Femme (médecin) cherche homme

Leur profession est admirée. Elles sont belles, allumées et indépendantes. Pourtant, plusieurs femmes médecins sont célibataires au Québec, bien malgré elles. Pourquoi?

Femme (médecin) cherche homme

PAR SARAH POULIN-CHARTRAND

Nathalie*, grande brune dynamique, travaille dans un hôpital de Montérégie. Elle est célibataire depuis presque 15 ans. Il y a les horaires de fous, bien sûr, ce difficile équilibre entre le travail et les temps libres qui complique beaucoup de choses. Mais, bien avant tout cela, il y a une barrière qu’impose parfois le statut de médecin.

Impossible de quantifier le phénomène du célibat chez les femmes médecins, puisqu’il n’existe aucune donnée permettant d’établir une corrélation entre le statut matrimonial d’un individu et sa profession. Mais pour l’omnipraticienne de 37 ans, il ne fait aucun doute que sa profession est un obstacle important à sa vie amoureuse. « J’ai souvent entendu des hommes me dire, à la blague, qu’ils ne pourraient pas être en couple avec un médecin, mais je sentais qu’ils le pensaient réellement », explique Nathalie, qui a eu une relation sérieuse avant le début de ses études en médecine. Elle était même fiancée. Mais son conjoint, électricien, a rompu dès le début de sa résidence. « Ça lui a pris du temps à l’admettre, mais il ne se sentait pas à la hauteur d’être en couple avec un “docteur”. Comme si le “M.D.” au bout de mon nom avait changé la perception qu’il avait de moi. »

Médecin résidente de Québec, Sophie vit régulièrement le même genre de situation. La jeune femme de 26 ans n’éprouve pas de difficulté à rencontrer des hommes, mais en a à établir avec eux une relation durable. « Spontanément, les hommes me disent qu’ils ont des réticences, raconte la jeune médecin. Ils me posent beaucoup de questions sur mon métier ou me demandent : “Tu penses que ça peut fonctionner un technicien avec une médecin?” »

Selon la jeune résidente, les hommes médecins ne rencontrent apparemment pas ce genre de barrières : « J’aurais plutôt tendance à croire que c’est le modèle inverse. » Nathalie est du même avis : « Quand un beau et jeune “doc” arrive à l’hôpital, on en entend parler; il est rapidement populaire! » La profession est-elle donc encore perçue comme un univers masculin? L’entrée des femmes en médecine, bien que récente dans l’histoire de la profession, n’est pourtant plus un phénomène nouveau, surtout chez les jeunes générations. Les femmes sont maintenant majoritaires dans les facultés de médecine. Et, en 2007, 64 % des médecins de moins de 35 ans dans la province étaient des femmes.

Serait-ce alors le salaire élevé de ces femmes qui freinerait les ardeurs des hommes? Peut-être que oui pour certains, mais les chiffres en la matière tendent à démontrer le contraire. Les couples où la femme gagne plus que l’homme sont en hausse constante au pays. Dans les années 70 et 80, la proportion de couples dans cette situation était de 19 %, selon Statistiques Canada. Depuis 2003, plus d’un ménage sur quatre (29 %) est dans cette situation.

Pour Céline Le Bourdais, sociologue à l’Université McGill et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en statistiques sociales et changement familial, cela illustre un changement certain des mentalités: « De plus en plus de femmes font plus d’argent que leur partenaire de vie et elles seront aussi de plus en plus nombreuses dans des postes professionnels plus élevés que celui de leur partenaire. Ce sont des choses qui changent tranquillement; il faut s’attendre à une période d’adaptation dans la société. »

OÙ SONT LES HOMMES?

On observe pourtant, selon la sociologue, une homogamie croissante dans la société, c’est-à-dire des partenaires ayant des situations socio-économiques semblables. Voilà peut-être un autre obstacle aux rencontres, et qui vaut aussi pour d’autres professionnelles. Pour la journaliste et psychologue Susan Pinker, qui s’est intéressée aux différences entre les genres, le déséquilibre entre les hommes et les femmes scolarisés nuirait à ces dernières : « S’il y a réellement un problème de célibat chez les femmes médecins, je serais tentée de croire que cela est en partie causé par le haut taux de décrochage scolaire des garçons au Québec. Pour plusieurs femmes hautement éduquées, il y a inévitablement moins d’hommes aussi éduqués qu’elles. » Sophie, médecin résidente, confirme : « Une fois qu’on est célibataire en médecine, il n’y a plus beaucoup d’hommes à rencontrer à l’hôpital… »

À l’instar de Nathalie, Sophie ne semble pourtant pas chercher un homme au profil identique au sien. Elle a eu de brèves relations, notamment avec un massothérapeute, un informaticien, et un musicien. Elle raconte : « J’ai été en couple durant plus d’un an avec le musicien. Personnellement, je ne voyais aucun problème, mais pour lui, il était inconcevable que ça fonctionne, nous deux. Certains hommes nous voient avec un halo de prestige. Peut-être que cela les complexe par rapport à leur propre métier. »

Si les deux médecins interviewées ne voient pas d’inconvénients à être en couple avec un électricien ou un artiste, plusieurs femmes professionnelles limiteraient inconsciemment leurs possibilités de rencontres, comme l’explique Susan Pinker : « Les recherches effectuées pour mon livre Le sexe fort n’est pas celui qu’on croit révèlent que, peu importe leur niveau d’éducation, leur salaire ou le pays où elles vivent, les femmes recherchent un partenaire qui gagne plus qu’elles. »


