« PARADOXES MATINAUX »

Je suis Léa Macchabée, médecin. Orpheline de ma mère, Juliette, alors que j’étais encore aux couches, c’est mon père, David, un chirurgien général au regard rieur et indulgent...

PARADOXES MATINAUX

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD
ILLUSTRATION : NATHALIE DION

Ho nooon! Pitié! Pas déjà l’heure du réveil! Cinq heures trente du mat. Quatre quarts de 16-24 aux urgences dans les 5 derniers jours. Un maigre congé à tenter de récupérer, et hop, de jour!

 Je me lève péniblement en tâtonnant sur ma table de nuit à la recherche improbable de mes lunettes. Tout en me mettant en action vers la salle de bain, je piétine la queue de mon chat, Fernand, qui émet un miaulement suraigu, évoquant  les sirènes des pompiers dans le calme nocturne. Chéri, bien calé sous l’édredon grogne et se retourne sans se réveiller. Fernand, vindicatif, et l’œil torve, fomente sa vengeance en grattant frénétiquement dans sa litière. Croyez-moi : la vengeance a une odeur.

 Café-journal-petit déjeuner-douche-uniforme, et c’est reparti : retour au boulot!

 Je me présente : Léa Macchabée. Orpheline de ma mère, Juliette, alors que j’étais encore aux couches, c’est mon père, David, un chirurgien général au regard rieur et indulgent, qui m’a élevée. J’ai 34 ans, je suis médecin aux urgences depuis 8 ans, en couple avec Chéri, mariée avec l’hôpital, sans enfants, propriétaire d’un chat eunuque tout noir au caractère de chien. J’aime mon travail, voyager, le jogging, la plongée sous-marine, manger « junk » à l’occasion et… regarder Canal Vie.

Après un trajet de 60 minutes, je suis dans la salle d’urgence d’un hôpital régional. Huit heures et une minute. Le téléphone rouge retentit. Super! Une joueuse de basket de 15 ans avec une lombalgie. Encore mieux. Elle arrive en gémissant et en se tordant sur la civière. Pouf! Vite, mon masque et de la gelée camphrée sous mon appareil olfactif ultrasensible! La petite a fait un numéro deux dans son pantalon de pyjama. Elle hurle : « Ça fait mal! ça fait mal! Je vais mourir! » Son pantalon semble souillé de sang. Mais d’où ça vient? On la déshabille. Elle hurle toujours. Signes vitaux normaux, sauf une légère tachycardie. J’ordonne de mettre de gros boyaux dans les creux du coude. Elle rugit encore : « Aouch! Aouch! AYOYE! CR… »

— On va te soulager calme-toi ma belle je suis la Dre Léa. Où t’as mal?

— Dos.

Elle se tortille toujours ; elle est en diaphorèse, et elle grimace.

Elle reprend en pointant son appareil génital:

— Et en bas…

Je soulève la jaquette et constate que le lit est trempé. Liquide clair. Perplexe, j’examine la vulve et… une touffe de petits cheveux noirs apparaît. Elle accouche!

Je m’adresse à mon infirmière, Ginette, une ex-retraitée au regard d’acier et à la présence indispensable. L’hôpital lui a érigé un pont d’or afin qu’elle revienne. J’aurais moi-même investi quelques REER dans son retour si on me l’avait demandé.

— Elle est en train d’accoucher.

Ginette me fait confiance. Venant d’elle, c’est un immense honneur. Le gouverneur général, avec ses médailles de bravoure et tout le tralala, fait piètre figure comparé à la confiance que manifeste Ginette à mon égard. Elle installe la parturiente en position de poussée. Mais où a-t-elle déniché des étriers?

La jeune fille est abasourdie et franchement désespérée.

— Je suis pas enceinte!

Ginette, magnanime :

— Heu, oui, tu l’es…

Je ruisselle sous mon uniforme. Je ne sais pas si ce bébé est à terme. Et je déteste les accouchements!

Je m’écrie :— Il faut appeler le gynéco et l’anesthésiste!

La patiente hurle toujours. Les cheveux du bébé sont plus apparents. Elle doit pousser. La naissance est imminente.

Ginette, connectée à sa fibre maternelle, tient fermement la main droite de l’adolescente et murmure :

— Pousse, ma belle.

La petite s’exécute et une tête émerge de la vulve. Je succionne le bébé et achève de le sortir. Ginette coupe le cordon. Le nouveau-né respire et prend une coloration rose des plus rassurantes.

