L’Asie tranquille

«Et le riz partout. Le riz ici, c’est la vie. On le mange gluant, aggloméré en petites boulettes épicées, que l’on sert le matin dans des feuilles...»

RÉCIT DE VOYAGE AU LAOS

Texte et photos : CLAUDE GARCEAU, M.D.

Quand j’étais tout jeune, les images du monde me parvenaient par l’entremise de livres de géographie aux couvertures manipulées par une multitude de petites mains sales et par les prêches exaltés des missionnaires qui revenaient d’Afrique ou d’Asie. « Nos pauvres petits païens, il faut les sauver des limbes ! » Nos mères nous donnaient 25 cents chaque semaine. Après bien des petits sacrifices, on pouvait « s’acheter » un petit chinois des missions étrangères. Puisque j’étais un donateur zélé, lors de la remise des prix de 6e année, Monseigneur l’évêque de Trois-Rivières m’avait offert en guise de prix de consolation un album de timbres à coller des ex-colonies françaises tout en m’humiliant devant les autres petits. (« 26e sur 26 en maths : monsieur Garceau, effort insuffisant ! »)

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Pour meubler l’album, je me suis mis à acheter, encore pour les missions, des poches de timbres provenant des ex-protectorats français. Sans le savoir, Monseigneur l’évêque, avec sa grosse bedaine de bien-nourri, sa chasuble violette et ses bagues très fin d’époque, m’avait ouvert les portes du monde, qui ne se refermeraient jamais. Indochine, Cochinchine, Annam, Tonkin, Laos, Cambodge et Siam : ces noms se confondaient en un maelstrom confus d’exotisme. Mes yeux rêvaient des pagodes d’or, des éléphants blancs halant des billes de bois de teck et des sampans glissant sur les eaux brunes du Mékong.

Mon adolescence a ensuite été nourrie des reportages sur la guerre du Vietnam, par ces images de B52 arrosant de napalm la piste Hô Chi Minh dans cette guerre secrète que la CIA menait contre les communistes du Nord. Puis ce furent la défaite et l’oubli. Et zap ! l’ère Internet ! Qu’elles étaient invitantes les louanges des routards sur cette Asie douce, sur les charmes du royaume du Laos !

Luang Prabang et le Mékong

Luang Prabang est une petite ville qui file des jours tranquilles, juchée à la confluence du Mékong et des eaux bleues de la rivière Nam Khan. Octobre, c’est la fin de la basse saison touristique dans cette partie du monde. C’est le début de la saison sèche d’hiver. Les grandes pluies de mousson d’août et de septembre sont chose du passé. Le soir, l’air frôle les 18 degrés, et la nuit fraîche est propice aux rêves.

Dès l’arrivée, je laisse mes sacs et je m’adonne à ce que j’aime par-dessus tout faire en voyage : me perdre à pied et sans guide, mes arrêts dictés seulement par les émotions de mes découvertes. Je me retrouve bientôt aux abords de la colline qui surplombe le cœur historique de la ville : le mont Phousi. Un grand escalier déroule ses centaines de marches, et un grand serpent doré en guise de rampe guide mes pas vers le sommet. Tout le long du chemin, des temples font la louange de Bouddha, représenté dans ses différentes positions spirituelles classiques : ici, Bouddha assis en lotus, là, Bouddha tout recouvert d’or, géant gisant sur le côté droit entre deux arbres dans l’attente du parinirvāna.

