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Innover à tout prix

«L’entreprise propose de doter les personnes en situation d’itinérance d’un bracelet électronique afin que les passants puissent leur donner...»

ANNE-SOPHIE THOMMERET-CARRIÈRE, M.D.

Le 18 novembre, Le Devoir présentait dans un papier le projet « innovateur » d’un entrepreneur québécois, Dominic Gagnon, cofondateur de Connect&Go(1).

L’entreprise propose de doter les personnes en situation d’itinérance d’un bracelet électronique afin que les passants puissent leur donner de l’argent virtuel à l’aide de leur téléphone permettant d’acheter un certain type de produits seulement. « L’alcool devrait par exemple être exclu », apprend-on, et « chaque bracelet devrait par ailleurs renfermer des informations sur la personne qui le porte, comme son nom et son histoire ».

Cette technologie nous est présentée comme une solution visionnaire dans le domaine de la lutte à l’itinérance. On nous dit qu’il s’agit d’un projet à visée sociale, né d’une envie de redonner à la société. En regardant de plus près, on comprend qu’il s’agit plutôt d’une solution au problème du jeune entrepreneur et de ses amis, qui disent n’avoir que rarement de la monnaie à donner aux gens en situation d’itinérance croisés dans la rue. On propose donc de pallier la culpabilité de ne rien donner en facilitant la charité grâce à un outil électronique. En prime, le bracelet emmagasinera le nom et l’histoire de l’individu. Bref, on tente ici maladroitement d’humaniser la personne à qui l’on fait la charité, comme si, en échange d’une histoire triste, on méritait davantage quelques dollars donnés. Et que dire du risque accru de contrôle et de profilage des populations déjà très vulnérables et surjudiciarisées, qui ne semble pas avoir été soulevé ? Finalement, l’équipe à la base de cette « innovation » ne semble pas se questionner sur son approche paternaliste et infantilisante : choisir ce que les gens pourront acheter et décider ce qui est mieux pour eux ou moralement acceptable d’acheter avec ces dons.

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Nous vivons une époque foisonnante sur le plan des innovations technologiques où de plus en plus de startups voient le jour. Ces entrepreneurs des temps modernes sortant des sentiers battus ont la cote et sont souvent perçus comme des moteurs de développement économique. Cependant, il ne faut pas faire d’amalgame et présumer qu’une innovation technologique (IT) est d’emblée synonyme de progrès social. Les bonnes intentions, aussi bonnes soient-elles, ne sont pas garantes de solutions ou de produits efficaces. Primum non nocere, « d’abord ne pas nuire », nous disait Hippocrate.

L’idée n’est pas d’entretenir un discours technophobe, mais bien de s’outiller pour être en mesure de faire l’analyse objective des IT et ensuite de prendre position. Si la profession médicale comprend de nombreux privilèges, ceux-ci s’accompagnent de devoirs. La compétence médicale canadienne de promotion de la santé, souvent interprétée comme la promotion des saines habitudes de vie auprès de nos patients, tient aussi de la responsabilité sociale. « En tant que promoteurs de la santé, les médecins mettent à profit leur expertise et leur influence en œuvrant avec des collectivités ou des populations de patients en vue d’améliorer la santé. Ils collaborent avec ceux qu’ils servent afin d’établir et de comprendre leurs besoins, d’être si nécessaire leur porte-parole, et de soutenir l’allocation des ressources permettant de procéder à un changement(2). » Bref, s’intéresser aux phénomènes de société et à l’actualité politique ayant un impact sur la santé de nos patients fait non seulement partie de nos responsabilités, mais nous avons aussi le devoir d’exercer notre sens critique pour refuser ou adopter les IT qui ont un impact sur leur santé. Je vous propose donc un petit guide de réflexion en trois étapes par rapport aux IT à visée sociale.

Première question : est-ce que l’IT à visée sociale s’attaque à la source du problème en question ? Reprenons l’exemple du bracelet électronique utilisé pour faire des dons d’argent virtuel aux personnes en situation d’itinérance. Au premier abord, la problématique que cette IT semble vouloir résoudre est l’itinérance causée par la pauvreté, mais on réalise finalement que l’enjeu est plutôt celui du passant ayant le désir de faire un don sans avoir d’argent comptant. Le problème n’est donc pas la pauvreté ou l’itinérance, mais l’absence d’argent comptant qui permettrait au passant d’exercer son « droit » de faire la charité de cette façon. C’est aussi une solution au problème ressenti par certains, qui se disent ambivalents à l’idée de donner de l’argent sans savoir si leurs dons monétaires seront investis dans un achat qui leur apparaît sain. Avec le bracelet, impossible d’acheter de l’alcool ou encore des drogues. On peut donc dormir sur nos deux oreilles et se féliciter de ne pas avoir fait du mal en « encourageant » cette consommation. On se donne alors le privilège de choisir ce que les gens en situation d’itinérance devraient faire de leur argent ou choisir pour eux-mêmes. On sous-entend ainsi que l’itinérance est banalement la conclusion d’une série de mauvais choix individuels en évacuant les causes systémiques de l’itinérance et les multiples facteurs qui la perpétuent. En tant que professionnel de la santé, on a pourtant le devoir de déconstruire cette notion erronée qui stigmatise nos patients les plus vulnérables.

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Dans l’exemple des bracelets électroniques, aucune entrevue de groupe ne semble avoir été faite ou prévue avec de potentiels utilisateurs. On ne semble pas avoir tenté de comprendre leur réalité et leurs besoins. Cela est en soi un indice que l’IT ne s’attaque pas à la source du problème ou qu’elle n’est pas en mesure de cerner la problématique sur laquelle il faudrait se pencher. Il y a fort à parier que les principaux intéressés auraient eu plusieurs réponses et suggestions. Peut-être auraient-ils demandé l’arrêt des coupes dans l’aide de dernier recours ou encore plus de logements sociaux abordables. On aurait alors eu accès à une perspective qu’il nous est impossible d’imaginer n’ayant jamais vécu cette réalité.

Deuxième question : est-ce que l’IT à visée sociale atténue les souffrances associées à la problématique ? Prenons ici un exemple britannique conçu par Huzaifah Khaled de l’organisme Action Hunger(3). Voulant réduire l’insécurité alimentaire des gens en situation d’itinérance, l’organisme propose d’installer des machines qui distribuent de la nourriture et des produits d’hygiène à plusieurs endroits en Angleterre. On peut accéder aux produits en se procurant une carte dans un centre d’aide pour personnes en situation d’itinérance et retirer un maximum de trois articles par jour. Il faut ensuite retourner une fois par semaine au centre d’aide pour réactiver la carte de manière à mettre en contact les utilisateurs avec des intervenants pouvant les aider sur le plan social, et ce, dans un désir de ne pas contribuer à chroniciser leur situation d’itinérance. Ici, on vise à atténuer les souffrances des gens en situation d’itinérance, et non à soulager la conscience des passants qui croisent leur chemin.

Alors que plusieurs organismes communautaires et refuges, souvent concentrés dans les centres-villes, offrent des services de soupe populaire, il reste difficile d’y obtenir trois repas par jour et d’offrir des services dans tous les quartiers dans le besoin. Bref, l’IT à visée sociale décrite ci-dessus semble s’attaquer à la source du problème, soit le manque d’accès à de la nourriture pour les gens en situation d’itinérance. De plus, cette innovation ne se targue pas de régler l’enjeu de l’insécurité alimentaire affectant les gens socioéconomiquement défavorisés, pour lesquels différents projets (jardins et cuisines communautaires ou épiceries solidaires(4) par exemple) auraient pu être plus appropriés. Sans tout régler, l’initiative atténue le problème de la faim des gens en situation d’itinérance ainsi que le stress chronique de ne pas savoir si on pourra accéder à de la nourriture. A priori, cette solution semble passer le test de nos deux premières questions, prouvant que certaines IT peuvent être tout à fait positives.

Troisième question : est-ce que l’IT à visée sociale porte atteinte à la dignité des personnes ? Car tout comme les bonnes intentions ne sont pas suffisantes, la fin ne justifie pas les moyens. Un individu ne devrait pas avoir à faire part d’une tranche de vie touchante ou de renseignements personnels pour « mériter » des dons. On ne devrait pas non plus infantiliser les gens en décidant pour eux ce qu’ils devraient acheter en priorité, présumer de leur problème de consommation et les empêcher d’acheter de l’alcool s’ils le désirent alors que bon nombre de Québécois et Québécoises le font chaque jour. Cette dernière question me semble particulièrement importante puisque, bien souvent, lorsque les gens sont dans une
situation d’extrême précarité, le refrain « c’est mieux que rien » est fréquemment utilisé et repris. Ces fausses bonnes idées parfois humiliantes pour nos patients sont particulièrement dangereuses puisqu’elles contribuent à l’internalisation de leur incapacité à contrôler leur vie. On contribue alors au cercle vicieux dans lequel ils se trouvent et on renforce les préjugés à leur égard.

Lorsqu’on cherche des solutions aux enjeux sociaux, on a tendance à avoir comme point de départ de réflexion notre propre perspective. Il faut au contraire faire l’effort de s’excentrer de cette position et travailler en partenariat avec les principaux intéressés comme on tente de le faire avec les patients partenaires par exemple. C’est d’ailleurs la mission que s’est donnée l’organisme Techfugees(5), qui désire concevoir des IT par et pour les réfugiés. Je vous laisse jeter un coup d’œil à ses innovations et pratiquer votre sens critique à leur égard en vous demandant si elles s’attaquent réellement à la source du problème, diminuent la souffrance de leurs utilisateurs et respectent leur dignité.

En espérant ne pas vivre une des dystopies technologiques proposées par la populaire télésérie Black Mirror, les exemples d’innovation technologique se multiplieront dans les prochaines années. Je vous invite à reconnaître, en tant que médecin, l’influence que vous avez dans l’acceptabilité sociale ou non de ces nouvelles technologies puisque nous serons de plus en plus amenés à nous positionner dans l’intérêt de nos patients.

Précision : Les opinions des auteurs de la section Perspectives ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales.

RÉFÉRENCES

  1.  Rettino-Parazelli, K. (2017, 18 novembre). « Une puce qui permet de donner au suivant », Le Devoir.
  2. Collège Royal des médecins et chirurgiens du Canada. (2018, 18 janvier). « Rôle CanMEDS : Promoteur de la santé », Collège Royal des médecins et chirurgiens du Canada.
  3. Action Hunger, (2018, 16 janvier). “We’re a charity with a new approach to combating homelessness”. Action Hunger.
  4. Centre de ressources et d’action communautaire Petite Patrie, (2018, 18 janvier). « Le Panier engagé – épicerie solidaire ». Centre de ressources et d’action communautaire Petite Patrie.
  5. Techfugees, (2018, 14 janvier). « Empowering the displaced with technology ». Techfugees. https://techfugees.com/

 

A propos de Anne-Sophie Thommeret-Carrière

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Médecin de famille à la clinique des jeunes de la rue du CLSC des Faubourgs et à la clinique médicale de la Maison du Père, CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

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