DES STÉRÉOTYPES QUI ONT LA VIE DURE

Fany Gaudet, une psychologue clinicienne qui rencontre régulièrement des médecins dans le cadre de sa pratique, est du même avis : « Les femmes recherchent souvent un partenaire avec un statut socio-économique équivalent ou supérieur au leur. » En revient-on ainsi à ce fameux rôle de « mâle pourvoyeur »? « Même dans une société moderne comme la nôtre, certains hommes souffrent lorsqu’il y a cette inversion des rôles. Le rôle du mâle pourvoyeur est encore valorisant pour eux », observe la psychologue. « Il est de bon ton pour les hommes d’affirmer que ça ne les dérange pas, renchérit Nathalie. Mais c’est faux, ça les dérange! Beaucoup d’hommes veulent encore être le défenseur de la veuve et de l’orphelin. Je n’ai pas besoin de ça moi, ni d’un pourvoyeur! »

Il est vrai que les femmes médecins bénéficient habituellement d’une solide indépendance financière. Il peut alors être difficile pour un nouveau conjoint de trouver sa place dans une vie déjà bien établie et bien remplie. « Les hommes recherchent une certaine valorisation de leur profession et du style de vie qu’ils peuvent offrir à leur conjointe, soutient la psychologue Fany Gaudet. S’il y a un déséquilibre important des pouvoirs, cela peut mener à une dévalorisation. »

Pour Pascal, infirmier, l’idée d’être en couple avec une médecin le dérange un peu : « Je me sens macho et ridicule de l’avouer, mais mon orgueil en prendrait un coup puisque je pense qu’il est de mon devoir de subvenir aux besoins de ma famille. » Sylvain, ingénieur, ne serait pas dérangé par le statut social d’une médecin, mais concède que cela l’agacerait probablement s’il avait un emploi moins « prestigieux ». « Personne n’aime être dépendant de quelqu’un d’autre, explique-t-il, et une médecin va vouloir un train de vie de médecin… Et il ne faut pas se mentir non plus : les jeux de pouvoir dans la séduction existent vraiment. Les hommes et les femmes n’auront jamais les mêmes rôles. »

Que les femmes médecins à la recherche de l’âme sœur se rassurent, plusieurs hommes s’engageraient sans problème avec elles. C’est le cas d’Arnaud, journaliste dans la mi-trentaine : « Je ne verrais aucun inconvénient à être en couple avec une médecin. La “dépendance financière” actuelle de ma femme vis-à-vis de moi est plutôt minime, et ne joue aucun rôle dans l’attirance que j’éprouve pour elle. » Sébastien, lui, est en couple avec une étudiante de médecine de première année : « Je serai fier de ma blonde quand elle sera médecin! Et le salaire ne m’intimide pas du tout, puisque je n’accorde pas d’importance à qui rapporte quoi. En fait, ce sera plutôt un avantage, parce que j’aimerais ouvrir ma propre micro-brasserie, et son salaire me permettra de me consacrer à ça. »

DU TEMPS POUR LES RENCONTRES?

Sébastien avoue par contre avoir certaines craintes par rapport aux futurs horaires exigeants de sa conjointe. La conciliation travail-famille, même si elle est ardue pour les hommes comme pour les femmes, est vécue plus difficilement par ces dernières. Et cela, même lorsque leur salaire est le principal revenu de la famille, comme le remarque la psychologue Fany Gaudet. « Je rencontre beaucoup plus de femmes que d’hommes médecins dans ma pratique, note-t-elle, et il y est souvent question de leurs difficultés à gérer leurs vies personnelles et professionnelles en même temps, à réussir à compartimenter ces deux sphères. » Ce sont aussi les femmes, à son avis, qui sont les plus sollicitées pour des relations d’aide par l’entourage : les enfants, les parents vieillissants… Elles vivent donc un fardeau supplémentaire que leurs confrères vivent moins.

Comme le note la psychologue, les horaires de fou des médecins laissent moins de temps pour « développer un solide réseau social », et, par le fait même, pour les rencontres amoureuses. Une situation connue pour Nathalie : « Je dis souvent que la médecine est un amant très exigeant. Notre charge de travail limite beaucoup les possibilités de sortir, et de rencontrer des gens. » Sophie admet qu’elle voit plusieurs collègues s’investir totalement dans leur carrière, au détriment de leur vie amoureuse ou familiale. « À mon avis, c’est un piège », croit-elle.

L’auteure-psychologue Susan Pinker remarque un autre frein aux rencontres amoureuses des femmes médecins : les longues années consacrées à leurs études en médecine. « Au moment où elles sont prêtes à être en couple ou à fonder une famille, ces femmes sont au début ou à la mi-trentaine. Si on a démontré que les femmes recherchent un homme qui gagne plus qu’elles, la majorité des hommes préfèrent quant à eux une femme de leur âge ou plus jeune… »

Et les femmes médecins, que recherchent-elles? Pour Sophie, il est primordial que son futur conjoint ait assez de confiance en lui pour assumer son statut de médecin. « Le conjoint idéal ne doit pas être trop rigide concernant les horaires et les disponibilités, admet Nathalie. Ça prend aussi quelqu’un d’autonome et d’indépendant. »

Lueur d’espoir pour les médecins célibataires, les princes charmants existent! Éric, 39 ans, est en couple avec Geneviève, 40 ans, médecin de famille. Ils ont trois enfants et sont ensemble depuis 23 ans. L’homme d’affaires reconnaît que le fait de partager sa vie avec une médecin n’est pas de tout repos, mais il ne changerait rien aux dernières années passées avec sa femme : « Nous avons fait mentir l’idée qu’un couple ne traverse pas des études en médecine, et nous avons vécu un paquet d’aventures et d’histoires qui n’auraient pas eu lieu si ma conjointe avait eu une autre profession. Et puis, c’est très pratique quelqu’un qui règle tous les petits bobos de la famille… »

*Par souci de préserver la confidentialité, les noms recueillis pour les témoignages personnels de cet article ont été changés.

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