La loi et les ordres

Le projet de loi 41 a été déposé par le ministre Bolduc. Ce projet est-il vraiment une percée dans l'évolution des rôles des professionnels de la santé ou le résultat d'un puissant lobbying?

LA LOI ET LES ORDRES

Voilà, c’est fait. Les changements ne sont pas en vigueur, mais le projet de loi 41 a été déposé par le ministre Bolduc. Qu’en penser? Ce résultat est-il une percée dans l’évolution des rôles qu’occupent les différents professionnels de la santé de notre société ou est-ce, énonçons-en la possibilité, le résultat d’un puissant lobbying exercé par les ordres professionnels, où certains gagnent parfois un peu plus que d’autres? Car, malgré l’aspect politiquement correct des combats menés par les ordres profession- nels — « c’est pour la protection et le bien du public qu’on demande plus de droits dans l’exercice de notre pratique », clament- ils tous —, il semble exister une forme de surenchère corporatiste : « Si eux y ont droit, se disent certains, nous aussi alors ». Par conséquent, je n’arrive pas à me débarrasser de cette vague impression qu’à travers ces luttes de pouvoir, on s’éloigne toujours un peu plus du principal intéressé dans toute cette affaire : le patient. Ou alors le patient a le dos large et tout devient prétexte à dire qu’on agit « vraiment » dans son intérêt.

Certes, l’amélioration de la collaboration interprofessionnelle, dont j’ai toujours été, sinon défenderesse, du moins partisane, me semble être a priori une solution envisageable, surtout si elle permet une meilleure répartition de la charge de travail et, par ricochet, une meilleure prise en charge des patients par les médecins. C’est d’ailleurs le principal argument employé par l’OPQ et l’OIIQ : une meilleure interdisciplinarité entraînera une meilleure accessibilité. Mais peut-on être contre la vertu? Tout le monde préconise une meilleure accessibilité médicale! Voilà pourquoi la question qui me turlupine est la suivante : à cette échelle, en considérant les actes pour lesquels le Collège des médecins du Québec (CMQ) a fait montre d’ouverture envers les pharmaciens, est-ce que les changements proposés allégeront réellement l’emploi du temps des médecins? Considérant que les médecins seront forcément appelés à effectuer davantage de formation pour permettre à d’autres professionnels d’accomplir des actes médicaux dans le contexte d’une tout autre démarche clinique, et considérant que ce temps dévolu à la formation et à l’élaboration de protocoles d’ordonnance est aussi un temps qui pourrait être consacré aux patients, peut-on dire que l’on adopte réellement le bon moyen pour soulager le système de ses problèmes d’accessibilité?

Se pose ensuite l’inévitable question des rôles professionnels. Si le chef Normand Laprise du restaurant Toqué! me transmettait l’une de ces meilleures recettes de foie gras au torchon, que je la suivais à la lettre et que mon foie gras se révélait divin, cela ferait-il pour autant de moi une chef de grand restaurant? Si, pendant la réalisation de mon plat de foie gras, une sauce se mettait à tourner, aurais-je soudainement assez de réflexes pour m’occuper judicieusement à la fois de mon foie gras et de ma sauce qui vire à l’échec? Non, car je ne suis ni chef d’un grand restaurant, ni chef tout court. Bien qu’il ne faille pas confondre médecine et cuisine, c’est l’analogie qui me vient en tête quand je songe à ce projet de loi. Les pharmaciens peuvent être d’excellents pharmaciens. Mais les pharmaciens sont des pharmaciens et les infirmières, des infirmières. Cela n’a rien à avoir avec une quelconque forme de snobisme, mais avec la réalité. La réalité d’une démarche clinique qui prend sa source dans des connaissances qui sont semblables au premier coup d’oeil, mais qui sont acquises et utilisées différemment par les différents corps professionnels. Cela dit, je ne veux pas jouer les rabat-joies, et mon but n’est pas de forcer le maintien d’étiquettes désuètes; je sais que la collaboration interprofessionnelle est souhaitable et même requise dans un système comme le nôtre; et nous sommes probablement la province la plus en retard à ce chapitre. Mais qu’y a-t-il de mal à encourager la distinction des rôles, des rôles avec des limites et des actes qui leur sont propres, et à reconnaître du même souffle leur essentielle complémentarité?

Et puis, il y autre chose qui mérite que l’on se pose des questions : l’acte de prescrire en soi. Prescrire est un privilège. Et c’est un privilège qui ne doit être utilisé qu’en cas d’absolue nécessité, quand les voies de la promotion de la santé et de la prévention n’ont mené nulle part. Bien sûr, les maladies — chroniques ou aiguës — nécessitant un traitement pharmaceutique existent, et les patients qui en sont atteints doivent être traités. N’empêche, l’acte de prescrire, censé permettre de gérer une exception de la nature humaine – la maladie n’étant pas la norme – ne devrait-il pas être réservé à un nombre restreint de cliniciens, et de cliniciens ayant développé l’art de prescrire et d’ajuster le traitement idoine?

Enfin, il y a la question du conflit d’intérêts. Si un médecin faisait la promotion des meilleurs produits médicaux sur le marché, on crierait au scandale, en arguant que le marketing commercial n’est pas une activité médicale. Pourquoi, dans le cas d’un pharmacien, payé pour distribuer des médicaments et prodiguer des conseils aux patients, l’idée de permettre l’acte de prescrire passerait-elle comme une lettre à la poste? J’ai pleine confiance dans le travail qu’a effectué le CMQ à l’égard du projet de loi 41. Néanmoins, l’existence de ce paradoxe m’inquiète. Tout comme cette apparente logique autour de ce projet de loi. Suis-je trop sévère ou suis-je lucide? Et vous, voyez-vous dans ce projet une « menace » au rôle qui vous est propre ou une bénédiction? J’aimerais beaucoup vous entendre sur la question!

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Éditrice et rédactrice en chef
Marie-Sophie.L’Heureux@cma.ca

 

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A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L’Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d’autres médias.

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