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La reine du stade

«Tu lui dis quoi, à ta patiente, quand c’est fini, quand il n’y a plus rien à faire ? Quand son cancer est tellement étendu qu’il ne lui reste que...»

JEAN-FRANÇOIS VILLENEUVE
Illustration : NATHALIE DION

Tu lui dis quoi, à ta patiente, quand c’est fini, quand il n’y a plus rien à faire ? Quand son cancer est tellement étendu qu’il ne lui reste que trois options : les soins palliatifs, l’aide médicale à mourir ou l’attente de la fin à ne rien faire ?

Comment lui annoncer ça, alors que toi, avec le paquet de cigarettes que tu fumes par semaine, avec le fast-food beaucoup trop gras et salé de la cafétéria que tu manges sur le coin d’un comptoir chaque midi, toi, tu vas vivre, tandis que tout va s’arrêter plus tôt que tard dans son cas, malgré ses trois médailles olympiques, son livre de recettes pour avoir une santé de fer et son corps d’athlète chouchouté et réglé au quart de tour depuis l’âge de 15 ans ?

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Toi, tu as fait tout ce qu’il y a de plus mauvais. Tu t’es démoli le foie autant avec des crises d’anxiété qu’avec des bouteilles de fort pour survivre aux années d’université, aux nuits blanches de résidence, aux semaines de boulot qui n’en finissent plus. Tu t’es laissé convaincre deux fois plutôt qu’une de porter un enfant malgré les risques de diabète, consciente de la nécessité de recourir à autant de césariennes. Toi, tu n’es pas censée vivre aussi longtemps.

Ton travail, c’est d’aider les autres, de mettre de côté tes petits bobos, de ne pas penser à toi. Tu es la dévouée, tandis qu’elle représente tout le contraire. Son corps est une machine mise au point avec un soin jaloux, vanté par les uns et les autres comme un idéal à atteindre. Elle s’est refusé de nombreux plaisirs pour le simple besoin d’être parfaite, en tout temps.

Tu te souviens avoir ri d’elle, il y a quelques mois, alors qu’elle électrisait les foules et les audiences d’un bout du monde à l’autre. Tu la trouvais trop musclée pour sa charpente digne d’une adolescente, tu te disais qu’elle ne réussirait pas, que son conte de fées allait se terminer et qu’on allait la voir couchée au sol dans le stade, à pleurer devant des millions de téléspectateurs sur les cinq continents.

En cabinet, tu la voyais de plus en plus rarement. Elle te l’avait bien dit : les médecins sportifs du comité olympique s’occupent d’elle mieux qu’une généraliste. Ton dernier congé-de-maternité-de-même-pas-trois-mois tombait comme un cheveu sur la soupe dans son programme d’entraînement. Il lui avait fallu te mettre de côté sans briser le lien, au cas où l’équipe nationale ne la retiendrait pas.

Et tu l’avais regardée triompher : ses muscles que tu jugeais trop massifs l’avaient poussée devant les autres compétitrices, l’avaient tirée tout près du record canadien.

Tu n’étais pas vraiment fière d’elle et tu trouvais n’importe quelle raison de la critiquer : sa démarche frondeuse, sa façon de parler en insérant des anglicismes là où des mots français auraient pu rayonner et même ce que tu percevais comme de la nonchalance. Tu avais jugé sévèrement le regard qu’elle avait lancé à l’Américaine qui avait terminé deuxième. Celle-là, tu l’avais trouvée plus belle, plus humble, plus articulée. Elle était plus grande que ta patiente, ses proportions mieux réparties, elle ressemblait plus à une locomotive. Elle aurait dû gagner. Tu l’observais courir autour de la piste avec son drapeau tricolore : elle saluait les gens, envoyait des baisers, tandis que l’autre triomphait sans chercher à rallier ses futures voisines de podium.

Puis, quelques semaines plus tard, l’appel que tu n’attendais pas. Elle voulait te rencontrer pour une deuxième – non, même pas, une troisième – opinion médicale pour une douleur à la cage thoracique. Tu te disais que ses muscles lui avaient finalement abîmé le corps, qu’elle ne courrait plus jamais comme avant, et tu en étais presque heureuse. Tu en avais parlé avec la réceptionniste en grillant une cigarette. Tu te souviens d’avoir mentionné qu’elle méritait sa cassure, après avoir poussé son corps à l’extrême. Tu te confortais dans tes convictions, tu avais raison.

