Le nerf de la guerre

Ce débat en est maintenant un sur le profit et l'argent obtenus de façon indue, alors qu'il était initialement un débat concernant la structure et l'organisation de notre système, débat qu'on...

Le nerf de la guerre

Il y a maintenant deux jours que j’en entends parler. Et vous aussi. À vrai dire, vous en entendez parler tout le temps depuis quelques années. L’argent. L’argent des médecins, surtout l’argent de ceux qui auraient une pratique à la fois publique et privée. Leur soi-disant désir de s’enrichir « sur le dos des patients », en dirigeant ces derniers vers le privé. Des listes d’attente que l’on dit être artificiellement gonflées. Des coopératives de santé faisant l’objet de reportages télévisés. Une enquête de la RAMQ sur les frais illégaux. Deux cardiologues devant le conseil de discipline du Collège à la suite d’allégations selon lesquelles ils auraient reçu des pots-de-vin. Beaucoup d’allégations. Encore et toujours, des allégations. Et les figures de proue du monde médical y sont toutes allées de leur commentaire pour accuser, défendre ou présenter une position sur ces sujets houleux.

Franchement, il faudrait être obsédé par l’argent pour mener à terme une longue et exigeante formation en médecine « uniquement » pour faire de l’argent. Peut-être est-il vrai qu’il existe des médecins qui ne cherchent qu’à s’enrichir, et, parfois, sur le dos des plus vulnérables. Peut-être sont-ils quelques-uns. Mais, même si on ne le souhaite pas, il existe toujours des pommes gâtées dans toutes les professions. Et si elles existent aussi parmi les médecins, j’en suis convaincue, leur nombre est marginal. C’est pour surveiller ces médecins-là, entre autres, que le Collège des médecins du Québec existe. Suis-je remplie de naïveté ? Les médecins aux pratiques douteuses sont-ils plus nombreux que je l’imagine ? Peut-être, mais j’ai côtoyé trop de (bons) médecins au cours de ma vie et au cours de ma carrière pour penser un seul instant qu’ils ne pourraient être que des « machines à imprimer les billets ». Qu’ils oseraient forcer l’allongement de listes d’attente! Si ces médecins existent, grand bien nous fasse que le Collège enquête sur eux le plus rapidement possible. On ne peut pas permettre que de telles pratiques salissent l’honneur et la réputation des médecins du Québec, toutes spécialités confondues.

Mais je crois qu’on est ici à côté du véritable débat. Ce débat en est maintenant un sur le profit et l’argent obtenus de façon indue, alors qu’il était initialement un débat concernant la structure et l’organisation de notre système, débat qu’on se refuse toujours à faire véritablement au Québec. Il est bien plus facile de supposer que ce sont des médecins qui ne cherchent qu’à s’enrichir qui constituent le coeur du problème plutôt que de lorgner du côté des causes fondamentales de tout ce chahut. Car il existe des aberrations chez nous, qui, elles, n’ont rien à voir avec le comportement individuel des médecins. Si des médecins orientent – de façon légitime ou de manière contraire à l’éthique – les patients vers le privé, considérons que c’est au moins parce qu’une loi – la loi 33 – existe. Et que cette loi manque soit de clarté, soit de pertinence. Une loi non pas imposée par les médecins, mais qui est plutôt le résultat d’un choix de toute une société.

Pourquoi cette loi existe-t-elle si elle peut ouvrir la porte à des dérapages ? Pour garantir l’accessibilité ? Pour donner à la population « ce qu’elle est en droit d’attendre » ? Mais que vaut l’accessibilité si elle prend des tangentes indésirables au sein d’un système entièrement public ? Qu’est-ce qui a créé la demande pour que le système privé se mette à se développer au Québec ? Le médecin, le patient ou l’état de santé du patient (que le patient ne peut pas contrôler) ? Si la population et la majorité des médecins avaient le choix, et que la maladie était une décision, tous auraient un système entièrement public. On préfère un système public, mais on se tourne vers le privé par dépit. Pas par envie de profit. L’idée de faire du profit peut pointer le bout de son nez à un certain moment dans une carrière, mais jamais je ne croirai que cela puisse être le but premier des médecins. Sinon, ils ne pratiqueraient pas au Québec. On se tourne vers le privé parce qu’on n’a pas réussi à arrimer le fonctionnement de la structure médicale avec le fonctionnement de la structure administrative, deux structures différentes sur le fond et sur la forme, mais qu’on a choisi de conserver ainsi au Québec depuis des décennies. C’est donc aussi parce que l’argent du système – qui sert à payer vos salaires, vos salles d’opération et votre personnel soignant – n’est pas distribué selon des critères de pertinence et de cohérence, mais selon des critères traditionnels, qu’on se retrouve dans cette situation. Combien de cadres en surnombre avons-nous dans notre réseau ? Combien mettons-nous d’argent dans le curatif par rapport au préventif parce qu’on l’a « toujours fait ainsi » ? Combien d’acquis protégeons-nous tous – fédérations, agences régionales et CSSS – pour empêcher que ce système de santé, qui serait le deuxième le plus dispendieux au monde, fonctionne de manière efficace et efficiente ? Alors que le gouvernement fédéral s’apprête à sabrer significativement les budgets de la santé des provinces canadiennes, vers qui vous retournerez-vous pour améliorer votre système public, votre pratique, votre vie de tous les jours et celle de vos patients, s’il y a, au total, moins d’argent au final ? Ce débat n’est pas un débat d’argent ou une « guerre de docteurs ». Ce débat en est un de choix de société. Et il est là, le véritable nerf de la guerre.

 

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Éditrice et rédactrice en chef
Marie-Sophie.L’Heureux@cma.ca

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d'autres médias.

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