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Je file ensuite vers les eaux boueuses du Mékong. Un batelier alangui m’offre les services de son slow boat. L’après-midi sera chaud et tout consacré à l’indolence. Le bateau est ici un moyen indispensable pour relier les villages le long du long chemin d’eau ; effilé et avec faible tirant d’eau, il est typique des péniches qui bourlinguent sur les eaux terreuses du Mékong. Notre embarcation, assoupie, croise des pêcheurs à l’affût sur les berges, lançant leurs nasses et coiffés du nón bài tho, le chapeau conique tressé en lattes de bambou. Des buffles d’eau se prélassent dans l’eau tiède, et des cornacs guident les éléphants de parade au bain. Le pays au million d’éléphants n’en compte plus que quelques centaines, dont qu’une poignée encore sauvages et libres dans les forêts… Il faut voir le film muet Chang (gagnant d’un Oscar en 1923), que l’on projette à la belle étoile après l’apéro. Il y a cent ans ici, on faisait encore la traque héroïque des pachydermes, dans de grandes battues dans les forêts du Nord. Des centaines d’éléphants sauvages étaient, après des jours d’efforts, emprisonnés sans moyen de fuite dans de grands enclos, et ensuite débutaient des mois de patients apprentissages. Les paysans dressaient les pachydermes pour le travail dans les bois ou les champs. De nos jours, les bêtes écoulent des jours heureux en transportant les touristes ou en paradant les jours de fête.

Après deux heures paisibles de cabotage, nous atteignons les cavernes de Pak Ou. Dans la noirceur des temples troglodytes, des centaines de statues de Bouddha rivalisent pour retenir notre attention, très troublée par le vol des chauves-souris, qui virevoltent dans les coins sombres. Puis mon batelier remonte le Mékong encore plus vers le Nord… Le courant louvoie en méandres, se glissent au pied de collines de calcaire de plus 1000 mètres qui plongent dans des gorges étroites desquelles émergent des affluents aux eaux sombres. Ici, aucun village n’est en vue. À bâbord, c’est la Thaïlande sauvage. Le calme des lieux est à peine troublé par des speed boat filant furtivement dans les brumes vers le Triangle d’or, vers des commerces assurément lucratifs. Pas surprenant que, dans ce calme végétal, on ait découvert 163 nouvelles espèces depuis 10 ans. Tout près de Luang Prabang, un gecko rayé blanc et noir, le Cyrtodactylus vilaphongi, a été reconnu par la communauté scientifique pour la première fois en 2014. Et que dire de
Hypsugo dolichodon, une chauve-souris dont les canines pointues rendraient assurément
Dracula craintif   ?

ANNEXE hôtelière princière

La canicule de la fin de la journée me pousse à l’hôtel. Pour le voyageur immobile que je suis, l’hôtel doit, si possible, se muer en une prolongation de l’âme des lieux que je visite.

Une Laotienne fortunée, entrepreneure dans le textile et les vêtements, pour un temps exilée à Paris, a acquis un ancien palais urbain situé en peu en exergue du cœur historique de Luang Prabang. Le prince Souphanouvong, un héros de la guerre d’indépendance du Laos et le premier président du Laos libre, y a vécu son enfance au début du siècle. Privilégié, j’occuperai toute la semaine une suite de charme, qui est en fait tout l’ancien logis de deux étages du prince. La villa est de pur style colonial d’Indochine, toute blanche avec de grandes persiennes aux volets toujours fermés pour protéger les occupants de la chaleur. Mais des fentes entrouvertes laissent filtrer les bruits de la rue. Les petits chants des paysannes qui arrivent du marché en balançant leurs paniers portés sur une grande perche m’éveillent le matin comme les rires des écolières en uniforme bleu et blanc qui filent vers le lycée deux par moto. Une immense chambre s’ouvre à l’étage. Des planches larges en bois dur, sombre et précieux couvrent le sol. Un grand lit avec sa moustiquaire de mousseline, au plafond les grandes lattes du ventilateur, un vieux téléphone à cadran, un bureau pour la correspondance avec son encrier et sa plume. Au premier étage, de grandes ouvertures donnent sur des bananiers aux feuilles immenses qui protègent l’intimité, des banquettes d’angle s’étalent sous les lucarnes et sont recouvertes de soie ou de tissus colorés faits main par les tribus animistes des forêts du Nord. Un jeu d’échecs avec des mandarins en guise de rois et des éléphants pour cavaliers miroite dans la lumière dorée de la fin du jour. Dans un coin, j’aperçois un autel dédié aux esprits des ancêtres : une amulette et un bâton d’encens attisé par une main mystérieuse que je ne verrai jamais. À un mur, la photo singulière d’une Européenne : très 1920, très Chanel, le regard doux, éthéré. Une amoureuse qui nous fixe. La petite chérie est dans une langueur et une insouciance d’opium.

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Décidément, cette garçonnière a dû abriter bien des amours d’outre-mer… Le lieu est tellement beau qu’il n’y manque que Catherine Deneuve attendant sans fin le retour de son amant français, le jeune lieutenant mort pour la France quelque part en patrouille sur le Mékong. Marguerite Duras aurait pu y vivre l’espace d’une saison ses passions avec l’amant chinois. Que j’aime cet hôtel parfait qui suscite le cinéma ! Mais seul dans ce lieu d’exception, sans petite chérie, je suis sujet à une mélancolie douce amère…

Le riz, c’est la vie

Le lendemain, je me lève aux premières lueurs. Je marche vers les pagodes d’or de la vieille ville. Le long de la rue, des paysannes sont agenouillées en rang avec des bols de riz ou des sacs d’offrandes. Une longue procession débute au loin, et des centaines de moines en robe safran marchent en rang et en silence. Les novices se penchent le temps furtif d’un instant pour recueillir le riz. Tout cela est beau, vrai, et les touristes préservent l’ambiance solennelle en se tenant à distance raisonnable.

Par une petite rue attenante à une pagode d’or, j’accède ensuite au marché du matin. Le Mékong tout entier s’étale sur les échoppes. Des centaines de poissons aux formes étranges attendent preneur. Ici, on mange de tout… Des grillons seront grillés, des carpeaux hideux subiront le même triste sort. Et que dire des larves vivantes d’abeilles, des cafards, des écureuils volants à la queue touffue et de ces oies vivantes que l’on traîne pendant un temps sous le bras avant de leur rompre le cou et de les plumer séance tenante ? Je me rabats vers les fruits exotiques, vers le beau fruit du dragon, rouge vif avec à l’intérieur un sorbet blanchâtre de la consistance du kiwi, doucereux et parsemé de petits grains noirs. Je zieute le mangoustan pourpre au cœur comestible et blanchâtre. Je palpe le fruit du serpent ou celui appelé la main de Bouddha, dont les sections rappellent les doigts jaunis de centenaires en fin de vie. Je palpe le durian avec son enve-loppe sertie de grosses épines et je découvre le ramboutan, chevelu.

Et le riz partout. Le riz ici, c’est la vie. On le mange gluant, aggloméré en petites boulettes épicées, que l’on sert le matin dans des feuilles de bananier en guise de déjeuner. De mes explorations gustatives laotiennes je retiens la larb, une salade agrémentée de viande émincée, avec du jus de lime, de la sauce de poisson fermenté, de la menthe ou des piments, préparée en d’innombrables variantes.

Luang Prabang mérite bien sa mention sur la liste des lieux culturels du patrimoine mondial de l’UNESCO. La foi bouddhique est harmonieusement intégrée dans la vie moderne, les pagodes sont vivantes, pas seulement des musées. Les liens avec la terre et la vie sont préservés : ici on mange local et frais. La nature sauvage est encore présente aux pieds de la ville. L’architecture coloniale est miraculeusement protégée. Les gens sont simples et doux.

Un grand panneau de bois, provenant d’une ancienne résidence royale, orne maintenant un mur de l’étage chez moi. Une danseuse Apsara tout habillée de feuilles d’or a l’élégance de ses gestes subtils. Douceur et beauté d’une Phu Sao, une de ces jeunes filles menues et fragiles que l’on imagine bien au coucher du soleil marchant le long du Mékong.

 

Mots-Clés :

Médecin spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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