Batir un avenir meilleur sur le plan de la sante

Dynasties médicales

La médecine est un domaine dans lequel le taux de réplication de père en fils (ou de mère en fille) est élevé. Comment expliquer que que tant de jeunes suivent les traces de leur ou leurs parents médecins (ou pas) ?

EUGÉNIE EMOND

Le phénomène est difficile à chiffrer, mais bien réel. La médecine est un domaine dans lequel le taux de réplication de père en fils (ou de mère en fille) est élevé. Comment expliquer que tant de jeunes suivent les traces de leur ou leurs parents médecin(s) ? On a tenté de répondre à la question et on a discuté avec quatre médecins et résidents en médecine dont le milieu d’origine a eu une influence (ou non) sur leur choix de carrière…

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« Quand j’ai passé mon entrevue d’entrée en médecine, se souvient Bayane Sabsabi, une résidente en pédiatrie, je n’avais rien fait ! Je n’avais pas suivi de cours de musique ni fait de sport comme les autres. Ça fait une différence quand tes parents peuvent te payer des cours et les meilleures écoles privées. Je crois que j’ai été admise pour mes qualités personnelles et mon ouverture. Pour mes notes aussi », avance-t-elle.

Le constat de Bayane rejoint en partie les conclusions des recherches de Stéphane Moulin, professeur agrégé au Département de sociologie de l’Université de Montréal, qui fera paraître ses conclusions l’année prochaine dans une publication sur la reproduction sociale des élites par l’école. Même si les données manquent pour chiffrer le cas précis des médecins, le chercheur évalue à 10 ou 15 % les enfants de médecins qui empruntent la voie parentale. Une estimation qui s’explique en partie par le fait que les enfants de médecins partent avec un double avantage pour réussir. « Ils cumulent toutes les formes de capitaux, à la fois des familles à très hauts revenus et des diplômés de cycles supérieurs », résume le chercheur.

Si l’accès aux études universitaires s’est largement démocratisé au Québec, « il reste que l’inégalité des chances d’accès aux diplômes perdure. Ce qui est nouveau et déterminant aujourd’hui dans la réussite scolaire et l’accès aux études de cycles supérieurs, c’est d’avoir des parents qui ont de plus hauts diplômes », renchérit Stéphane Moulin. Pour avoir une influence sur les enfants en ce qui a trait à l’accès aux études de cycles supérieurs, il ne suffit donc pas pour les parents d’avoir obtenu des diplômes universitaires, comme c’était le cas il n’y a pas si longtemps.

POURQUOI LA MÉDECINE PLUS QUE LE DROIT OU L’INGÉNIERIE ?

Une partie de la réponse se trouverait dans l’aspect social propre au métier. « C’est toute une éthique médicale qui peut être intégrée par les enfants en accompagnant leurs parents à la clinique ou à l’hôpital et en comprenant très tôt l’utilité sociale du métier de médecin et la transmission des valeurs qui lui sont associées », explique Stéphane Moulin.

Le résident en radiologie Maxime Cartier en sait quelque chose. Avoir vu les patients de son père chirurgien lui exprimer leur gratitude et compris très tôt à quel point ce dernier « avait fait la différence » a été déterminant dans son choix de carrière. « Le fait d’apporter de nouveaux traitements et d’améliorer encore plus la vie des gens, je trouve que c’est la plus grosse récompense que ton métier puisse t’apporter », résume-t-il.

Le médecin et écrivain Marc Zaffran, auteur de nombreux livres sous le pseudonyme de Martin Winckler, dont un sur la profession de médecin de famille, apporte un autre éclairage. « C’est un métier qu’on a toujours idéalisé, soulève-t-il. C’est considéré comme héroïque contrairement à un ingénieur ou à un architecte. Or il y a très peu de situations où on sauve des vies », fait remarquer l’auteur. Marc Zaffran rappelle que le médecin renvoie à la figure anthropologique du chaman, comme le prêtre d’ailleurs, et réfère au sacré. « Culturellement, la déférence qui est témoignée aux figures du sacré est très ancienne et profonde », rappelle-t-il. On peut d’ailleurs douter que la question de la rémunération sous les projecteurs ces temps-ci puisse entacher en profondeur cette réputation.

SOUS PRESSION

La Dre Marie-Lise Mercier, médecin de famille (MU3) à l’urgence de l’Hôpital Saint-François d’Assise, à Québec, soulève les questions suivantes : « Est-ce qu’une fille de médecin pourrait décider de devenir infirmière ? Est-ce que ça passerait bien dans certaines familles quand on pense que, dans certains milieux, même certains choix de spécialités ne sont pas assez bons ? » La psychologue et auteure Nathalie Parent, qui s’intéresse au phénomène de l’anxiété chez les jeunes, abonde dans le même sens. « Très tôt, on pousse les jeunes du secondaire qui ont les notes et les capacités à s’en aller en médecine ou dans les domaines qui exigent la chimie et la physique », constate-t-elle encore aujourd’hui. Une pression qui n’est pas toujours facile à vivre pour les enfants, surtout « qu’un parent projette toujours consciemment ou non ses désirs sur ses enfants ».

Bayane Sabsabi, même si elle ne regrette pas son choix, admet tout de même que la médecine était plutôt le rêve de ses parents, qui, s’ils avaient connu une autre trajectoire, auraient sans doute emprunté cette voie. « C’est quand même toute une pression pour mes frères, mes sœurs et moi », reconnaît-elle.

PAS FACILE DE S’EXTIRPER DE SON MILIEU

C’est à son arrivée à Montréal que le Dr Christopher Lemieux, l’actuel président de la Fédération des médecins résidents du Québec, a réalisé à quel point le statut socioéconomique des élèves pouvait influencer les trajectoires. Lui qui avait fréquenté la polyvalente de Grande-Vallée, en Gaspésie, la seule option du coin, où il appelait les professeurs par leur prénom, a été — est encore — étonné de constater la compétition malsaine qui règne entre les différents milieux, exacerbée par la présence des écoles privées et publiques. S’il qualifie de choc son arrivée dans « le chaos » de Montréal, il ne s’est jamais senti inférieur vis-à-vis des étudiants d’Outremont quant à l’éducation reçue. « Clairement, ça se valait », affirme-t-il.

C’est que le Québec affiche depuis un bon moment un indice d’inégalité plus élevé que les autres provinces pour ce qui est de l’accès à l’université en raison de ce clivage persistant, accentué par la présence de différentes écoles « sur le marché ». Une inégalité des chances qui préoccupe les facultés de médecine québécoises. Si le Comité interfacultaire québécois des admissions en médecine (CIQAM) considère aujourd’hui l’option de diminuer le poids de la cote R lors du premier tour à l’admission, d’autres interventions ont aussi été réalisées. L’Université de Montréal a ainsi mis sur pied en 2014 le programme Accès Médecine, qui vise à démocratiser l’accès aux études médicales en parrainant certains jeunes qui proviennent de milieux défavorisés et qui démontrent des aptitudes et un intérêt pour la profession. L’Université Laval offre également différentes bourses d’accès et d’égalité des chances, en plus de la Journée découverte en sciences de la santé à laquelle des écoles ciblées sont invitées ainsi que des communautés autochtones. Des actions qui pourraient être utiles, selon le sociologue Stéphane Moulin, si elles étaient déployées à grande échelle. « Sinon, on sélectionne des étudiants qui auraient réussi de toute manière », relève-t-il. Le chercheur rappelle d’ailleurs à quel point les effets de la socialisation familiale et scolaire sont profonds. « C’est très difficile de jouer là-dessus politiquement. » Et les enfants de médecins partent, encore une fois, avec une bonne longueur d’avance sur les autres sur ce point.

RÉFÉRENCES GÉNÉRALES

  1. Frenette, Marc (2007). Pourquoi les jeunes provenant de familles à plus faible revenu sont-ils moins susceptibles de fréquenter l’université ? Analyse fondée sur les aptitudes aux études, l’influence des parents et les contraintes financières (Document de recherche), Ottawa, Statistique Canada, 43 p.
  2. Zaffran, M. (2012). Profession médecin de famille (Collection « Profession »). Montréal, Québec : Les Presses de l’Université de Montréal

 

MAXIME CARTIER – CHIRURGIE OU RADIOLOGIE ?

Maxime4Âge : 27 ans
Ville d’origine : Saint-Zotique, près de Valleyfield
Études en cours : Deuxième année de résidence en radiologie à l’Université de Sherbrooke
Métier des parents : père chirurgien, mère dentiste

Maxime est le deuxième d’une famille de quatre enfants et le énième d’une longue lignée de médecins et de médecins spécialistes. Parmi ceux-ci, sa grand-mère Thérèse Deschênes, anesthésiste, et son grand-père, Paul Cartier, chirurgien vasculaire de renom qui est perçu comme un pionnier dans son domaine. Les deux sœurs de Maxime étudient également en médecine. Maxime voulait devenir chirurgien comme son père et son grand-père, mais il a plutôt opté pour la radiologie, un domaine d’avenir où il a le sentiment qu’il peut faire une différence.

« Si on m’avait dit au début de ma médecine que j’allais finir en radiologie, j’aurais dit : “C’est impossible !” »

Maxime a vite saisi l’impact positif que son père pouvait avoir dans la vie des gens de sa communauté. Il n’y a pas vraiment eu de déclic. Même au primaire, il disait que c’était ce qu’il voulait faire.

Maxime n’a pas été accepté tout de suite en médecine et a dû étudier deux ans en sciences biomédicales afin d’obtenir la cote R requise.

 

BAYANE SABSABI – ÊTRE FILLE D’IMMIGRANTS

Âge : 24 ans
Ville d’origine : Boucherville
Études en cours : Deuxième année de résidence en pédiatrie à l’Université McGill
Métier des parents : Mère pharmacienne, née aux États-Unis de parents égyptiens. Père physicien chercheur, qui est né au Liban et a émigré durant la guerre civile.
Famille : Bayane est l’aînée d’une famille de cinq frères et sœurs. Elle se destinait au travail social ou à l’enseignement, mais ses parents l’ont encouragée à choisir la médecine. « Dans le domaine de la santé, tu ne manqueras jamais de rien », lui avaient-ils dit.

« La notion de choix de carrière implique beaucoup de choses, consciemment ou non, lorsqu’on est enfant d’immigrants. On ressent une pression de faire un métier qui aura une certaine importance pour la société québécoise. On a un souci d’aider son prochain. » Parmi ses frères et sœurs, Bayane est la seule qui fait sa médecine. Deux autres membres de la fratrie ont été refusés. « J’avais une chance sur un million d’être prise. »  « Parfois, on se dit : “Si on avait un médecin dans la famille, est-ce que ça nous aiderait pour les admissions ?” Je crois que non. »

MARIE-LISE MERCIER – LA SANTÉ, DE PÈRE ET EN FILLE

Marie-Lise3Âge : 40 ans
Ville d’origine : Saint-Hyacinthe
Profession : Médecin de famille (MU3) à l’urgence de l’hôpital Saint-François d’Assise, à Québec.
Métier des parents : père pédiatre, mère infirmière

Marie-Lise est la deuxième de quatre enfants. Elle a fait son secondaire dans une école publique d’un quartier défavorisé de Québec. Elle a décidé d’envoyer une demande d’admission en médecine de façon inopinée, à l’âge de 22 ans, alors qu’elle étudiait en ergothérapie. Elle est entrée de justesse à la Faculté de médecine de l’Université Laval après que sa mère lui eut fait réaliser que les cours qui l’intéressaient vraiment étaient des cours de médecine.

 

« Je suis entrée en médecine sans savoir c’était quoi le cheminement, les étapes. Je ne m’y étais jamais vraiment intéressée. »

Marie-Lise se rappelle, enfant, avoir accompagné à la pouponnière son père, un médecin atypique et humaniste qui « prenait son temps avec les patients et n’avait pas une pratique très payante ».

« Je pense que mon père a eu une certaine influence sur mon choix de  carrière, mais ça m’a toujours paru drôle qu’on puisse savoir déjà dès l’âge de cinq ans, comme certains de mes collègues, ce qu’on veut faire dans la vie. »

 

CHRISTOPHER LEMIEUX – LE MÉDECIN DU VILLAGE

Christopher2Âge : 27 ans
Ville d’origine : Grande-Vallée, Gaspésie
Études en cours : Cinquième année de résidence en hématologie à l’Université Laval
Métier des parents : Père journalier dans la construction et mère secrétaire.

Christopher a grandi dans un petit village de près de 1200 habitants situé entre Sainte-Anne-des-Monts et Gaspé. Durant son enfance, ses contacts avec le milieu médical se sont résumés au CLSC du coin et à l’urgence 24 h qui s’y trouvait. Il n’y avait aucun médecin dans sa famille. Christopher a fait ses premières années d’études en médecine à Chicoutimi. S’il reconnaît aujourd’hui qu’il n’avait aucune idée de ce qui l’attendrait ni de ce qu’impliquaient les études et la profession, « choisir la médecine était la voie naturelle. J’avais les notes ».

« Tout le monde au village sait que je suis médecin. Mes parents sont très fiers. Mais si je n’étais pas allé à l’université, ça n’aurait rien changé pour eux. »

 

 

Mots-Clés :

Eugénie Emond est journaliste indépendante, notamment pour la chaîne MAtv à Québec. Elle est candidate à la maîtrise en gérontologie à l'Université de Sherbrooke.

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