Elle était dans ton bureau, assise sur la table recouverte de papier blanc, poitrine dénudée. Tu lui palpais le ventre et les côtes, tu voyais ses seins tristounets auxquels un enfant ne s’accrocherait jamais, et tu pensais à ton tire-lait dernier cri caché dans l’armoire, les sacs remplis dans le frigo de la salle des employés. Tu avais commencé l’examen avec une certaine dose de mépris, qui s’était dissipé rapidement. Il y avait une masse. Juste là, sous le sein droit, cachée derrière un muscle.

Tu ne voulais pas l’alerter, mais rien, dans son dossier médical, n’en faisait mention. Ta patiente t’avait dit que ça faisait presque deux semaines qu’un autre médecin l’avait vue. Il croyait à une déchirure sportive, lui avait prescrit des anti-inflammatoires, qu’elle n’avait pas utilisés pour ne pas échouer à un hypothétique test de dépistage. La bosse était petite, il aurait pu la manquer. Ou alors elle avait grossi rapidement de jour en jour, ce qui n’était pas de bon augure.

Tu avais pris ton air renfrogné mais avenant, celui que tu tentes de perfectionner chaque matin devant le miroir. Ce ton professionnel, d’une voix calme avec les sourcils légèrement froncés, pour lui dire qu’il faudrait passer une radio-graphie pour voir si quelque chose clochait.

Elle s’était agitée un peu, tu avais poursuivi avec la suite, beaucoup plus lourde de conséquences.

— Il faudra probablement aussi la retirer pour l’analyser.

Elle n’avait pas eu peur ou ne l’avait pas montré. Elle s’était plainte qu’une chirurgie l’empêcherait de garder la forme et son rythme. Pour la première fois de votre parcours commun, tu avais ressenti une certaine bienveillance envers elle. Tu l’avais laissée s’en faire pour son programme d’entraînement, pour les championnats mondiaux l’an prochain, pour les Olympiques dans quatre ans.

Tu lui avais souhaité une bonne fin de journée, et elle t’avait gentiment enlacée en te remerciant. Quelqu’un avait trouvé quelque chose : elle pouvait maintenant se concentrer sur le reste.

Les résultats étaient arrivés hier dans l’après-midi. Tu lui avais demandé de venir aujourd’hui si possible, de ne pas remettre ça à la semaine prochaine.

Ce matin, tu avais passé près de 30 minutes à te composer un visage, à tout faire pour ne pas penser à l’appel insistant de la nicotine, aux trois pointes de pizza de la veille dans le frigo, à ta fille qui hurlait dans son lit pour que tu la nourrisses. Tu avais même vu, en sortant le bac de recyclage, la couverture d’un magazine à potins qui titrait en grosses lettres roses que ta patiente médaillée souffrirait d’une dépression majeure depuis la fin des Jeux. Tu avais regardé la photo de son visage souriant alors qu’elle soulevait un bouquet en remerciement à la foule. Tu te souviens de la scène à la télé : elle avait presque pleuré. Tu lui en avais voulu un peu de ne pas participer à l’émotion collective des uns et des autres – surtout des autres. Tu aurais aimé la voir fondre en larmes comme ta plus vieille : ça t’aurait déconstruit une partie de tes préjugés.

À ce moment-là, elle était la reine du stade. Maintenant, dans quelques secondes, peut-être une minute ou deux si elle n’a pas entendu l’appel de l’adjointe, tu lui briseras son trône, lui retireras toutes ses médailles, ses énergies dépensées pour une gloire dont elle ne pourra profiter. Tu lui enlèveras la vie. Tu seras celle qui lui confirmera un diagnostic sans échappatoire.

Tu lui dis quoi, à ta patiente, quand, en ouvrant la porte de ton bureau, elle te voit debout rigide, avec à la main une chemise brune contenant sa sentence écrite noir sur blanc et ton foutu visage composé pour l’occasion qui trahit déjà la gravité de ce que tu t’apprêtes à dire ? Quand son regard chancelle, quand sa poitrine se fige, lorsque ses jambes entraînées à ne jamais céder ne l’écoutent plus, la portent juste assez loin pour qu’elle s’effondre dans une chaise ?

Tu vois du coin de l’œil le tire-lait sur le comptoir dans la deuxième partie de la pièce, tu l’as oublié là dans ta nervosité. Tu penses à tes filles, pendant qu’elle te prend la main.

Elle pleure finalement. Tu as réussi à lui briser sa carapace, mais pas comme tu l’aurais espéré. Tu t’en veux un peu, beaucoup, même si rien de tout ça n’est de ta faute.

Au fond, et tu le constates en la laissant plus longtemps que nécessaire t’agripper le bras afin de retarder la condamnation, tu étais jalouse d’elle, de sa vie, de son dévouement à atteindre l’équilibre parfait menant à l’excellence.

— Il n’y a pas de bonne façon d’annoncer ce genre de nouvelles…

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