« Ménagerie hospitalière »

Après une fin de quart éreintante ponctuée de deux réanimations non réussies, je m'apprête à ouvrir mon casier quand j’aperçois une espadrille blanche en obstruant l’entrée...

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD
ILLUSTRATION : NATHALIE DION 

Après une fin de quart éreintante ponctuée de deux réanimations non réussies, je m’apprête à ouvrir mon casier quand j’aperçois une espadrille blanche en obstruant l’entrée.

L’espadrille blanche, au fumet de poissonnerie en pleine canicule de juillet, appartient à nul autre que Jérémie, mon demi-frère de 12 ans mon cadet. Mon père, à la mort de ma mère, est demeuré seul avec moi quelques années, nonobstant quelques blondes ou brunes satellites aux yeux trop maquillés et au rire matinal embarrassé. Par la suite, il a décidé de vivre en couple un peu plus engagé. Il est tombé amoureux de Valérie, une infirmière rouquine au teint rougeaud et aux cris d’extase tonitruants. Sa générosité n’a d’égal que son postérieur bien joufflu. Pour mon plus grand plaisir, mon père l’a mariée. À mon grand déplaisir, ils ont conçu Jérémie.

Il est arrivé dans ma vie le jour de mes 12 ans. J’étais férocement jalouse. Je venais de descendre d’un échelon dans l’ordre des priorités de mon père, au même titre que mon prénom, qui s’est vu amputé d’une lettre. « Lé » est le premier mot qui est sorti de sa petite bouche édentée. De fil en aiguille, constatant que mon père m’aimait toujours autant, j’ai commencé à m’intéresser à mon demi-frère. J’étais une sorte d’ange-gardien, son pare-feu contre le monde des adultes. Bien sûr, il était impossible, turbulent, énergivore, gâté pourri, mais adorable. Le voilà maintenant devenu un jeune homme de 22 ans épris d’une passion pour les bêtes exotiques telles que tarentules, blattes montréalaises, serpents, danseuses érotiques et jeunes policières. Il farfouille dans mon casier à la recherche de mes clés de voiture. Je prie ardemment pour qu’il n’y ait pas déposé malencontreusement un œuf de blatte obèse ou une souris destinée à Hector, son cobra royal.

Je soupire et, d’un ton las :

– Jérémie.
– Lé.

Ses yeux, surplombés d’une casquette à l’effigie des Nordiques – il est dans sa phase hipster – expriment la stupeur du chat pris en flagrant délit à s’abreuver dans la cuvette.

M’adressant au chat à casquette:
– Tu fais quoi, là?

Mon frère bredouille :

– Heu… je voulais aller nourrir Fernand (mon chat au caractère de chien).
– Avec quoi? Les souris d’Hector?

Impatiente, fatiguée et affamée, je commence à agiter ma jambe gauche spasmodiquement : c’est que Fernand n’a pas besoin qu’on le nourrisse davantage. Pourquoi ma voiture devient-elle tout à coup essentielle à l’opération Sauvons-les- chats-obèses-de-la-famine?

– Changer sa litière, alors?

Le ton est contrit et frôle le désespoir d’un concessionnaire d’automobiles résigné à vous vendre un balai à neige à 25 $ plutôt qu’une voiture à 50 000 $.

Haussement d’épaules de ma part :

-Non. Mon chéri est là pour veiller sur le carré aux dattes de Fernand.

Puis, reprenant :

– Comment crois-tu que je serais retournée à la maison sans ma voiture?

Ma moitié de frère me jette un petit regard par-dessous avec une pointe d’ironie – la ressemblance avec notre père est stupéfiante :

– Ben non, je serais revenu à temps… ou t’aurais pris un taxi!

C’est comme ça que je l’aime, mon frérot! Égocentrique, spontané et manipulateur.

– Ou j’aurais appelé la police, car j’aurais cru mon auto volée!

Sur un ton exaspéré, je poursuis :

– Pourquoi tu ne m’as pas avertie que tu voulais l’emprunter?

Jérémie n’a pas le temps de répondre qu’un rugissement suivi d’un boum fracassant nous distraient momentanément de notre conciliabule familial. Une fine poussière blanche se répand dans le vestiaire, déclenchant chez moi des éternuements en salve.

Je me dirige vers l’origine du bruit pour me retrouver à la hauteur de pieds chaussés de cuir italien brun pédalant dans le vide. Je constate avec horreur que lesdits pieds appartiennent à un collègue orthopédiste,

le Dr Boileau, qui est suspendu dans le vide par un trou du plafond.

Il a dû passer à travers le plancher de son bureau situé au rez-de-chaussée pour atterrir sur notre plafond au sous-sol. Des travaux de réfection des conduits d’aération sont en cours dans notre hôpital, ils occasionnent sans aucun doute une faiblesse structurelle. Le médecin a les yeux exorbités, sa cravate étant demeurée coincée entre les deux madriers qui ont stoppé sa chute. Jérémie est derrière moi. Il entreprend d’escalader les casiers afin de décrocher mon infortuné collègue de sa fâcheuse position. Je réussis à attraper le malheureux, non sans peine. La musculation en salle, on ne sait jamais quand ça peut servir.

Petite parenthèse sur le Dr Boileau. Quarante-cinq ans, narcissique célibataire notoire qui n’aime personne sauf lui-même. Ses crises de diva à la salle d’op ou sur les étages sont entrées dans les annales de notre hôpital. Il crie et vocifère si le dossier du patient qu’il est venu voir n’est pas immédiatement devant lui à son arrivée. Il ne répond pas à ses appels de garde les dimanches ni en semaine après 18 heures. Nous sommes tous des idiots si nous osons l’appeler pour lui demander un avis sur une radiographie. Nous sommes aussi des idiots si nous aimons notre métier et des idiots finis si nous nous intéressons à nos patients ou à nos collègues. Ses consœurs enceintes pleurent au moins une fois par trimestre. Ses résidentes doivent supporter ses humeurs et ses avances grossières. Il m’a plus d’une fois engueulée au téléphone et – Hé ! Hé ! – je lui ai raccroché la ligne au nez à au moins deux reprises. Bref, l’idée m’effleure de ne pas le sauver. Or, mon devoir l’emporte sur mon cruel manque d’empathie. De plus, je me dois de l’admettre : il est bon dans son domaine. C’est un king et nous en avons malheureusement besoin dans notre hôpital. Curieusement, ses patients l’aiment. Bref, je ne dois pas m’emballer à l’idée qu’il pourrait mourir. C’est comme constater qu’il vous manquait un seul numéro pour gagner 50 millions à la loterie.

Mon état émotif oscille entre l’exaltation de sauver une autre vie et le désespoir de sauver la sienne. Jérémie, qui a le courage et l’impétuosité de sa jeunesse, lui lance « Hé! Dude, une chance qu’on était là! Tu te rends compte que tu serais dans un sac

noir s’il n’y avait eu personne ici ? » Finalement, je l’aime bien, mon frère…

C’est à ce moment-là que Bertha, furet de Jérémie caché dans le chandail de ce dernier, décide de sortir et d’aller mordiller les chaussures italiennes de l’éminent spécialiste.

Le médecin essaye d’asséner de grosses claques à Bertha, la frôlant de peu :

– C’est quoi cette bête-là, Léa?

– Un furet spécialisé en zoothérapie. Vous verrez, elle mord, mais elle vous aidera à mieux vous connaître, Dr Boileau. Ne vous en faites pas, vous êtes déjà immunisé contre la rage.

Bertha, comme pour appuyer mes propos, lui montre les dents. J’ai pitié pour l’animal : elle risque l’empoisonnement si elle lui saute à la gorge. Cette gentille furet est géniale. Elle devient illico ma mascotte, mon porte-étendard des médecins-opprimés-par-leurs-pairs. Décochant au médecin un regard noir et vindicatif, Jérémie rattrape la petite bête à son corps défendant. J’imagine que mon frère regrette amèrement son héroïque sauvetage du haut des casiers.

Je fais signe à Jérémie, qui a remis Bertha bien au chaud dans son chandail, de demeurer avec notre orthopédiste amateur de bungee et j’appelle aux urgences avec mon téléphone portable. Je veux qu’un médecin, une infirmière et un préposé descendent avec une civière dans le vestiaire 7 afin que mon collègue soit examiné convenablement. Et discrètement. Car la dernière chose que mon confrère voudrait, j’en suis certaine, c’est que l’affaire s’ébruite. Ho ! Elle s’ébruitera, croyez-en ma parole ! Mais pas maintenant… On peut lui donner un sursis d’un jour ou deux, quand même !

L’équipe arrive et mon collègue est emmené aux urgences sur un matelas immobilisateur et avec un collier cervical bien en place. Et là, je ne demande qu’une chose : retourner chez moi après cette journée interminable.

– Bon, on se commande une pizz’ à la maison, Jérémie?

– Mmké. Je donnerai mes croûtes à Fernand.

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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