. Très peu d’études scientifiques s’intéressaient aux stratégies permettant aux soignants d’être empathiques tout en se protégeant d’une détresse personnelle trop élevée. C’est en train de changer grâce à la recherche sur la prise de perspective.

La recherche sur la prise de perspective commence à offrir des indications sur les stratégies que pourraient adopter les soignants pour se protéger de la fatigue de compassion. La prise de perspective est la capacité empathique à se représenter l’expérience personnelle du patient en imaginant sa perspective (4). D’après le Dr C. Daniel Batson, un chercheur en psychologie sociale, il existe deux façons de prendre la perspective de l’autre (5).

Premièrement, il y a la stratégie imagine-self, qui consiste à s’imaginer à la place de l’autre pour inférer ce qu’il ressent. Deuxièmement, il y a la stratégie imagine-other, qui consiste à s’imaginer ce que l’autre ressent, sans nécessairement conclure qu’il ou elle vit les événements de la même manière que soi-même. Dans une récente étude menée au Centre de Psycho-Oncologie du CHU Sainte-Justine (dirigé par le Dr Serge Sultan), une soixantaine de soignants (incluant des médecins) ont regardé des entrevues de parents d’enfants atteints d’un cancer.

Les soignants auxquels on a demandé d’adopter une perspective imagine-self rapportaient plus de détresse personnelle que ceux auxquels on a demandé d’adopter une perspective imagine-other (6). En revanche, on n’a trouvé aucune différence quant au niveau d’émotions liées au souci empathique, telles que la compassion et le sentiment de tendresse envers les parents.

Ces résultats sont les mêmes que ceux obtenus auprès de la population générale (7-8). Selon Daniel Batson, la perspective imagine-self augmenterait la détresse personnelle en brouillant les limites entre soi et l’autre. En d’autres mots, les soignants qui adoptent une stratégie purement imagine-self auraient tendance à confondre la représentation mentale qu’ils ont d’eux-mêmes avec celle qu’ils ont du patient. Cette hypothèse est soutenue notamment par des études en neuro-imagerie qui rapportent significativement plus d’activité neuronale dans la partie du cerveau associée à la différenciation soi-autre chez les personnes ayant adopté une perspective imagine-other, en comparaison aux personnes ayant adopté une perspective imagine-self (9). L’élément clé permettant une bonne gestion émotionnelle se trouverait dans la capacité du soignant à distinguer ses propres expériences de celles du patient.

En plus d’influencer le niveau de détresse vécue par le soignant, le type de perspective adopté affecterait la qualité des services rendus au patient (ou à ses proches). Par exemple, les résultats de l’étude menée à Sainte-Justine indiquent que les soignants ayant adopté une stratégie de type imagine-self, c’est-à-dire ceux qui accordaient relativement plus d’attention à leurs propres émotions, avaient tendance à démontrer moins de précision lorsqu’appelés à inférer les pensées et les émotions des parents6. D’autres études indiquent aussi que la perspective imagine-other mènerait à des comportements altruistes, tandis que la perspective imagine-self encouragerait des comportements plus égoïstes, visant à réduire la détresse personnelle (10).

Ces résultats suggèrent que la stratégie imagine-other est mieux adaptée à la réalité clinique des soignants que la stratégie imagine-self. Ainsi, certaines recherches commencent à appliquer le concept de la perspective imagine-other à la formation professionnelle des soignants.

Par exemple, une récente étude menée auprès d’étudiants en soins infirmiers a testé la faisabilité d’une formation théorique portant sur la prise de perspective imagine-other (11). Quoique préliminaires, les résultats suggèrent que l’enseignement de ce concept facilite la communication entre les soignants et les proches des patients.

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Un autre volet de recherche prometteur s’intéresse à l’enseignement de la prise de perspective grâce à la pleine conscience. La pleine conscience est une pratique connexe à celle de la méditation. Il s’agit d’un entraînement à la présence attentive et à l’empathie, popularisé par le professeur émérite de médecine Jon Kabat-Zinn au début des années 1990 (12). La pleine conscience inclut trois grandes catégories d’habiletés, dont la prise de perspective. Une étude récemment menée en Allemagne a examiné les effets d’une formation de pleine conscience axée sur la prise de perspective. Les participants de l’étude étaient appelés à pratiquer une variété d’exercices individuellement et en dyade. Ils apprenaient des concepts connexes à la stratégie imagine-other, notamment en s’entraînant à prendre conscience des différences entre soi et l’autre. Après un mois de pratique, les participants démontraient significativement moins de détresse personnelle ainsi qu’une capacité améliorée à inférer les pensées et les croyances d’une tierce personne (13). Tout comme pour la stratégie imagine-other, on trouve que cette formation est associée à une hausse d’activité neuronale dans la partie cérébrale associée à la différenciation soi-autre. Or, les chercheurs de l’étude ont observé une croissance de matière grise dans cette région du cerveau. Des études similaires sont en cours, dont une au Centre de Psycho-Oncologie (14).

Il y a plusieurs décennies, Carl Rogers a dit que l’empathie était la capacité à percevoir l’autre comme si on était cette personne, mais en ne perdant jamais la condition du « comme si » (15). Cela résume bien les résultats des études décrites ci-dessus. Le message essentiel qui semble ressortir de la recherche, c’est la nécessité de se distinguer de l’autre. La perspective imagine-other faciliterait ce processus de différenciation en dirigeant l’attention du soignant vers le patient, plutôt que vers lui-même. Ce qui ne signifie pas que la perspective imagine-self est complètement inutile ou néfaste. Daniel Batson suggère plutôt que le fait de s’imaginer à la place de l’autre peut être une première étape très aidante à la compréhension empathique. Toutefois, il souligne qu’il est aussi important de se différencier de l’autre. De prendre du recul. D’observer sa propre détresse pour ce qu’elle est : une réaction subjective à une perspective imaginée.

Ce qui serait conseillé alors, ce n’est pas la distanciation émotionnelle – ce qui pourrait nuire au repérage de la détresse et aux aspects gratifiants de l’empathie –, mais plutôt une interprétation prudente de l’expérience personnelle du patient et de ses proches. À l’inverse, l’acte de s’attribuer les expériences difficiles du patient sans relativisation ni différenciation pourrait avoir des répercussions nocives sur l’état d’esprit des médecins ainsi que sur leur capacité à répondre aux besoins de leurs patients.

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Certes, il y a des limites aux études sur lesquelles repose le présent article. Ce domaine étant nouveau, il est important de rappeler la faillibilité des hypothèses présentées. À l’avenir, les devis de recherche devront être mieux adaptés à l’étude de l’épuisement professionnel chez les médecins. Néanmoins, la recherche sur l’empathie a fait de grands bonds dans la dernière année seulement. L’enseignement de l’empathie équilibrée est à notre porte. Le défi actuel est d’intégrer ces nouvelles connaissances scientifiques aux programmes de formation existants.

Précision : Prière de noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et « Courrier des lecteurs » ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc. de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

RÉFÉRENCES

  1.  Pehrson, C., Banerjee, S. C., Manna, R.,Johnson Shen, M., Hammonds, S., Coyle, N… Bylund, C. L. Responding empathically to patients: Development, implementation, and evaluation of a communication skills training module for oncology nurses. Patient Education and Counseling, 2016. 99 (4), 610–616.
  2. Lamothe, M., et al., To be or not to be empathic: the combined role of empathic concern and perspective taking in understanding burnout in general practice. BMC Family Practice, 2014, 15 (15), 1–7.
  3. Picard, J., et al., Burnout, empathy and their relationships: a qualitative study with residents in General Medicine. Psychology, Health & Medicine, 2016, 21 (3), 354–361.
  4. Davis, M. H., et al., Cognitions associated with attempts to empathize: how do we imagine the perspective of another? Personality and Social Psychology Bulletin, 2004, 30 (12), 1625–1635.
  5. Batson, C. D., Two forms of perspective taking: Imagining how another feels and imagining how you would feel. Dans Handbook of imagination and mental simulation, D. M. Keith, M. P. K. William et A. S. Julie (dir.), 2009, New York: Psychology Press.
  6. Gouveia, L., et al. (2017). Comparing two types of perspective taking as strategies for detecting distress amongst parents of children with cancer: A randomised trial. Récupéré sur le site de PLOS ONE : https://doi.org/10.1371/journal.pone.0175342 
  7. Batson, C. D., Early, S. et Salvarani, G. Perspective taking: Imagining how another feels versus imagining how you would feel. Personality and Social Psychology Bulletin, 1997, 23 (7), 751–758. 
  8. Lamm, C., Batson, C. D. et Decety, J. The neural substrate of human empathy: effects of perspective-taking and cognitive appraisal. Journal of Cognitive Neuroscience, 2007, 19 (1), 42–58.
  9.  Lamm, C., Bukowski, H. et Silani, G. From shared to distinct self-other representations in empathy: evidence from neurotypical function and socio-cognitive disorders. Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 2016, 371 (1686).
  10. Batson, C. D. Addressing the altruism question experimentally. Dans Post, S. G., Underwood, L. G., Schloss, J. P. et Hurlbut, W. B. Altruism & altruistic love: Science, philosophy, & religion in dialogue, 2002, New York: Oxford University Press.
  11. Lobchuk, M. M., et al., Asking the right question of informal caregivers about patient symptom experiences: multiple proxy perspectives and reducing Interrater Gap. Journal of Pain and Symptom Management, 2007, 33 (2), 130–145.
  12. Kabat-Zinn, J. (1994). Wherever you go, there you are: mindfulness meditation in everyday life (1re éd). New York: Hyperion.
  13. Hildebrandt, L.K., McCall, C. et Singer, T. Differential effects of attention-, compassion-, and socio-cognitively based mental practices on self-reports of mindfulness and compassion. Mindfulness, 6 avril 2017.
  14. Lamothe, M. et al. Developing professional caregivers’ empathy and emotional competencies through mindfulness-based stress reduction (MBSR): results of two proof-of-concept studies. BMJ Open.
  15. Rogers, C. R. (1959). A theory of therapy, personality and interpersonal relationships: as developed in the client-centered framework. Dans Koch, S. Psychology: a study of a science. New York: McGraw Hill.

 

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