Il semble à terme. Mon cœur bat la chamade. J’ai réussi! OUF!

D’une voix tremblante, je m’adresse à la jeune fille :

— Tu as un beau petit garçon!

La petite est terrorisée. Elle semble encore dépassée et abasourdie.

Gynéco et anesthésistes arrivent au pas de course.

Je résume la situation et les laisse finir le boulot.

Je regarde ma montre :  8 h 32. Et je suis fatiguée. Déjà. Vite, un café.

Mon café en main, je m’installe à mon poste de travail pour rédiger ma note et souffler un peu avant de téléphoner aux parents devenus grands-parents.

Un quinquagénaire s’accoude au comptoir surplombant mon poste. Il mâchonne un cure-dent dont l’une des extrémités est couronnée d’un raphia rouge brillant qui n’a rien à envier aux pom-pom girls. Le cure-dent fait du va-et-vient d’un côté à l’autre de sa bouche à une vitesse affolante, ce qui donne du même coup à l’homme une honnête chance de se qualifier pour le Cirque du Soleil. J’ignore délibérément le bonhomme, non sans avoir une pensée admirative pour ses prouesses de gymnastique buccale. Il ne doit pas passer inaperçu très souvent : son poids doit osciller autour de 300 livres. Son odeur, mélange de putois effrayé et de tabac froid, achève d’affirmer sa présence.

— Heu… S’cusez?

Bon je ne peux pas prétendre que je suis sourde en plus d’être aveugle. Je lève la tête et grogne :

— Humm?

— C’parce que j’ai juste besoin d’un papier pour la job…

Bon. Le Cirque du Soleil demande des certificats d’arrêt de travail maintenant.

Tout en balayant l’air de ma main libre, je lance :

— Entrez dans votre « cubicule » et on vous verra tout à l’heure.

Honteuse de démontrer si peu de sensibilité, je reprends, d’un ton se voulant empathique :

— Z’allez finir par vous étouffer avec ce cure-dent.

Or, la persévérance a aujourd’hui choisi de s’incarner en gymnaste oro-buccal. Il réitère :

— Z’êtes pas occupée, me semble…

L’empathie a tôt fait de laisser place à l’irritation.

— Bien oui. Je bois du café et je réfléchis.

Il n’a pas bougé. Il m’énerve.

Je l’ignore à nouveau.

Il ne bouge toujours pas. En fait, il est maintenant sur le sol et il suffoque. Super. Il est cyanosé. Et il a perdu son cure-dent dans sa chute. Cure-dent que cet abruti a probablement avalé. Désolée, M’sieur! Vous avez raté les qualifications pour le Cirque du Soleil! Le raphia s’est probablement coincé dans ses cordes vocales. J’appelle :

— Hé! groupe! L’acrobate du Cirque du Soleil est en arrêt!

Ginette me jette un de ces regards ahuris et désapprobateurs dont seules les infirmières de plus de 30 ans d’expérience ont le secret. Oui, je sais, je devrais être moins méchante avec les humains et plus avec les animaux. Le pire, c’est que la culpabilité m’est étrangère. Du moins pour les humains.

On apporte la montagne — en l’occurrence, le chariot à code — au patient qui git sur le sol, car emmener le patient vers la montagne prendrait beaucoup de temps. Or, le temps dont on dispose est inversement proportionnel au poids du patient. Au laryngoscope, on ne voit strictement rien des cordes, mais seulement une poutine de raphia rouge. L’acrobate est inintubable. Bon une crico. Avec un tel cou de taureau, aussi bien convaincre un fonctionnaire de la RAMQ que notre salaire est justifié. Ce serait plus facile.

Je fais appeler l’ORL en renfort. Toute tentative de crico s’avère vaine parce que je ne trouve aucun repère. Le patient est bleu. Il est bradycarde à 35… et le miracle déguisé en ORL n’arrive pas. J’enfonce un combitube en désespoir de cause, mais je ne récolte qu’une ligne plate au moniteur… On masse, on masse, on donne une dose d’épinéphrine, mais rien n’y fait. L’acrobate est bel et bien mort de son cure-dent… et la culpabilité me tombe dessus. Qu’est-ce qui m’arrive? Cet homme n’était pourtant pas un chat… Je jette un œil à ma montre : 9 h. La journée sera longue. Et la réalité dans une salle d’urgence, une fois encore, dépasse largement… la fiction!

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A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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