Docteures au pouvoir

Je ne crois pas que les femmes soient sciemment écartées par les hommes, qui voudraient garder « le pouvoir ». Cependant, tout comme les femmes en entreprises...

Pénurie de femmes aux commandes

PAR DRE JANA HAVRANKOVA

En 2009, la Dre Monique Boivin a provoqué une tempête en déclarant dans le magazine L’Actualité : « Il faut stopper la féminisation de la médecine1 ». Par-dessus bord, la rectitude politique et la posture féministe ! Venant de n’importe quel quidam, cette proposition aurait été soit ignorée soit oubliée rapidement. Mais Monique Boivin n’est pas n’importe qui. En 1984, elle a fondé le comité des femmes médecins au Collège des médecins du Québec. Ce comité a été aboli pour « mission accomplie » en 1995. Pourquoi une femme médecin, qui a contribué à l’avancement des femmes en médecine et qui a pu en observer les effets, voudrait-elle freiner cette évolution? Elle s’explique : « Le médecin a deux maîtres : le patient et la médecine »

MA DOCTEURE EST BIEN BONNE!

Personne ne pourra contester le fait que les femmes s’avèrent aussi compétentes que les hommes dans les soins aux patients : elles prennent souvent plus de temps, manifestent des attitudes plus motivantes, sont plus ouvertes au dialogue, encouragent plus le travail en équipe que les hommes. On le constate sur le terrain et les études le démontrent2. Par contre, les femmes voient moins de patients, s’absentent plus fréquemment et pour des périodes plus longues — congés de maternité obligent —, consacrent moins d’heures aux soins. La fameuse productivité en souffre. Ce problème pourrait être réglé par l’augmentation du nombre de médecins — hommes ou femmes — et par une meilleure organisation du travail. Ce n’est pas cela qui inquiète fondamentalement la Dre Boivin. Ce qui l’inquiète (et ce qui m’inquiète aussi), c’est la faible représentation des femmes dans les postes décisionnels.

PEU DE FEMMES AUX COMMANDES

Que ce soit dans les associations, dans les facultés de médecine ou dans les hôpitaux, les postes de direction sont en majeure partie occupés par les hommes. La situation évolue quand même. Ainsi, à la FMSQ, les présidentes des associations sont pratiquement quatre fois plus nombreuses en 2012 qu’en 2002 : 4 sur 35 (11 %), comparativement à 1 sur 34(3%). Le nombre de déléguées a aussi augmenté de 8 à 28 % au cours de la même période3. Quand on considère que les femmes comptent pour 37 % des membres de la FMSQ, on s’approche de la parité en ce qui concerne les délégués. Alors, les femmes progressent dans le monde syndical! Toutefois, jamais une femme n’a présidé la FMSQ. Pourquoi?

Les postes de direction facultaire sont aussi majoritairement investis par les hommes. Par exemple, à la faculté de médecine de l’Université de Montréal, parmi les sept vice-doyens, seulement deux sont des femmes. Mais la doyenne est une femme! Quand même! Par contre, des 18 départements facultaires, seulement 2 sont dirigés par les femmes. Est-ce mieux ailleurs? Pas vraiment. Par exemple, 14 des 16 départements de la faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke sont administrés par les hommes. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de femmes médecins à ces postes de décision?

PLAFOND DE VERRE

Je ne crois pas que les femmes soient sciemment écartées par les hommes, qui voudraient garder « le pouvoir ». Cependant, tout comme les femmes en entreprises ou en politique, les femmes médecins peuvent se heurter au fameux « plafond de verre » : exclusion des réseaux informels, constitués majoritairement d’hommes, où se décident les nominations, absence de modèles ou de tutorat féminins, perception répandue selon laquelle les femmes manquent d’ambition ou de disponibilité, qu’elles sont accaparées par les responsabilités familiales, qu’elles sont passives ou timides4.

Certains stéréotypes perdurent. Une femme qui défend énergiquement son idée sera qualifiée de têtue, d’agressive, alors que l’homme « fera preuve de détermination ». Un homme expose son point de vue avec vigueur; la femme est hystérique. Il reste vrai qu’une femme doit travailler plus fort pour convaincre tout le monde, les autres femmes incluses, qu’elle est l’égale de l’homme.

EST-CE HORMONAL?

Sans tomber dans le déterminisme biologique, on ne peut que constater que les hommes et les femmes n’abordent pas la solution des problèmes de la même manière. La charge d’un poste de décision, ainsi que l’interaction avec de multiples personnes accentuent cette différence. Goût de la performance, esprit de compétition, inclination au combat pour la domination sont des caractéristiques plus présentes chez les hommes que chez les femmes. La recherche de consensus, la conciliation, l’absence de besoin de dominer, sans ressentir cela comme de l’infériorité ou de l’insuccès, se retrouvent plus souvent chez les femmes. (Ne vous fâchez pas : je parle de la moyenne !) Certains modèles sociaux participent sans doute à forger ces caractéristiques. Comme le sommet de la hiérarchie est majoritairement formé d’hommes, les attitudes et manières masculines y prévalent. Certaines femmes ont du mal à se mouvoir dans cette « culture ».

Aussi, avec mon expérience au sein de nombreux comités, j’ai pu observer que les femmes sont davantage préoccupées par les résultats tangibles, alors que les hommes retirent une satisfaction du processus de négociation et des discussions en tant que tels. Combien de fois ai-je quitté une réunion en me disant : « Bon, nous avons parlé pendant deux heures, et rien n’a avancé d’un iota. Quelle perte de temps ! »

IL N’Y A QUE 24 HEURES DANS UNE JOURNÉE !

Même si les femmes diplômées en médecine désirent exercer cette profession, elles n’ont, pour la plupart, pas renoncé à l’ambition de vivre en couple et de fonder une famille. S’il est vrai que les hommes assument de plus en plus leurs responsabilités familiales, les femmes demeurent souvent aux commandes à la maison. Pour améliorer le partage des tâches, bannissons la phrase : « Est-ce je peux t’aider? » Vous croyez malgré tout qu’elle est bien tournée? Non, car ce n’est pas la femme qui a besoin d’aide, mais le bon fonctionnement de la maisonnée, qui nécessite l’implication de chacun !

ET MAINTENANT?

Je suis convaincue qu’une femme compétente et déterminée peut faire aujourd’hui tout ce qu’elle décidera de faire. En particulier en médecine, domaine qui se féminise à grande vitesse. Non seulement les femmes pourront accéder aux postes décisionnels, mais elles seront obligées de s’y engager. Dans dix ans, la majorité des médecins en exercice seront les femmes. Voudront-elles être dirigées par cette minorité que constitueront les hommes?

Comment cette accession aux postes de commande se concrétisera-t-elle? Je déteste les quotas qui me font craindre que les femmes soient perçues comme des instruments du « politiquement correct ». Je plaide davantage pour un engagement volontaire des femmes qui en ont envie. Que celles-ci soient encouragées par les quelques femmes qui se trouvent déjà aux commandes. Que ces pionnières impriment aux réunions les caractéristiques de recherche de consensus, de collaboration et… de respect de l’horaire. Avez-vous d’autres idées? Il serait pertinent de les mettre en commun !

Par ailleurs, les hommes changent : ils cherchent davantage une vie équilibrée, une conciliation travail-couple-famille-loisirs. Je crois qu’ils seront enchantés de pouvoir compter sur la participation des femmes. Un nouveau partage de tâches se dessine…

***

Quels impacts croyez-vous que le manque de femmes dans les postes de direction du milieu médical peut avoir sur la médecine au Québec?
Écrivez-nous à santeinc@cma.ca 

RÉFÉRENCES
Dongois, Michel, « Il faut stopper la féminisation de la médecine ». L’Actualité, 4 mars 2009
Roter, D.L., Hall, J.A., Aoki, Yutaka : Physician Gender Effects in Medical Communication : A Meta-analytic Review. JAMA 2002; 288 (6) : 756-764
Kérouak, Patricia. « Portrait de la situation : Les femmes en médecine spécialisée », Le Spécialiste, mars 2012
http: //www.europeanpwn.net/files/decision_making_eu_fr_final.pdf 

A propos de Dre Jana Havrankova

Voir tous les articles par Dre Jana Havrankova
Endocrinologue Clinique médicale Saint-Lambert

Réforme, amour et violence

« En relisant les études réalisées sur le système de santé depuis la réforme de 1971, André Lemelin a été forcé de constater leur très partielle…»

Quoi d’neuf, Docteur?

Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur  votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? 

L’heure de l’apéro

«L’arrivée des beaux jours affiche un joli dégradé de rosé dans nos verres. Entre le barbecue, le matelas gonflable dans la piscine…»

Pesto de roquette candide

«Pour rendre grâce à l’été et pour nous donner un bref aperçu de l’approche Candide, John Winter Russell nous suggère cette salade …»

Vœux du présent

«Comme toute médaille a son revers, je songe à mon palmarès des « patients-plaies ». Car il y en a toujours. Il y a cette incroyable dame…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD