Les docteures

« Que feront (que font) toutes ces femmes qui ont étudié très fort pendant des années quand viendra le jour où il faudra s’occuper d’un nouveau-né... »

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX, rédactrice en chef et éditrice

Marie-Sophie l'heureuxAu Canada, en 2016, 40,6 % des médecins étaient des femmes. On se trouverait pratiquement à un rapport 80-20 de proportion féminine sur les bancs des facultés de médecine. Il est donc raisonnable d’estimer que d’ici 5 à 10 ans, une majorité de médecins seront… des femmes (surtout en médecine familiale).

Un dilemme bien d’actualité se posera de plus en plus pour les femmes médecins qui seront en couple et qui auront éventuellement des familles. Si l’on continue de considérer d’un côté que les médecins continueront d’être les experts nécessaires de la santé et de la maladie et que, de l’autre côté, les femmes continueront d’être, par défaut, constamment rappelées à leur rôle traditionnel « d’expertes de la famille » (bref, à leur rôle de mère et de conjointe), tôt ou tard, ces femmes médecins se trouveront déchirées entre leur carrière et leur famille. Elles devront favoriser l’un de ces deux aspects de leur identité, toujours au détriment de l’autre. Sauf si, bien sûr, elles embauchent une nounou, une femme de ménage… ou qu’elles convainquent leur époux/conjoint de s’occuper des enfants et de la maisonnée à égalité avec elles, ou encore, rêvons un peu, elles le persuadent de « rester à la maison » pour s’occuper des enfants à plein temps. Il y a loin de la coupe aux lèvres, car ils se font rares, les hommes prêts à délaisser ou mettre en veilleuse leur carrière de la même manière que les femmes. Les données les plus récentes en la matière tendent même à révéler que les hommes hétéros de la génération des milléniaux (1982-2000) sont moins enclins que leurs parents à former des couples égalitaires non stéréotypés. Un puissant vent conservateur et rétrograde soufflerait-il donc sur l’institution du Couple et de la Famille ?

Un sondage (1) réalisé à la Harvard Business School a d’ailleurs réussi à mettre en évidence cette profonde inégalité, à la grande surprise des femmes interrogées : en effet, plus de la moitié des hommes interrogés — des hommes instruits et en couple avec des femmes tout aussi instruites qu’eux — s’attendent à ce que leur carrière ait préséance sur celle de leur femme, alors que la plupart des femmes s’attendent, elles, à vivre au sein de mariages égalitaires en la matière. Pourtant, elles rapportent pour la plupart que bon nombre de ces hommes se disaient tout à fait favorables, au début, à l’idée d’égalité des chances professionnelles entre les hommes et les femmes. Jusqu’au moment où cela devait toucher leur carrière. Leur carrière à eux.

On comprendra donc que je m’interroge sur l’avenir de la profession médicale, de sa démographie et de ses diplômées, surtout. Les femmes médecins qui sont en couple le sont souvent avec d’autres médecins ou d’autres high achievers ou high earners. Et ce n’est pas ici une question de préjugés, mais bien le fait que les gens de classes socioéconomiques semblables s’assemblent et se rassemblent bien souvent. Que feront (que font) toutes ces femmes qui ont étudié très fort pendant des années quand viendra le jour où il faudra s’occuper d’un nouveau-né, de jeunes enfants, d’adolescents, d’une cuisine et d’une maison ? Seront-elles d’emblée celles qui mettront leur carrière en veilleuse, même juste un peu, au profit de la carrière de leur conjoint ? Embrasseront-elles la médecine familiale plutôt qu’une carrière en spécialité pour cette même raison ? Parce qu’elles y mettront peut-être moins de temps une fois les enfants arrivés, seront-elles un jour moins payées, en tant que médecin, non seulement individuellement, mais en tant que regroupement professionnel ? La valeur de leur travail, de leur carrière, sera-t-elle aussi grande que lorsque les hommes constituaient la majorité des élèves en médecine ? Mais surtout, en raison de leur présence plus fragmentée au travail due à leur accaparement domestique pratiquement inchangé, les autres professionnels de la santé deviendront-ils alors plus légitimés que jamais d’empiéter sur le champ professionnel des médecins ? Car il faudra toujours bien que la population soit soignée… et on ne forme pas des médecins disponibles en claquant des doigts.

Les docteures, surtout les médecins de famille, auront-elles le temps d’être médecins si elles sont mères à 60 %, à 75 % ou à 95 % du temps et que leur conjoint refuse de laisser aller une partie de leur propre charge professionnelle pour se faire présent dans la gestion des activités de la maisonnée ? La question peut paraître choquante pour beaucoup de femmes médecins qui considèrent l’égalité comme déjà acquise depuis belle lurette ou qui estiment avoir réglé leur problème « grâce à la gardienne ». Elle sera aussi choquante pour ces rares hommes qui, eux, ont pris un virage plus familial que professionnel pour le bien de la carrière de leur conjointe. Mais quand on observe les choses par le prisme de la réelle égalité entre les sexes, cette question est plus légitime que jamais. Surtout quand les couples présumés « égalitaires » se retrouvent devant des questions très concrètes comme : « Qui prendra le congé parental ? », « Qui devra aller à la réunion de parents ? », « Qui devra emmener les enfants à leur cours de Gardiens avertis » ?

Les femmes médecins sont dotées d’un immense pouvoir : celui de pouvoir changer plusieurs choses pour toutes ces femmes qui, elles, ne sont pas médecins. Car, qu’on le veuille ou non, le rôle du médecin, que ce dernier soit homme ou femme, est encore jusqu’à maintenant un rôle d’expert clinique. Un expert essentiel à nos vies. Un expert qui détient encore un fort pouvoir d’influence et qui se révèle donc, bien souvent malgré lui, un modèle social et professionnel.

L’intention ici n’est certes pas de faire des femmes médecins des militantes féministes ou de grandes politiciennes aguerries, mais il leur faut réaliser, à ces docteures et ces futures docteures, surtout, que leurs propres choix et leur manière de les réfléchir ont le pouvoir de servir d’exemples à de nombreuses femmes dont le pouvoir est bien moins grand au quotidien. Que les docteures se lèvent et tracent la voie.

RÉFÉRENCE

  1. Wittenberg-Cox, Avivah (2017). « If You Can’t Find a Spouse Who Supports Your Career, Stay Single », Harvard Business Review, 24 octobre 2017.

 

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A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L’Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et pigiste pour d’autres médias.

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