Docteur des villes, Docteur des champs

Pratiquer à la fois dans le Grand Nord et en plein cœur de la ville : rencontre avec le Dr Olivier Sabella, un docteur des villes tout aussi amoureux des grands espaces...

PORTRAIT DE PRATIQUE : DR OLIVIER SABELLA

PAR CAROLINE ARBOUR

Pratiquer à la fois dans le Grand Nord et en plein cœur de la ville, profiter à la fois des aurores boréales et des festivals de Montréal ; le docteur Olivier Sabella se trouve choyé de pouvoir mener ainsi une pratique hybride, lui permettant de toucher à tout. Rencontre avec un docteur des villes tout aussi amoureux des grands espaces.

Le Dr Olivier Sabella

Je me dirige vers la clinique communautaire de Pointe Saint-Charles en déambulant dans le décor éclectique des rues du quartier. Le contraste de deux réalités. À mon arrivée, le sourire du Dr Olivier Sabella m’accueille et me révèle d’emblée cette nature optimiste qui le caractérise et qui teintera le cours de notre entretien.

Toujours attiré par les populations marginalisées, le Dr Sabella a tout de suite mis le cap sur le Grand Nord à sa sortie de l’école de médecine de McGill, en 2007. Devenu omnipraticien par choix, parce que cela lui permet de goûter un peu à tout et de se sentir, jusqu’à un certain point, à l’aise dans plusieurs domaines de la médecine, son poste à l’hôpital de Chisasibi lui convient parfaitement. « D’un point de vue clinique, c’est bien, car les défis sont grands et intéressants. C’est la polyvalence à l’extrême. Il faut assumer son rôle de médecin de famille jusqu’au bout, et parfois même plus », précise-t-il avec enthousiasme.

VIVRE DEUX RÉALITÉS

Après un an de travail à temps plein auprès des communautés autochtones, des raisons personnelles le ramènent à Montréal. Incapable de délaisser complètement ces populations trop souvent oubliées, il continue d’y travailler à temps partiel. Le médecin passe donc un total de 18 semaines par année à œuvrer auprès des communautés cries, à raison de 4 ou 5 semaines à la fois. « J’aurais pu continuer à ne faire que ça, mais malgré les raisons qui me retenaient à Montréal, j’avais besoin d’en faire plus! » avoue-t-il.

C’est à ce moment qu’il a complété sa pratique par un poste à temps partiel à la clinique communautaire de Pointe Saint-Charles. Ce quartier étant le deuxième plus pauvre de Montréal, Dr Sabella y retrouve, en partie, cette population marginalisée avec laquelle il aime travailler. « De par sa mission et son historique, la clinique rejoignait de très près mes valeurs de justice sociale et d’accessibilité », confie-t-il. « C’est dans ce quartier qu’a été créée la première clinique médicale gratuite. La clinique communautaire de Pointe Saint-Charles est donc, en quelque sorte, le premier CLSC. »

D’un point de vue clinique, la pratique nordique diffère de la pratique urbaine entre autres par la limite de ses moyens d’intervention. Les spécialistes, dits « itinérants », ne visitent l’endroit qu’occasionnellement. Il n’y a pas de salle d’opération, et outre les rayons X et le laboratoire, les tests diagnostiques doivent être effectués hors du territoire. Les consultations téléphoniques et les évacuations médicales sont donc courantes. Outre l’hôpital de Chisasibi, les neuf communautés autochtones de la région sont desservies par huit dispensaires, dans lesquels on trouve parfois un omnipraticien, mais plus souvent, des infirmières seulement. Le Dr Sabella doit donc non seulement consulter les spécialistes par téléphone, il doit lui aussi guider ainsi les infirmières de la région faisant appel à son expertise.

Les besoins de soins spécialisés ou de tests spécifiques sont les principales situations menant à une évacuation médicale. Ces dernières s’imposent plusieurs fois par mois, donc assez fréquemment. « Par exemple, un patient chez qui l’on suspecte une appendicite devra être évacué afin d’obtenir son diagnostic. » La liste des besoins de l’hôpital de Chisasibi est donc exhaustive. Selon le Dr Sabella, « le scanner figure définitivement en haut de la liste des équipements qu’on souhaiterait avoir sur place. Cela diminuerait assurément le nombre d’évacuations médicales, et [il est] convaincu que cela coûterait moins cher en bout de ligne »

Les moyens étant limités, l’équipe médicale à Chisasibi est par conséquent beaucoup plus petite que dans un grand hôpital urbain. Tandis que dans ces derniers, la pratique se veut plus unidirectionnelle et hiérarchique, la façon de faire à Chisasibi est très collégiale, et il s’agit là d’un aspect qui plaît beaucoup au médecin.

UN COEUR QUI POINTE VERS LE NORD

Selon Dr Sabella, les pratiques urbaines et nordiques se rejoignent sur la nature des enjeux auxquels ils font face : l’augmentation continue du taux d’achalandage et de la lourdeur des cas. Lui et ses collègues ont noté qu’avec les années, les journées de travail s’allongent et le peu de sommeil qu’ils s’accordent lors de leurs gardes diminue. Le manque de médecins et autres intervenants se fait aussi de plus en plus criant.

Quoique semblables aux défis des grands centres, ceux de la pratique nordique s’inscrivent à l’intérieur d’un contexte bien différent, précise le médecin. Pour quiconque œuvrant auprès des communautés autochtones, il est primordial de comprendre l’ampleur de la fracture sociale et familiale que ces gens ont connue il y a quelques décennies. « Une des principales conséquences de cette brisure, outre la complexité des problèmes psychosociaux qu’elle a engendrés, est l’appauvrissement du réseau social des gens. Ça change la perspective. » Un des meilleurs exemples de l’impact sur sa pratique est le taux d’absentéisme beaucoup plus élevé auquel font face les médecins à Chisasibi. « Ça complique le suivi médical des patients. Pour quelqu’un qui veut que ça roule, ça peut être frustrant. Mais la bonne nouvelle est que ce taux tend à diminuer lorsque les médecins restent », indique Dr Sabella, qui l’a personnellement remarqué chez sa clientèle.

EN ÉQUILIBRE SUR LE FIL DE LA VIE

D’un point de vue personnel, Dr Sabella croit que le principal inconvénient de sa pratique hybride est le sentiment de culpabilité qui l’accompagne chaque fois qu’il quitte une clientèle pour aller rejoindre l’autre. « Ça donne aux gens l’impression que je suis toujours parti en vacances, mais en réalité, je n’ai pas pris de congé depuis deux ans ! » Il compte cependant remédier au problème cette année, avant de lui-même s’effondrer. N’ayant pas de famille l’attendant à la maison, il profite de la liberté que cela lui laisse de vivre aisément la dualité de ces réalités. Il espère toutefois pouvoir continuer à le faire si sa situation venait à changer ; c’est pourquoi il prend les choses une année à la fois.

Quoiqu’il ne se considère pas comme spécialiste des populations marginalisées, il croit qu’il serait bénéfique de faire de la médecine sociale une spécialité, à l’image du modèle de pédiatrie sociale développé par le Dr Gilles Julien. « Cela augmenterait, du moins, la visibilité de la problématique. » Olivier Sabella se trouve choyé de pouvoir mener ainsi une pratique hybride, lui permettant de toucher à tout. Non seulement dans un contexte professionnel, mais sur bien d’autres plans aussi. À Montréal, il jouit du côté vibrant de la ville et de l’accès direct à tout un réseau de divertissement culturel. À Chisasibi, il sort faire des promenades dans la taïga, assiste au spectacle des aurores boréales et se fait inviter à des festins par des amis cris.

 

***

Connaissez-vous un médecin dont la pratique médicale – publique ou privée – est inédite ?
Envoyez-nous vos suggestions! 

ÉCRIVEZ-NOUS À SANTEINC@CMA.CA

La parole est à vous!

Pour poser une question, envoyer un commentaire, une lettre, un témoignage, un article d’opinion ou une analyse personnelle…

Quoi d’neuf, Docteur?

Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur  votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? 

Vieilles bouteilles, frais bonheur

«D’un point de vue vigneron, le bouchonnage reste l’ultime action œnologique dans l’élaboration d’un vin. C’est aussi la seule qu’il…»

Pétoncles poêlés, salsa maison

«Quand vient le temps de passer de la terrasse au confort de notre salle à manger, c’est aussi l’occasion de profiter pleinement…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD