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La voie royale

La nuit était tombée. L’air étouffant et sursaturé d’humidité s’engouffrait dans le taxi à la clim inexistante qui allait m’amener au centre-ville...

CLAUDE GARCEAU, M.D.

LE PETIT LIVRE ROUGE

Mon père chérissait à l’entrée de sa chambre une petite bibliothèque privée. La tranche sanguine d’un livre qui nichait dans sa section basse aimantait mon regard d’adolescent. Mais que j’aurais voulu chaparder en lisant les œuvres à l’index qui trônaient sur les plus hautes tablettes ! Les parfums d’interdit qui s’en exhalaient étaient inaccessibles. Nous avions rapidement compris que les œuvres du bas procuraient à un petit notaire de région la possibilité de transcender le long flot tranquille d’une vie s’écoulant dans une ville de pâtes et papiers qui s’émancipait à peine des jupes de la soutane et du crucifix.

La voie royale

Je me suis sagement contenté de la lecture d’un livre d’une tablette du bas aux feuillets bordés d’hémoglobine qui ne m’a pas apporté la clé tant désirée du mystère des femmes. C’était plutôt le récit d’un jeune homme dans la vingtaine. Une histoire vraie, me disait mon père ! Les yeux pétillants, il m’a expliqué que l’auteur, André Malraux, avait découvert à lui seul des statues mystérieuses, témoins d’une vieille civilisation perdue dans les jungles du Cambodge. Et par la suite, le petit Malraux était devenu ministre de la Culture du général de Gaulle. Pas moins ! Pour mon père, c’était cela, la voie royale ! Je ne le savais pas à ce moment, mais 40 ans plus tard, j’allais, moi aussi, devenir un pèlerin d’Angkor.

LES NUITS DE PHNOM PENH

Exténué par le travail clinique d’avant le départ, je m’étais à peine assoupi durant le long périple Québec-Toronto-Séoul-Phnom Penh. Et la traversée des douanes devait me laisser une bien mauvaise impression. Les contractuels aux guérites avaient les visages renfrognés d’enfants tortionnaires de Pol Pot, d’anciens Khmers rouges maintenant lobotomisés par la routine de travail des ronds de cuir.

La nuit était tombée. L’air étouffant et sursaturé d’humidité s’engouffrait dans le taxi à la clim inexistante qui allait m’amener au centre-ville de Phnom Penh. J’ai pu constater rapidement que Phnom Penh n’avait plus rien d’une charmante petite ville coloniale : elle avait mué en une mégapole de la Nouvelle Asie. Le chauffeur fonçait dans la route à sept voies, une artère vitale qui permet à 1 million de travailleurs de fuir la ville à la tombée du jour pour atteindre les campagnes, plus abordables.

La voie royale

Le périple fut hallucinant. La voiture se frayait péniblement un chemin entre des centaines de motos, qui virevoltaient devant nous comme une nuée d’insectes. Chaos total ! Des tuk-tuks crapotaient dans cette mêlée en créant de dangereux bouchons d’inertie. À notre droite, un puissant VUS Lexus aux glaces teintées nous a dépassés par la droite à toute vitesse. Une minute plus tard, nous allions revoir le VUS immobilisé sur le bas-côté après avoir visiblement effectué un freinage d’urgence. J’ai capté, le temps d’un instant fugace, l’image d’un jeune homme se tenant debout, le regard halluciné et sa chemise blanche tout ensanglantée. À ses pieds, une jeune femme gisait. Elle était face contre terre, inerte, sans casque, morte ! Le flot contrarié des véhicules a été à peine bridé, et mon chauffeur a continué son chemin comme si la mort de cette fille de 20 ans n’était que de l’écume des jours ordinaires.

Je logeais au Raffles Hotel Le Royal, à un jet de pierre de l’ambassade américaine. J’avais demandé la suite André Malraux dans la certitude que notre petit voleur d’antiquités y avait servi sa peine de prison dans le marbre. Ma suite étalait bien des meubles de l’époque coloniale, et de vieilles valises en cuir servaient de fourre-tout. Les persiennes s’ouvraient sur le jardin agrémenté d’un grand bassin d’eau, et dans les grands arbres des oiseaux abrutis par la chaleur ambiante perchaient immobiles. L’humidité était si enveloppante que même le bain dans le bassin ne m’a apporté aucun réconfort. J’étais captif d’un vrai sauna.

Je suis rapidement devenu las de la préciosité du service, de l’ambiance un peu trop high tea du grand hôtel Raffles Le Royal. Las aussi des photos du jet-set. De Jackie Kennedy, promenée partout en limousine par le prince Sihanouk et exhibée avec affection sur les lambris du bar snob de l’hôtel : le bar des écrivains.

La voie royale

Comme je ne trouvais pas le sommeil, j’ai pris la décision d’explorer les environs à pied. Le grand hôtel Raffles Le Royal est tout de même idéalement situé sur une belle avenue ornée de grands arbres. La perspective se termine sur le Wat Phnom, le nombril historique de Phnom Penh. Sur la petite colline haute de 20 mètres, je pouvais voir briller dans la nuit noire le stupa du temple bouddhiste juché sur le lieu le plus élevé de la capitale. Je n’ai eu le temps que de parcourir quelques pas hors de mon palace que des buissons allaient surgir celles que j’allais baptiser affectueusement « mes petites chauves-souris » durant mes nuits à Phnom Penh. Mes petites gracieuses m’ont salué cette nuit-là et toutes les autres par la suite de la même formule engageante d’avant l’amour : « Hi Mister! Want my Love? » Comme je ne donnais aucune réponse, leurs petits frères s’avançaient à leur tour, surveillés par des entremetteurs bien calés sur leurs motos, clope au bec.

Leurs vrais clients, je les reverrai partout. Le matin, ces sexagénaires relaxaient : espresso, cigarette, journal, petit dej et les petites mains des partenaires de vacances qui trompaient l’ennui en tapotant leur écran cellulaire. Un chauffeur de tuk-tuk, constatant mon indifférence sexuelle, m’a proposé de me conduire au Night Market. Sur un kilomètre s’étalait toute une kermesse ! Étals après étals tout s’offrait ou s’achetait : de fausses lunettes Ray-Ban, des karmas, ces écharpes noires avec lesquels le révolutionnaire khmer montait à l’assaut des vils impérialistes américains ou des chiens de Vietnamiens ! Aux quinquagénaires en manque d’exotisme on proposait des bacs d’eau dans lesquels frétillaient de voraces piranhas qui leur nettoyaient les peaux mortes. Elles vivaient là, ces chères dames, leur aventure sans lendemain. Le prêt-à-jeter de l’expérientiel ! Pour les Chinois en vacances, des bars de karaoké alignaient en vitrine de toutes jeunes hôtesses et, au menu toutes sortes de services : en façade, des massages de tête relaxants et, en arrière-boutique, un apaisement des autres types de tensions.

La pénombre attirait d’autres oiseaux de nuit : des jeunes de 20 ans, errant, piercing aux narines, avec des tatouages tribaux et des orteils sertis de bagues et des yeux rougis par l’ennui et les substances. Que leurs godasses soient avachies à Siem Réap, à Pattaya ou à Colombo, qu’importe puisque Face Time les mettait en communion avec des amis qui erraient ailleurs sur la planète. Ici ou là-bas, Phnom Penh ou Brossard, c’est pareil au fond !

Il est le propre de la vieillesse de se plaindre de la jeunesse. Notre karma, nous, les premiers lecteurs du Guide du Routard, était-il si enviable ? Nous qui nous étions réincarnés il y a 40 ans en plantes inertes dans les coffee houses de Katmandou ou en lézards assoupis et tout nus sur les toits de Santorin ou d’Ibiza ?

AVEC LE SOMMEIL VINT LA GRÂCE : LE WAT PHNOM

Mon corps a lévité tout seul du Night Market au plumard du Raffles. Douze heures de sommeil m’ont permis de faire ce que j’appelle un hard reset. Une fois pressé, le petit bouton de ma quincaillerie mentale allait activer une vision toute fraîche et naïve de cette partie du monde.

Je me suis levé tout ragaillardi. Le ciel azur était beau et chaud. J’ai filé gaiement vers le Wat Phnom, la colline de 20 mètres. La pagode étincelait de tous ses feux. Sur le chemin, de toutes jeunes filles m’envoyaient des mains heureuses tout en zieutant leurs grands frères, bien calés sur leur moto, cigarette au bec. J’ai lentement escaladé la petite éminence, et l’ambiance humide a facilité mon recueillement. Des femmes brûlaient de l’encens ou des notes de souhaits à réaliser. Dans une abside, j’ai découvert une tout autre atmosphère ! Ganesh, l’éléphant bedonnant, trônait sur sa couche d’or, et une ambiance vaguement disco était produite par l’éclat d’ampoules scintillantes. Sur une autre esplanade, grâce à une modeste obole, j’allais libérer de leur prison d’osier de petits oiseaux qui, de leurs ailes fragiles, devaient porter mon message de reconnaissance de vivre vers Dieu.

Et sur le Wat Phnom, je saisissais un des mystères de la civilisation khmère : la coexistence, étayée par les aléas de l’histoire, de trois grands courants religieux du monde ancien : le bouddhisme, le taoïsme et l’hindouisme.

VIE ET MORT AU CAMBODGE : LA PAUVRE CONDITION HUMAINE

Au Raffles, le petit déjeuner est l’occasion pour les business people de se rencontrer le col de chemise ouvert et sans cravate. L’étiquette du brunch est plutôt jean seyant et polo pastel. Avec mon jean seyant et mon polo pastel, je me confondais bien dans cet univers… Je parlais français, je répondais en anglais, et mes cheveux juraient que j’étais Allemand ou Russe. À la table de gauche, un industriel français de la guenille clamait à son interlocuteur cambodgien qu’une hausse de salaire des employés du textile de 25 cents de l’heure pourrait provoquer le transfert des sweat shops du Cambodge vers le Pakistan ou le Bangladesh. Édifié par tant de sagesse entrepreneuriale, j’ai ouvert le journal local, The Phnom Penh Post. En première page, j’ai appris que des Vietnamiens avaient pu échapper à la vigilance des gardes-chasse armés de Kalachnikov dans un dix-roues chargé de billes de bois précieux et de cages contenant des mammifères et des reptiles rares. Le journaliste impudent se demandait dans l’article du journal s’il ne faudrait pas repenser la formation en maniement d’armes des gardes-frontière.

Le lendemain matin, entre croissants et café, j’espionnais les propos éplorés d’une professionnelle de l’adoption. C’est que le président Hun Sen, du parti du peuple cambodgien, au pouvoir depuis des lustres, a une conception bien personnelle du bien de l’État et a décidé, sur les conseils éclairés de ses maîtres chinois, de fermer toutes les organisations non gouvernementales du pays qui ne se soumettraient pas à ses règles de fonctionnement. Il faut dire qu’ici la charité, c’est un business. On les voit partout, ces expatriés de l’aide internationale se promener dans leur 4X4, cellulaire à la main, ou traîner dans les restaurants le soir en palabrant sans cesse. La coopérante éplorée semblait être la relation internationale d’un centre d’aide à l’adoption. Mes lectures m’apprendront par la suite que bien des petits placés dans les orphelinats ont encore père et mère et y sont laissés par leurs parents dans l’espoir qu’ils obtiennent une instruction moderne et décente.

Une des incontournables visites de tout touriste au Cambodge est le mémorial du génocide de Tuol Slang. L’idée que l’horreur puisse devenir une source de devise me rendait mal à l’aise. En 1975, l’Angkar, la cellule gouvernante et idéologique des Khmers rouges, voulait fonder une nouvelle société purgée de ses éléments corrupteurs. Les anciens soldats du régime Lon Nol et tous les citoyens instruits ont été tués ou affamés à la campagne dans des camps de rééducation et de travail forcé. La prison Tuol Sleng ou S-21 était un centre de torture de Phnom Penh qui servait à obtenir des malheureux leurs confessions de crimes imaginaires. La seule sortie de la S-21 consistait pour les appelés en une lente marche nocturne, les yeux bandés, vers l’exécution dans les champs de la mort. Il est difficile de croire que ceux qui s’appelaient les Grands Frères aient pu délibérément détruire la fabrique de la société khmère. Pol Pot, le frère numéro un, avait reçu une éducation à Paris et parlait le français. On dit même de lui qu’il appréciait la poésie.

La S-21 était un ancien lycée. Les salles de torture étaient bordées de larges fenêtres à persiennes, et le sol était recouvert de beaux carreaux blanc et marron clair. Dans une folie administrative, les 17 000 victimes de la S-21 ont été systématiquement photographiées à leur arrivée. Les Vietnamiens ont découvert la S-21 après avoir refoulé les Khmers rouges en 1979. Les négatifs des milliers de victimes n’avaient pas été détruits par les gardiens en fuite de la S-21. Je déambulais dans les salles en contemplant les photographies des victimes, épinglées sur les murs du souvenir.

Je ne suis pas sorti indemne de cette visite. Tous ces yeux qui reflétaient la peur ! Je n’oublierai jamais le regard résigné d’une petite faisant face à son bourreau : cet homme qui pouvait à la fois lui réciter de mémoire ces vers de Musset et, d’un simple geste de la main, l’envoyer à la mort.

Elle est morte, et n’a point vécu. 
Elle faisait semblant de vivre. 
De ses mains est tombé le livre 
Dans lequel elle n’a rien lu.

LES PIERRES NOYÉES DANS LA FORÊT

Les ruines d’Angkor, bien que souvent visitées depuis des centaines d’années, n’ont été vraiment qu’explorées tardivement, à partir de la deuxième moitié du 19e siècle. Dès le début du 20e siècle, la France s’était investie du rôle protecteur de ces ruines énigmatiques. L’école française d’Extrême-Orient s’était donné aussi comme mission de les étudier et de les mettre en valeur, ce qu’elle a fait pendant plus de cent ans. Dès les années 20, les touristes en quête d’exotisme prenaient la route, à partir de Saigon, vers Siem Réap, le village le plus près des ruines, ou affrétaient un vapeur qui remontait le lac Tonlé Sap, la grande mer d’eau douce du Cambodge. Du débarcadère de Siem Réap, on se rendait ensuite aux ruines à dos d’éléphant ou en charrette à bœufs. Les plus fortunés faisaient la route en sedan à partir de Bangkok ou de Saigon et débarquaient au pied des ruines, vêtus tout en blanc et le chef coiffé du casque colonial avec en soute des bouteilles de champagne bien chambrées.

J’allais à mon tour visiter Angkor en prince et en solitaire avec mon fixer, Dith : mon homme local, mon guide, mon magouilleur, quoi ! Dith a vite compris que j’avais bien lu les récits des faiseurs de légendes : Moulhot et ses gravures si exotiques ou Garnier et sa remontée du Mékong. Depuis 40 ans, je pouvais citer Loti, le grand voyageur lyrique, qui disait : « J’ai tout essayé, tout éprouvé… Au fond de la forêt du Siam, j’ai vu l’étoile du soir se lever sur les ruines de la mystérieuse Angkor. » Pour Loti, ce voyage (1901) sera sa dernière aventure. Par la suite, il devait à 60 ans se retirer à La Rochelle, reclus dans ses souvenirs et ses écrits. Au cours des 20 dernières années de ma vie, j’ai pisté Loti, ce capitaine aventureux, des sérails de Stamboul aux ombres énigmatiques des statues de l’île de Pâques. Dith, mon fixer, un homme de 45 ans, a tout saisi de moi. Il semblait éprouver une joie sincère de me faire parcourir les temples de façon à éviter les nouvelles hordes mongoles. Les Chinois, ces nouveaux maîtres du monde, ont décidé transformer Angkor en un grand parc d’attractions : un Disneyland archéologique. En deux ans à peine, et ce, à moins d’un kilomètre de l’entrée du parc d’Angkor, ils ont construit un immense centre de congrès et un « modeste » hôtel de 2200 chambres avec un centre d’achats intégré et un stationnement à l’américaine.

Allons, petit fixer, redonne-moi ma part de rêve ! Et mon fixer de me faire lever avant l’aurore. Dans la fraîcheur de l’orée, on est allés contempler les grandes tours ciselées d’Angkor Wat se mirant dans le bassin d’eau douce. Ces douves de 200 mètres ont été creusées de main d’homme et délimitent les quatre côtés de ce temple « montagne ». C’est qu’Angkor Wat et ses tours en forme de fleurs de lotus symbolisent la montagne sacrée pour les hindouistes : le mont Meru. Le temple semble flotter sur le grand étang. Sur les bas-reliefs, une grande fresque de plus de cent mètres explique à nos yeux ébahis le grand combat des forces de la vie que se livrent les deva et les asuras. Le grand dieu Vishnou, bien calé sur le dos d’une tortue, trône sur la grande mer de lait. Les deva (demi-déités symbolisant les forces de la noirceur) sont représentés avec des faciès grimaçants et agressifs. Les asuras sont les demi-dieux des forces de la lumière. Au pied de Vishnou, les asuras et les deva sont placés de chaque côté d’un grand serpent dans une épreuve de souque à la corde. Le mouvement provoqué par les forces de la lumière et de la noirceur baratte la grande mer de lait et exprime la dualité inséparable de la vie et de la mort.

En chacun de nous existerait donc cette dualité lumière et noirceur : le bien et le mal.

Puis mes yeux ont été attirés par les poses lascives des apsaras, les représentations féminines des nuages et de l’eau. Elles envoûtent les hommes et troublent même parfois aussi les dieux par leurs courbes suggestives et par l’érotisme puissant qui se dégage de leurs danses célestes.

La moiteur du jour était bien installée, et mon fixer m’a suggéré une pause déjeuner, ce qui devait nous permettre d’éviter les longues queues des touristes chinois en attente d’arrêt selfie devant les belles figures de notre prochaine visite : le temple Bayon. On s’arrête dans une petite gargote tenue par des femmes, et sous les toits de palme, on se berce dans la chaleur diurne en attendant le repas. J’en ai assez de la distance qui s’est créée entre le chauffeur, mon guide et moi. Je leur fais apporter des bières bien fraîches et aussi un repas. Ils refusent par principe en suivant les directives de l’entreprise. Je leur fais servir une deuxième bière glacée. Et mes deux copains, vaincus, laissent échapper des sourires. Durant la sieste, j’entame un échange avec Dith. La torpeur diurne nous porte aux confidences. Je lui parle de mon père et de son rêve que je réalise en visitant Angkor. Il me parle du sien. Soldat, il défendait un barrage. Il venait de terminer la construction de la maison pour sa grande famille. Pour protéger le barrage, un champ de mines avait été minutieusement déployé. Mais une nuit, son père, qui marchait sur le sentier au sommet du barrage, a eu la malchance de poser le pied sur une mine de plastique chinoise déplacée par une main mal avisée et qui n’avait pas été répertoriée sur le plan tactique des zones minées. C’était une mine personnelle, faite pour blesser, mutiler et non tuer immédiatement, faite pour ralentir les mouvements des armées. Son père, blessé, s’éteindra dans ses bras plusieurs jours plus tard. Dans ce pays, plus d’un million d’enfants de la période khmère deviendront orphelins. Les traces de ces années funestes noircissent encore les âmes de toute une génération qui aimerait tant oublier. Mais elle ne peut oublier. La cohabitation des bourreaux et des victimes est encore renforcée dans les rues ou les villages.

La voie royale

Puis je confie à Dith que la nuit des funérailles de mon père, je ne saurais dire pourquoi, j’avais fait l’erreur de coucher seul dans la maison familiale vide. Et cette nuit-là, j’avais entendu distinctement des pas dans l’escalier. Et aussitôt le visage de Dith, normalement impassible, a pris un air grave, celui d’un petit enfant apeuré. Et lui de me confier que périodiquement le fantôme errant de son père venait le troubler, lui toucher les pieds, et dans des moments de terreur nocturne, le fantôme tentait de l’attirer vers le royaume des morts. Pour se protéger, il faudra bien orner l’autel familial et, pour terminer le cycle de l’errance de l’âme du défunt, il faudra consulter les moines en octobre et faire tous les rites requis pour le repos des morts à la fin de la saison des pluies. Ce n’est qu’à ce prix que lui et ses frères pourront espérer retrouver la tranquillité et que l’âme de son père pourra poursuivre son grand cycle de réincarnations successives. Pour ces gens, la mort n’est pas triste, mais elle fait partie du karma.

Nous nous dirigeons, en cette fin de jour, vers le Bayon, maintenant déserté par les hordes chinoises. Mon œil est ébahi par la vie des centaines de visages ornant les trois ou quatre faces des tours des temples. Qu’on les voie de côté ou de devant, on peut lire, sur les faces sculptées, le contentement, la béatitude ou, mieux, la sérénité. Pas de doute : la statuaire du Bayon est une des grandes réalisations artistiques de l’humanité.

On a ensuite filé vers Preah Khan, un temple volontairement laissé à moitié dégagé de la jungle envahissante pour faciliter le rêve ou permettre de revivre les émotions vécues par les premiers explorateurs européens. Et la magie a opéré. Sous la futaie, la lumière parvenait parfois à se frayer une voie en de minces faisceaux, véritables pinceaux qui caressaient la pierre des linteaux à demi ensevelis par la folie végétale. La mousse recouvrait les moellons descellés et émettait des reflets phosphorescents d’un vert sombre et mystérieux. Dans le silence, les racines gigantesques des arbres fromagers enlaçaient voluptueusement les têtes sculptées dans une étreinte mortelle.

Sur le chemin de retour, j’allais effectuer une dernière requête. La voiture a fait un long détour de vingt kilomètres pour se frayer un chemin vers Banteay Srei, le temple qu’André Malraux avait voulu piller. Il décrit, dans La Voie royale, le périple vers le temple, un périple dont il disait qu’il était semé de multiples dangers : « Il faut se frayer un chemin dans la mousse gluante, la chute était d’un extrême danger : la gangrène est aussi maîtresse de la forêt que l’insecte. » Quel raconteur ! La réalité de la vraie aventure de 1923 était tout autre que la mienne. Banteay Srei était un temple non dégagé qui ne faisait pas partie du circuit touristique de l’époque. Malraux, 22 ans, vivait la grande vie parisienne, mais il a rapidement été ruiné par des placements à la bourse mexicaine. Il avait conquis, grâce à de multiples entourloupettes, Clara Goldsmith, une belle Allemande aux parents fortunés. Pendant deux ans, ils font la noce à Paris, mais l’argent vient à manquer : fini le bel appartement, finis les dîners fins et le champagne. Il fallait faire de l’argent et vite. Alors le vol d’antiquités, pourquoi pas ? Après un périple de deux jours à cheval, notre petit aventurier et son comparse ont découpé à l’aide de scies de belles apsaras (les danseuses célestes) et les ont couchées sur les palans de chariots à bœufs. Malraux sera intercepté à Siem Réap. La belle Clara a fait la grève de la faim pour éviter le procès et la prison. Elle a obtenu pardon, car une femme à cette époque ne pouvait être responsable de la malveillance du mari. Mais Malraux ne couchera jamais en prison : on le gardera en liberté surveillée et il séjournera pendant six mois dans l’hôtel Manolis. Grâce à ses relations à Paris et probablement avec l’aide d’une petite enveloppe bourrée de petits billets, Malraux a pu retourner dans la métropole sans trop de dommages.

Dans La Voie royale, notre héros et son compagnon d’infortune vont se perdre par la suite dans une tribu moïe, et durant plusieurs pages d’adulation virile, le petit pilleur de temple voit un ami se sacrifier pour sauver les autres membres de l’expédition de l’attaque de cette tribu des forêts qui castre et rend aveugles ses captifs et les transforme en bêtes de somme pour actionner les pompes à eau du village sylvestre ! De retour à Paris, Malraux écrira La Voie royale. Sa gloire assurée, il se verra décerner le prix Goncourt. Il recevra la croix de guerre et la médaille de la Résistance et deviendra bien plus tard sous De Gaulle ministre de l’Information, puis ministre de la Culture. Qui a donc écrit que le crime ne paie pas ?

J’ai quitté à regret Dith après ma visite éclair au Cambodge. Je venais de réaliser le rêve de mon père, ce qui n’était pas si mal pour une escale de sept jours. Mais ma petite voix m’avait chuchoté, pour mes 60 ans, qu’une décade se fête pendant douze mois, et, petite voix chérie, tu sais bien que je ne te refuse rien ! Alors dans l’avion du retour, j’allais mûrir de nouveaux lans d’aventures en cette année de festivités qui avait si bien débuté. C’est que l’encre à peine sèche de mes écrits me poussait vers d’autres paragraphes d’exotisme…

 

Mots-Clés :

Médecin spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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