« THÉRAPIE DE GROUPE » PAR MARTIN WINCKLER

« Ils ont ri ou dit dans leur barbe des choses encore plus odieuses (...) Des patients qu’ils avaient envie d’étrangler eux aussi (...) de ceux qu’ils avaient convaincus d’aller...

THÉRAPIE DE GROUPE

PAR MARTIN WINCKLER
ILLUSTRATION : NATHALIE DION

Ce soir-là, nous étions tous présents. De temps à autre, il en manque un, mais c’était la première session de l’année, en général tout le monde est là. Et nous étions tous à l’heure. Après quelques minutes passées à bavarder (les vacances, la rentrée des enfants, les banalités habituelles), le Leader a dit : « Bon, on va commencer. » Et il a posé son enregistreur sur la table ronde. Tout le monde s’est assis. Les uns se sont accoudés, les autres inclinés en arrière sur leur siège. Tout le monde a plongé dans ses pensées. Il a mis l’enregistreur en marche et, comme à son habitude, a lancé : « Bon, alors, qui a un cas ? »

Cette fois-ci, je n’ai pas hésité.

– Moi !

Tout le monde a levé la tête en même temps, et j’ai lu de la surprise dans les regards. C’était la première fois que je prenais la parole – pour présenter un cas, du moins. Ça m’était arrivé d’intervenir, une fois ou deux, mais jamais comme ça.

J’ai avalé ma salive, j’ai pris une grande inspiration, j’ai croisé mes mains sur la table et je me suis lancé.

– Je voudrais parler de Madame X. C’est une dame de… cinquante-cinq ans, par là. Pas très grande. Un peu ronde. Toujours bien habillée, un peu stricte. Très comme il faut. Je suis son médecin de famille depuis six ou sept ans. J’ai surtout soigné son mari, ses enfants, tandis qu’elle, je ne la voyais pas souvent. Elle a commencé à venir régulièrement quand elle a eu sa ménopause… qui s’est installée très vite. D’un seul coup, à cinquante ans, elle n’a plus eu ses menstruations, elle était inquiète, évidemment, car elle était réglée comme du papier à musique, je l’ai vue deux ou trois fois, ses menstruations ne sont pas revenues, alors je lui ai fait des tests et de nouveau six mois après, et les dosages ont montré que c’était fait, elle était en ménopause. Elle n’a eu aucun symptôme. Ça m’a étonné, mais chaque fois que je lui demandais, elle n’avait rien. C’est tout juste si elle ne me disait pas de me mêler de mes affaires, pas des siennes.

(Ils ont ri doucement, bien sûr.)

– … Bref, je pensais que je ne la reverrais plus, mais voilà que le mois suivant le résultat des derniers tests, elle prend rendez-vous un mercredi soir, elle entre, elle s’assied, son sac posé sur ses genoux comme elle fait toujours et elle me dit : « Je ne me sens pas bien. »

Je me suis arrêté, j’ai regardé mes collègues. Plusieurs étaient perplexes. D’autres souriaient.

– Et alors ? a demandé G, comme s’il était impatient de savoir la suite.

– Alors, je lui ai demandé de préciser. Elle m’a dit qu’elle avait des nausées le matin, un petit peu mal aux seins, elle avait pris une livre et pourtant elle n’avait pas autant d’appétit qu’avant, elle dormait moins bien, elle se sentait fatiguée.

– Elle avait mal quelque part ?

– Non. Aucune douleur, aucun symptôme spécifique. Rien que du vague. Elle insistait surtout sur ces nausées. Ça ressemblait à ses débuts de grossesse, m’a-t-elle dit, mais en très léger.

– Tu l’as examinée ? demande B.

– Non, je le lui ai proposé, mais elle n’y tenait pas. Je lui ai proposé aussi de faire un test de grossesse, mais elle a refusé, elle ne pensait pas du tout être enceinte. Elle était catégorique… Bref, j’ai essayé de cerner le problème, mais je n’y suis pas arrivé. À la fin, elle m’a juste demandé quelque chose pour faire passer ses nausées, je ne sais plus ce que je lui ai prescrit, elle est repartie. Je pensais que c’était fini. C’était seulement le début.

Ils se redressent tous, les sourires s’élargissent, c’est comme si leurs oreilles s’ouvraient plus grandes.

– C’était il y a huit mois. Depuis, elle vient tous les deux mercredis. À dix-huit heures. Elle entre, elle s’assied, elle pose son sac sur ses genoux et elle commence toujours par la même phrase. « Ça ne va toujours pas, Docteur. Et ce que vous m’avez donné la fois dernière, ça ne m’a rien fait. » Et pendant vingt minutes, je repose les mêmes questions, elle ne lâche pas son sac, et je n’arrive à rien.

– Comment ça « tous les deux mercredis » ? murmure E.

– Et toujours pour la même chose ? Depuis huit mois, tu ne sais toujours pas ce qu’elle a ? ajoute B.

– Oui, tous les deux mercredis, et non, je ne sais toujours pas. Elle m’a laissé l’examiner la deuxième fois, en me disant que je ne verrais rien, elle n’avait mal nulle part, et je n’ai rien constaté d’anormal, mais elle ne veut pas faire de tests. J’ai surveillé son poids, sa tension, ça n’a pas bougé, elle n’a toujours pas de symptômes inquiétants…

– Toujours des nausées ? lâche R.

