Katmandou 82

Deux mille douze : mon père est mort. Je fais l’aller-retour Québec-Trois-Rivières depuis trois mois. Bientôt, il ne restera de lui que quelques lumières pour ceux qui l’ont aimé.

Népal : Katmandou 82

PAR CLAUDE GARCEAU, MD

Deux mille douze : mon père est mort. Je fais l’aller-retour Québec-Trois-Rivières depuis trois mois. Bientôt, il ne restera de lui que quelques lumières pour ceux qui l’ont aimé. Je suis seul, pour une dernière nuit, dans la maison de notre enfance, rue Sainte-Ursule, et je vous jure que les marches de l’escalier craquent sous des pas familiers. Pas question, évidemment, d’aller voir qui rôde… tous mes sens aiguisés, je vais tenter d’occuper une longue nuit en espérant vitement la délivrance de l’aurore.

La marche du temps s’est arrêtée rue Sainte-Ursule, en 1982, quand les trois frères sont partis pour étudier la médecine à l’Université Laval. En vidant l’un de mes tiroirs, je tombe sur une vieille enveloppe brune. Des lettres que j’avais envoyées à ma mère de Katmandou, précieusement rangées.

Par défi, par désir de m’affranchir et de commencer enfin ma vie, j’avais décidé de faire un grand coup. Katmandou, la ville mythique d’une autre génération, ferait l’affaire. Liberté, Orient, montagnes, aventure. Sans le savoir, je m’élançais dans une voie sans issue, un road trip qui allait durer toute une vie.

Katmandou était et est encore une cuvette polluée entre des montagnes de 6000 mètres. Les taxis se bousculent entre les vaches sacrées et les pousse-pousse. On nous dépose au Katmandou Guest House, l’arrêt obligé des hippies de l’autre décade. La nuit vient, nous marchons dans l’obscurité la plus totale… Tout autour, les odeurs : muscade, curry, kérosène et merde… La lune dans le caniveau éclaire à peine les petites allées qui nous amènent vers Durbar Square.

Des yeux sombres, ornés de khôl et de pétales de rose, nous interpellent. Puis, nous voilà au ghât de Pashupatinath. Sur les berges de la rivière, de futurs morts, malades résignés transportés par leur famille, regardent les préparatifs de la crémation. J’avais 20 ans, et l’expérience de la mort n’était qu’abstraite; une simple occasion de prendre des photos-trophées. En face de nous, la famille contemple le bûcher funéraire, l’occasion de fermer la grande boucle de la vie. Et moi, qui crois tout saisir, le temps du bref déclic d’un Kodachrome 64.

Le trekking au Népal est une affaire sérieuse. Il faut engager le sirdar (autrement dit, le chef, obligatoirement un membre de la mafia sherpa), un cuisinier et des porteurs. Les blancs marchent, les porteurs portent. Un des dix membres de l’expédition est un fantassin de l’armée canadienne, son premier devoir est d’assurer le bonheur de son peloton. Il revient d’une expédition au marché local. Sous son manteau, il cache un petit colis plein de matière brune. De celui-ci s’échapperont plus tard des volutes bleutées, que nous laisserions traîner dans l’air des montagnes…

L’air du sérail est humide et dense; la mousson se fait attendre. Les sangsues tombent des arbres, s’infiltrent dans les œillets des bottes en y laissant des taches de sang. Des pèlerins venus du Tibet poussent leurs yaks. Une longue montée nous amène au lac Gosainkund. Treize mille pieds. Un sâdhu y réside en permanence. Officiellement, il y est pour une communion avec Dieu. Mais tout esprit a un versant physique. L’homme tend la main aux filles du trekking, qui, bouleversées par le saint homme, lui donnent l’aumône. Comment peut-il vivre à cette altitude, en haillons, et pieds nus?

J’ai atteint mon sommet; il est grand temps de redescendre. Je suis vanné, fini, transformé en un gentil petit vieillard de 60 ans, alors que je suis dans les faits encore tout jeune. Se lever est devenu un effort; en deux mots, le mal des montagnes dans ses balbutiements, ce foutu mal qui fera avorter toute velléité de me hisser au sommet de la haute montagne. La pluie tombe dru, alors que nous redescendons vers les vallées embrumées.

Nous plantons la tente pour avoir une vue imprenable sur les gorges de la Trisuli, le torrent qui rugit 4000 mètres plus bas. Ma voisine contemple les paysans qui ramènent les bêtes; une grande paix s’installe, et le vent gorgé d’humidité nous rappelle que la mousson est presque arrivée en cette fin de juin. La sérénité du moment semble émouvoir ma voisine, car elle pleure. Pourtant, cette femme de 60 ans aura réussi à nous donner quelque leçon, à nous, les jeunots, durant la terrible marche d’approche, ces 8000 pieds de dénivelé en trois jours. Son partenaire de vie est mort il y a peu de temps. Elle et lui rêvaient d’un grand voyage, leur premier choix étant une traversée du Sahara, mais, comble d’ironie, leur départ avait été annulé in extremis par des orages violents qui avaient complètement détruit plusieurs des villages du circuit.

Les drapeaux de prière flottent au vent. Derrière nous, sept chortens, ces curieux monuments contenant les restes de saints lamas, ne sont maintenant qu’à quelques mètres du précipice, après des centaines d’années d’érosion. Vers minuit, des bruits assourdissants nous réveillent, la mousson tant espérée se déchaîne. Des torrents d’eau dévalent maintenant la pente où nous avions installé notre tente pour profiter de la vue sur la vallée.

La terre se liquéfie, le minéral devient mer. La pluie s’infiltre partout; bientôt, nous allons flotter dans nos sacs de couchage. Grelottant, notre petit militaire décide d’administrer des soins palliatifs à ses compagnons d’infortune en partageant avec eux une bonne partie de la motte brune précieusement cachée, depuis Katmandou, dans le fond de son havresac. Ce traitement inespéré apaise notre triste équipée. Nous regardons, hébétés, un troupeau de yaks passer entre les tentes. Je ne me lasse pas de suivre du regard le petit poussant les bêtes; ses mouvements stroboscopiques me fascinent. L’enfant me parle en népalais, mais j’ai acquis un don, et comme le Saint-Esprit, je comprends toutes les langues. Ruisselant de boue, nous finissons par retrouver un certain équilibre et, très sagement, allons nous réfugier chez des paysans. Comme au théâtre, nous sommes dans l’ombre, et, en silence, contemplons la vie de cette petite famille se jouer devant nous. La grand-mère, qui allume le feu, le mari, qui se réchauffe en fumant une longue pipe, le beurre rance de yak, qui fond sur le riz fumant, les petits cris du bébé tout heureux de la tétée au sein maternel, et les petits chants, presque des murmures, de la jeune mère. Était-ce l’effet du haschisch? Je ne le sais pas, mais en cet instant précis, nous avions la certitude d’être dans un de ces très précieux et rares moments de communion et d’osmose avec le genre humain. Pour les Népalais, la vie n’est qu’un cercle, l’énergie de l’être se transformant sans cesse, comme le mouvement de la main qui fait tourner un moulin à prières et libère les mots de Dieu qui s’envolent vers d’autres espaces…

Cette nuit, que j’ai passée alors que j’étais esseulé dans la maison de mon enfance, s’est enfin terminée. J’ai vidé tous mes tiroirs et regardé des photos oubliées au fond de vieilles enveloppes. Sur l’une d’elles, on voit un grand jeune homme roux, maigre, très maigre, contemplant au loin les montagnes himalayennes. Que reste-t-il maintenant de ce grand Tintin naïf, plein de certitudes, et avide d’aventures?

Le retour du Népal ne s’est pas déroulé comme prévu : perte du passeport à Delhi, errance dans le nord de l’Inde dans un vieil autobus loué avec une famille de Russes travaillant sur la bombe atomique indienne. Mais je vous réserve ce récit pour une autre fois si, chers lecteurs, vous m’êtes gentils et fidèles…

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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