L’île aux quatre saisons

«Devant le manoir se prélasse majestueusement le fleuve, le long d’une grande terrasse naturelle qui permet la fuite du regard vers l’estuaire de l’Est.»

CLAUDE GARCEAU, MD

HIVER : LA DÉRIVE DES GLACES

Certains d’entre nous sont attirés par des points minuscules sur la mappemonde océane. Ils rêvent aux trombes d’eau se fracassant sur les abords des îles d’Aran poussées par les vents furieux en provenance de l’Irlande ou encore au mince reflet argenté de la route cheminant entre les fiords insondables et la noirceur des falaises de mille mètres des Féroé. Ma vie, comme la vôtre, est une petite odyssée : le plus souvent cabotage de routine, mais parfois escales miraculeuses et perles noires. Et comme tout marin de la vie, je recherche parfois une anse abritée lorsque les vents de tempête m’effraient.

L’île d’Orléans est mon refuge, mon mouillage, ma rade. J’avais 20 ans quand j’ai chevauché ma bécane toute rouillée pour rouler pour la première fois les 67 kilomètres de la boucle qui ceinture l’île. Le tablier du pont de l’île se franchit en danseuse et quelques moulinets font rapidement disparaître les traînées blanches de la chute Montmorency. Tout en bas, à marée basse, les grandes oies blanches se mirent dans les prairies d’herbes salées ondulantes le temps d’une paix.

orléans-garceau-f1

Puis le chemin du Roy tourne à droite en direction de Sainte-Pétronille : la paroisse d’un bout de l’île. Au siècle dernier, les riches bourgeois y érigèrent des cottages pour jouir d’une vue marine sans obstruction du Vieux-Québec. Le charme discret de Sainte-Pétronille s’exhibe dans les galeries vitrées de La Goéliche, au ras du fleuve. On peut consommer ses atouts lors les canicules de juillet, mais il ne faut pas refuser non plus ses chaleurs durant les gelées de février.

J’y étais seul l’hiver dernier lors d’une veille de grand froid. Une tempête de vent avait poussé les glaces d’une débâcle trop précoce. C’est qu’à l’île, la brise déjà préoccupante des abords du Vieux-Québec se mue en un souffle puissant qui commande le respect. J’étais ensorcelé par le bruit sourd des masses de glace raclant la rade, menaçant en tout temps d’envahir la galerie vitrée. Des brumes s’élevaient, masquant la côte de l’autre côté du fleuve, et pour un temps, il m’était facile de comprendre pourquoi on croyait que, dans cette île, des diables et des sorcières dansaient les nuits de pleine lune. La tempête dehors faisait rage, et je ne croyais plus que ma brave, vieille et fidèle Audi TT, avec son frêle toit décapotable, serait apte à tenter le chemin du retour. Prisonnier volontaire de l’île pendant plusieurs heures, je finis par m’imaginer passager à la proue céleste d’un canot d’écorce fonçant dans un ciel sans étoiles, le temps d’une chasse-galerie.

PRINTEMPS : LE FORGERON DE SAINT-LAURENT

Passé Sainte-Pétronille, le chemin se dirige vers l’est, vers des villages très anciens et très beaux, véritables berceaux de la présence française en Amérique : Saint-Laurent, Saint-Jean et Saint-François.

À Saint-Laurent, je fais un arrêt pour saluer Guy Bel, le vieux forgeron. En 1962, Guy Bel, apprenti des écoles des Beaux-Arts de Lyon, s’échoua un été à l’île pour ne jamais en repartir. Les derniers hippies y vivaient encore la fin de leurs rêves dans des communes où le chanvre parfumait encore les âmes. Le gaillard d’antan est maintenant devenu un vieux monsieur tout blanc et charmant.

Tous les jours, il visite sa forge alors que ses forces du matin lui permettent encore le travail physique. Il faut le voir à l’œuvre avec les grandes presses mécaniques tordant le métal brut. Il faut le regarder extraire de la masse rougeoyante des lingots de métal tout un bestiaire cuivré qui deviendra girouette sur le toit d’un lointain chalet ou poulain galopant avec une longue crinière dorée d’une enseigne d’écurie. Je suis fasciné par la force du petit homme, par ses mains couvertes de cicatrices infligées par les éclats de métal ardent. Sur un timbre canadien de 2 cents de 1970, on peut voir les mains de Guy Bel créant la beauté.

Mon vélo est sans masse et poussé par le vent d’est de fin d’après-midi et je traverse de grandes étendues droites. Sur des kilomètres, des exilés du Mexique ou du Guatemala triment dans le froid de cette fin de printemps et accomplissent ce que les mains des gens de souche ne veulent plus faire : planter l’or de l’île, les fraises de terroir, si sucrées. Sous un arbre, des femmes aux grands chapeaux bleus se réchauffent le temps d’un café près d’un brasero. Elles m’en offrent un peu et caquettent doucement dans un espagnol aux intonations envoûtantes. Je ne peux m’empêcher de penser qu’en moins de trois petites générations, nous avons, pour la très grande majorité d’entre nous, presque complètement renié notre lien à la terre et à la vie.

ÉTE : LA BELLE VIEILLE DANS LA PRAIRIE

Puis, le chemin du Roy parcourt le village de Saint-Pierre, miraculeusement préservé. Des maisons centenaires bordent les deux côtés de la rue avec leurs toits pentus et leurs grandes gale-ries couvertes ceinturant les devantures. Parfois, on peut distinguer la silhouette d’une cuisine d’été, véritable rallonge aérée qui permettait aux femmes de l’époque de respirer un peu et de cuisiner pour les 14 enfants des familles d’antan.

Le fleuve s’étirait paresseusement, en cette fin de juillet, avec ses eaux tranquilles dans lesquelles venaient mourir les torpeurs de l’été. Mais le temps était lourd et changeant. Le ciel se couvrait et, peu après, les furies d’un orage d’été vinrent troubler sa surface grisonnante : les vents tourbillonnaient et de grandes flûtes d’eau menaçaient au loin les petites embarcations imprudentes.

J’allais bientôt tenir une fête tout près et recevoir mes amis à l’occasion de mes 60 ans. Mes amis ont tous un lien avec Québec, mais ces voyageurs n’ont jamais pris le temps d’explorer l’île.

En guise d’apéritif, je leur offris les clés du manoir Mauvide Genest. Étonnés, ils apprirent que le seigneur Genest était un des premiers chirurgiens de la Nouvelle-France. Il exerçait à Saint-Jean son art un peu à l’ombre de ses doctes confrères de Québec, qui avaient évidemment préséance sur le jeune blanc-bec. Grâce entre autres à ses talents d’armateur, il fit son nid parmi les descendants des premiers colons ayant défriché l’île 50 ans plus tôt et se fit construire à Saint-Pierre un manoir à la française.

De grands murs blancs de pierre de plus de 5 pieds d’épaisseur, de vastes salles aux planchers en madriers de pin, une cuisine et son âtre et, partout, des poutres apparentes. Le manoir connut au cours des deux siècles de son existence naissance, beauté, maturité, fonctionnalité, puis déclin, sénescence et abandon. In extremis, des patriotes le sauvèrent de la décrépitude finale.

Grâce au labeur de ces passionnés, mes amis purent évoquer les charmes de sa prime jeunesse. Ils explorèrent le jardin de subsistance avec ses légumes qui se conservaient si bien dans les caveaux glacés : navets, chou de Siam ou chou branchu, des variétés antiques de carottes blanches, des betteraves, des laitues aux formes oubliées, des légumes anciens à l’aspect ou au goût à découvrir. Bien sûr, de nos jours, les anguilles se font bien, bien rares dans le fleuve, et il n’est plus possible d’agrémenter le menu avec la chair du pigeon d’Amérique, espèce maintenant disparue et dont les volées par milliers pouvaient en automne voiler les ciels de la côte de Beaupré. Devant le manoir se prélasse majestueusement le fleuve, le long d’une grande terrasse naturelle qui permet la fuite du regard vers l’estuaire de l’Est.

À l’intérieur du manoir, mes amis, encore sous le charme de cette visite d’exception, vont visualiser un intérieur du régime français avec ses petits lits (la taille des femmes de cette époque était d’à peine 5 pieds) ou encore ses chaises au grand carré vide en guise de dossier (si pratique pour se chauffer le dos les soirs d’hiver près du feu !).

ENCORE L’ÉTÉ: FÊTE GALANTE, TORRENT ET LAVANDE

À la fin du jour, nous continuons notre route un peu plus loin sur le chemin du Roy. Une escale obligatoire. Une extravagance, une bagatelle, une fête champêtre sur les terres d’une vieille maison bicentenaire. Au premier étage de la belle galante, une galerie d’art qui sert de présentoir pour des meubles du patrimoine. Au deuxième, des chambres qui me rappellent tellement la maison de mon grand-père à Pointe-du-Lac : des courtepointes sur les lits, des planchers inégaux, le crucifix aux murs, un petit bol de fonte émaillée de blanc pour se laver le matin et un point de vue de 180 degrés sur le fleuve, qui est ici immense et immortel.

orléans-garceau-f2

Il fait beau et doux en cette fin de juillet. Sur la surface gazonnée, j’ai fait dresser une grande table habillée de linge blanc. Des chandelles éclairent doucement le jour qui décline. Mes invités sont accueillis par la musique de la nouvelle Orléans. Des retraités de Cap-Rouge ont décidé de vivre leur amour du jazz ; je m’offre ce petit plaisir. Les notes de clarinette s’envolant dans le ciel étoilé, les bulles de champagne, les mets délicats servis par le chef-traiteur du Saint-Amour et, surtout, la présence de mes amis et des membres de ma famille vont transmuter par pure magie cette nuit de Nouvelle-France en un songe d’une nuit d’été. Woody Allen aurait apprécié !

Le lendemain, mes invités étant partis ou encore bien lovés dans les courtepointes du deuxième, je me lève au petit jour pour voir le soleil émerger de l’estuaire à l’est et pour regarder l’eau s’embraser de rouge, de rose, de jaune et enfin virer au bleu gris au fil de l’heure qui s’étire. Dans la chaleur naissante, de grands hérons se pavanent dans le petit marais de jonc en bas de la terrasse. Un peu ému, je retrouve sur un banc la partition signée que l’orchestre m’a offerte. C’est qu’hier soir mes amis musiciens de Cap-Rouge m’ont joué en guise de prestation finale Petite Fleur de Sidney Bechet, l’antidote parfait à la nostalgie, bien naturelle, qui m’envahit à l’aube de mes 60 ans.

L’eau qui s’écoule tout en face dans le fleuve charrie ses origines et ses mémoires vers le large. Bien recroquevillé dans une simple chaise de bois dans l’air si frais, je médite un temps sur la marche du temps et sur ma vie, qui s’accélère dans sa quête de l’embouchure.

Il peut sembler curieux d’organiser sa propre fête, mais au fond il n’y a que du bonheur à recevoir ses amis dans un lieu si beau. Quand prenons-nous le temps de vivre ? Je vous le dis, rien de plus magique qu’une nuit d’été avec ses marivaudages sous les étoiles.

Que peut-on souhaiter de mieux que de badiner le temps d’un chaud après-midi, puis poursuivre la vie sur la terrasse du moulin de Saint-Laurent, avec son torrent tout plein de fraîcheur qui jaillit des profondeurs ?

En guise de dessert, les survivants de la nuit roulent vers les grands champs de lavande de la Seigneurie de Saint-François. Les couleurs de la Provence, le vert, le jaune et le mauve, émerveillent les prunelles de nos belles aux chapeaux de paille. Elles prennent tout naturellement des poses alanguies en contemplant, rêveuses, l’horizon, le temps d’un égoportrait.

AUTOMNE : GRANDS FOYERS ET POMMES GIVRÉES

Un luxe abordable de l’île est la possibilité de louer des maisons tricentenaires pour un rien. Faites-vous plaisir et réservez une belle du village de Saint-Jean, tout au fond d’un champ durant les premiers froids d’automne. Vous y verrez la lumière dorée mourir dans les fenêtres en fin de jour, vous allumerez un peu transi les bûches de la cheminée. Le jour suivant, les pommes des grands vergers seront prêtes à la cueillette, les citrouilles sur le bord des chemins rêveront d’Halloween, et tout cela sera embrasé par les couleurs des forêts d’érables. Des pommes restées sur tiges concentrent lentement leurs sucs durant les nuits froides avant les grandes gelées de décembre. De ces grelots desséchés, des mains vont retrouver la mémoire des fastes de l’été : elles en extrairont le cidre de glace qui est le véritable hydromel de l’île.

orléans-garceau-f4

 

Je traverse le pont de l’île. Une triste tâche m’attend. Ma tante de 93 ans a été retrouvée à demi gelée dans un fossé. Elle venait de rentrer du bois pour le chauffage avec sa barouette. Le conseil de famille, faute de mieux, a décidé de la placer en résidence. C’est la dernière vivante de la famille de mon père : 14 enfants nés sur la terre de Pointe-du-Lac. Notre ancêtre Garceau, dit de Tranche-Montagnes, serait mort dans la défense de Port-Royal. Ses descendants firent partie des Acadiens exilés pour un temps en Louisiane. Ils revinrent des années après repeupler Yamachiche, avec pour toute possession une grande malle de marin, que nous avons retrouvée, émus, dans le comble de la vieille maison. Une vieille maison aux fenêtres ocre sang-de-bœuf, aux murs verts et bruns pièce sur pièce, aux bardeaux de cèdre faits pour durer 50 ans et au plancher de terre nue. Le temps d’un après-midi, nous allons nous séparer 250 ans de présence de notre famille en Amérique : des armoires de pin à pointe de diamant, des bancs de quêteux de l’époque victorienne, un phonographe avec ses rubans de cire et de vieilles photos et même un daguerréotype d’un ancêtre posant dignement pour l’objectif dans sa pelisse en peau de castor.

L’ÎLE DES 4 SAISONS : ÉPILOGUE

La comtesse du Barry était une petite catin aux yeux bleus qui, grâce à de multiples talents, finit par conquérir la couche, puis l’amour d’un Louis XV vieillissant. Elle habita le petit Trianon, fit ombrage par sa grâce et ses charmes à la future reine Marie-Antoinette. Mais elle n’échappera pas à la guillotine révolutionnaire. Le jour de son exécution, perdant toute contenance devant la foule assoiffée de vengeance prolétarienne, elle aurait crié à son bourreau : « Monsieur le bourreau, pas déjà, de grâce encore un peu. »

Parfois, moi aussi, à l’île, je deviens une petite du Barry, et on peut m’entendre
supplier : de grâce, encore un peu !

Mots-Clés :

Médecin spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

Quoi d’neuf, docteur ?

«Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? »

Bébés, bois et AMM

«Mue par une « sourde », mais « féconde colère », Marilyse Hamelin étaie sa thèse de façon convaincante. L’auteure a elle-même renoncé…»

Chéri, j’ai automatisé les placements

«Mais quelle est l’incidence réelle de ces technologies financières, dans le secteur des services financiers, sur l’ensemble des… ?»

Survivre aux fêtes

«C’est dans votre salon que toute la famille est attendue pour trinquer en cette fin d’année. Vous avez sans doute déjà eu une petite pensée…»

Tartare de betteraves

«Imaginez le bonheur, pour des restaurateurs, de s’approvisionner en succulents fruits et légumes directement de la ferme lorsque la ferme…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD