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À toute vapeur

En 2014, c’était 52 513 Canadiens, et en 2016 plus de 63 459 de nos concitoyens ont reçu un traitement non urgent à l’extérieur du Canada.

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX

Marie-Sophie l'heureuxAu moment d’écrire ces lignes, j’arrive de la Tunisie. L’Office national du tourisme tunisien nous a fait découvrir les splendeurs du pays. La Tunisie est un magnifique pays pour son histoire, sa culture et ses installations de thalassothérapie. On nous a toutefois montré aussi les « splendeurs » du tourisme médical. Visites de cliniques immaculées à la fine pointe de la technologie, de chambres aux airs de chambres d’hôtel, rencontres avec des médecins tunisiens. Là-bas, moyennant des sommes dérisoires (pour un Canadien), on vous opère la hanche, les yeux, le cœur, les seins et j’en passe.

La Tunisie tente de tirer son épingle du jeu en matière de tourisme médical. On ne peut lui en tenir rigueur. Comme pour de nombreux pays où la situation économique est précaire, tous les moyens sont bons pour tenter d’attirer des capitaux à l’intérieur de ses frontières. D’ailleurs, les statistiques donnent raison à ces pays. En 2013, selon l’Institut Fraser, 41 838 Canadiens ont reçu un traitement à l’étranger. En 2014, c’était 52 513 Canadiens, et en 2016 plus de 63 459 de nos concitoyens ont reçu un traitement non urgent à l’extérieur du Canada. Le privé, et le privé à l’étranger de surcroît, a assurément la cote.

Les principales raisons pour lesquelles les Canadiens décident de se payer un forfait « chirurgie et bord de mer » à des milliers de kilomètres de chez eux ? Bien entendu, les interminables listes d’attente du système de santé canadien. On les comprend, ces patients de moins en moins patients, de ne plus vouloir les tolérer, ces listes, même pour des situations non urgentes. Tout le monde veut être et rester en bonne santé. Viennent ensuite d’autres raisons : les soins à bas coûts, la possibilité d’obtenir des soins non couverts ou encore des traitements non médicalement reconnus chez nous. Mais il y a une autre raison, et cette raison, c’est la mondialisation des marchés. Pas seulement la mondialisation des marchés des soins de santé, mais la mondialisation tout court. Le train de la privatisation des soins est mondial et il file à toute vapeur.

La relation patient-médecin s’est graduellement transformée au fil du temps. Elle est maintenant souvent une relation dans laquelle le patient est un client et dans laquelle le médecin, lui, est un prestataire de services qui doit se contorsionner, parfois au détriment de la science médicale, pour ne pas déplaire au patient. Sinon, ce dernier ira tout simplement ailleurs. Il est même prêt à se rendre dans un autre pays où les standards d’expertise ne sont pas forcément les mêmes, où il ne connaît pas forcément les taux de réussite des interventions et où le Collège des médecins du Québec ne peut pas assumer son rôle de protection du public. Bref, il ira dans un pays où il y aura des risques dont il ne sera pas nécessairement au courant.

Je me questionne donc. À quoi bon vouloir protéger un système de santé public et tenter de s’en faire les porte-étendards lorsque la main invisible d’Adam Smith concourt à ce que les failles de notre système ouvrent la porte à cette marchandisation de la santé ? Comment défendre des idéaux d’universalité, de solidarité et de protection sociale lorsque la locomotive de la mondialisation des marchés est aussi puissante, ici et ailleurs ? L’argent sera-t-il toujours plus fort que les nobles principes ? Il semblerait que oui.

J’écoutais à la radio de Radio-Canada, en avril dernier, une entrevue réalisée avec l’ancien Commissaire à la santé et au bien-être du Québec, Robert Salois. Ce dernier y exprimait toute son admiration pour notre système de santé. Il soulignait à quel point notre système de santé était un bon système, offrant des soins d’une qualité irréprochable. Je suis d’accord avec lui. Notre système est incroyable et ses professionnels aussi, mais ce système demeure trop peu accessible. Pour cette raison, non, il n’est pas si « bon » que ça. Il est de moins en moins adapté à nos besoins. On n’a qu’à regarder notre façon de (ne pas) couvrir les soins dentaires ou la psychothérapie… Doit-on se surprendre que d’autres, à des milliers de kilomètres, se proposent de combler nos besoins plus ou moins pressants ?

Entre des soins d’une qualité irréprochable, mais dont l’accès est difficile, et des soins peut-être moins irréprochables — possiblement dangereux même —, mais dont l’accès est immédiat moyennant quelque somme en échange, que pensez-vous que les patients choisiront ? Les patients s’informent sur Internet et prennent souvent pour du comptant ce que Dr Google leur dit. Ils comprennent rarement le rôle de protection d’un organe de régulation de la pratique comme le Collège des médecins du Québec. Et la majorité des citoyens ne comprend pas non plus ce que veut dire la science médicale « basée sur des données probantes ». L’être humain moyen est plus basique que ça. Il veut « ses soins », et vite. Au diable les garanties de qualité, les lignes directrices ou l’expertise médicale scientifiquement prouvée ! Et. On. Le. Comprend. Si vous aviez besoin de vous faire remplacer une hanche le plus tôt possible pour conserver votre autonomie, vous aussi, vous auriez peut-être envie de prendre le premier avion pour la Tunisie ou le Mexique.

Un jour, on se réveillera, et notre système de santé ne sera plus un système à deux vitesses. Il n’aura qu’une seule vitesse. Celle du marché. Je ne sais pas vous, mais moi, ça m’inquiète quant à notre capacité de choisir un jour une médecine de qualité, qui sera bien contrôlée. D’autant plus que les répercussions risquent d’être grandes sur le plan légal et éthique pour les médecins québécois.

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A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et pigiste pour d'autres médias.

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