– Non, plus du tout. La deuxième fois, c’étaient des vertiges. Légers. Pas au point de la gêner, mais quand même. La fois suivante, elle n’avait plus de vertiges, mais un mauvais goût dans la bouche. Puis il y a eu les mauvaises odeurs, les acouphènes, les fourmis dans les jambes, les doigts engourdis…

– Évidemment, à ce compte-là, aucun traitement ne pouvait marcher ! s’esclaffe B.

– Oui, dis-je, irrité, mais chaque fois, elle me demande quelque chose pour son vague symptôme et elle ne veut pas partir sans que je lui prescrive quelque chose, et la fois d’après, elle revient, s’assoit en face de moi, met son sac sur les genoux et me dit : « Ça va toujours pas bien, et vos médicaments ne m’ont rien fait. » Et ça, un mercredi sur deux depuis huit mois ! Des fois, quand je sais qu’elle vient, j’ai envie…

– De l’envoyer voir quelqu’un d’autre ? dit R.

– De l’envoyer au diable! s’écrie G en tapant sur la table, une patiente comme ça, on a envie…

– De l’étrangler, ai-je dit, honteux. J’en ai marre de la voir.

Ils ont ri, ou hoché la tête, ou dit dans leur barbe des choses encore plus odieuses, et tout le monde s’est mis à parler en même temps. Des patients qu’ils avaient envie d’étrangler eux aussi, de ceux qu’ils avaient convaincus d’aller consulter quelqu’un d’autre, de ceux qui ne leur faisaient ça qu’une fois par an mais qui demandaient toujours le test le plus cher qui vient juste d’être autorisé. Bref…

Au bout d’un quart d’heure de discussion dans tous les sens, le Leader a pris la parole et dit : « Bon, mais où est le cas ? »

Ça a ramené le silence.

Nous sommes restés un bon moment sans rien dire, tous, jusqu’à ce que je m’entende dire : «  C’est frustrant. »

– Est-ce que ça l’est seulement pour toi ? demande G.

– Moi, il y a quelque chose qui me tracasse, a dit O, qui était restée silencieuse jusque-là. C’est que tu ne nous parles pas de sa vie, à cette femme. Qu’est-ce que tu sais de sa vie, en dehors de ses symptômes ?

Je suis resté sans voix.

Ce matin, j’ai reçu la transcription de la séance par courriel, et je l’ai relue. Ça tombait bien. On est mercredi. Le mercredi. À 18 heures, Madame X était dans la salle d’attente. Je l’ai fait entrer et s’asseoir, préparé au pire. Et, comme chaque deuxième mercredi, le pire est arrivé.

« Ça ne va pas bien. Et les pilules que vous m’avez données… »

J’ai cherché sur le bureau quelque chose à lui lancer, mais je me suis retenu et j’ai dit très vite :

– Oui. Je sais. Ça ne vous a rien fait.

Elle a hoché la tête. J’ai cherché mes mots et j’ai soupiré :

– C’est… frustrant… Ça doit vraiment vous gâcher la vie, non ?

Elle a souri. J’ai sursauté. En huit mois, je ne l’avais jamais vue sourire.

– Ah, ça, vous pouvez le dire ! a-t-elle dit sur un ton enjoué. Et surtout mes relations avec mon mari. Ça fait longtemps que ça ne va pas. Et justement, je me demandais…

Elle a déposé son sac par terre, elle a croisé les genoux, lissé sa jupe comme une enfant sage, et elle a dit, sur un ton libéré, en souriant encore plus.

– … si je pouvais vous en parler.

Elle m’a regardé droit dans les yeux.

J’ai croisé les mains devant moi et j’ai souri à mon tour.

– Bien sûr. Je suis là pour ça.

Mots-Clés :, , , , ,

A propos de Martin Winckler (Marc Zaffran)

Voir tous les articles par Martin Winckler (Marc Zaffran)

Marc Zaffran a exercé la médecine de famille en France de 1983 à 2008. Écrivain, il a publié sous son pseudonyme, Martin Winckler, de nombreux romans parmi lesquels on compte La maladie de Sachs (1998) et Le Choeur des femmes (2009). Il est actuellement chercheur invité au CRÉUM de l’Université de Montréal.

Pour lui écrire : martinwinckler@gmail.com

Quoi d’neuf, docteur ?

«Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? »

Bébés, bois et AMM

«Mue par une « sourde », mais « féconde colère », Marilyse Hamelin étaie sa thèse de façon convaincante. L’auteure a elle-même renoncé…»

Chéri, j’ai automatisé les placements

«Mais quelle est l’incidence réelle de ces technologies financières, dans le secteur des services financiers, sur l’ensemble des… ?»

Survivre aux fêtes

«C’est dans votre salon que toute la famille est attendue pour trinquer en cette fin d’année. Vous avez sans doute déjà eu une petite pensée…»

Tartare de betteraves

«Imaginez le bonheur, pour des restaurateurs, de s’approvisionner en succulents fruits et légumes directement de la ferme lorsque la ferme…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD