Meilleur avant le…

Un aspirant-docteur doit donc savoir qu’à la fin de sa résidence, la moitié de ce qu’il a appris la première année sera dépassé... Quant à moi, je réalise que j’ai refait cinq fois...

PAR DENISE DROLET, MD  

« La durée moyenne de la demi-vie de connaissances avant l’apparition d’un signal d’obsolescence est de 5,5 ans. Dans 7 % des cas, la revue avait déjà un signal d’obsolescence au moment de sa publication et 11 % des revues en avaient un en moins de 2 ans1. »

Un aspirant-docteur doit donc savoir qu’à la fin de sa résidence, la moitié de ce qu’il a appris la première année sera dépassé… Quant à moi, je réalise que j’ai refait cinq fois la moitié de mon cours de médecine… Je viens de comprendre pourquoi je suis parfois si fatiguée!

Triés sur le volet pour leur grande capacité d’apprentissage, les étudiants en médecine sont victimes de leur performance. Parce qu’ils ont toujours réussi bien au-delà des exigences de base, on attend d’eux qu’ils puissent gober en quelques années toutes les connaissances de la science médicale. Anatomie, physiologie, pharmacologie, pathologie, techniques d’investigation, modalités de traitements, et j’en passe.

Un article de La Presse2 discutait récemment de la réalité des étudiants en médecine et comparait leur apprentissage à celui d’un individu qui apprendrait à boire avec un boyau de pompier ouvert à plein régime. J’ai trouvé que l’image était très bonne. Comment ne pas étouffer, régurgiter, vomir, quand on vous fait engouffrer au quotidien, pendant 4 ou 5 ans, le fruit de plusieurs décennies de recherche médicale? La tendance à la boulimie devrait peut-être devenir un prérequis pour entrer en médecine!

Une fois qu’on a réussi à « prendre le bouillon » sans se noyer, un double défi nous attend : assumer une lourde tâche et maintenir ses connaissances à jour pour ne pas dépasser sa propre date de péremption!

Dans mes chroniques précédentes, j’ai souvent dénoncé, et je ne suis pas la seule, le fait qu’on exige trop de nous, que nous avons des limites, et que, malgré nos capacités et notre bonne volonté, nous ne pouvons pas tout savoir et faire tout ce qu’on nous recommande de faire dans le temps qui nous est imparti. L’être humain est tellement complexe, les possibilités médicales si vastes de nos jours que pour pratiquer une médecine de haut niveau respectant les règles de l’art, pour tout faire ce qu’il faut faire, nous avons besoin de temps ou de renfort, les deux denrées les plus rares qui soient dans notre discipline!

SOLUTION HORS DE PORTÉE ? ÉLIMINONS LE PROBLÈME!

Or, surprise! Alors que nos instances gouvernementales nous demandent d’être plus efficaces et d’accélérer le rythme, le discours de nos fédérations change, et l’on tente de nous convaincre que, finalement, on peut en faire moins; on peut aller plus vite puisque les examens périodiques de nos patients, tels qu’on nous recommandait de les faire il y a quelques années, ne semblent plus requis aussi souvent. Je ne devrais plus vraiment examiner les seins de mes patientes et encore moins leur enseigner l’auto-examen; la cytologie peut être espacée de plus en plus longtemps; le toucher rectal devient facultatif, etc. Finalement, la prise de tension artérielle reste pratiquement le seul test à faire, et encore, une infirmière peut s’en charger, donc de quoi se plaindrait-on? On n’a qu’à s’occuper des gens malades et ne pas oublier qu’on doit aussi les responsabiliser et leur laisser gérer le plus possible leurs problèmes, donc encore moins de visites, encore moins de temps requis… Et ainsi, pas besoin de sortir d’autres sous des coffres de l’État!

Mais nous savons très bien que cela n’est que de la poudre aux yeux. Quelle belle image que celle que notre Collège et nos fédérations donnent en nous « aidant » à mieux gérer notre temps et en tentant « d’amenuiser » nos tâches. Belle coïncidence aussi que ces recommandations allégeant nos obligations surviennent en ces temps préélectoraux, avec les propos des gouvernements qui prétendent que les ratios patients-médecins sont suffisants et que nous n’avons qu’à nous organiser!

Nous savons tous qu’il faut quand même maîtriser toutes les connaissances, quand même analyser toutes nos constatations, quand même évaluer promptement les patients pour décider ce qui sera applicable à un individu par rapport à un autre. Donc, en plus de tout ce qu’il faut connaître, on doit, en un clin d’œil, reconnaître les besoins de celui-ci ou de celui-là.

Sans blague… pensez-vous vraiment qu’on a attendu de se le faire dire avant d’agir?

Pensiez-vous qu’avec tout ce qu’on a appris pendant notre formation, on appliquait aveuglément des normes de pratique? Bien sûr, elles nous permettent d’espérer avoir moins de poursuites si on les respecte, mais notre but premier, à nous, les médecins, est de soulager et de guérir des patients, pas d’éviter les poursuites! Depuis toujours, on regarde et comprend les lignes directrices, mais on utilise notre jugement pour les appliquer selon les règles de notre art.

On peut bien tenter d’éliminer le problème, mais il est difficile de fermer les yeux sur toutes les évidences qui peuplent désormais notre réalité. Par exemple : depuis deux ou trois décennies, la pédiatrie s’est extrêmement complexifiée, avec tous ces prématurés, tous ces bébés venus d’ailleurs avec leurs particularités médicales, les cancers à traiter, les enfants souffrants de troubles du développement, de troubles d’apprentissage, etc. Il est évident que les pédiatres ne peuvent plus prendre en charge les enfants présentant une évolution plus standard. Les médecins de famille doivent donc s’en occuper, mais, pendant qu’ils assistent à des formations pour bien comprendre ces petits corps en continuelle progression, comment rester à jour pour le reste? Car si la santé de l’enfant se gère différemment de celle de l’adulte, on peut dire la même chose de celle des personnes âgées et très âgées…

Mon opinion est qu’il y a maintenant trop de notions à maîtriser en médecine pour ne pas accepter certains niveaux de spécialisation. C’est inévitable. La médecine a subi une évolution (révolution ?) vertigineuse et se doit d’être segmentée. Alors, ça prend plus de docteurs. On n’en sort pas. Bien sûr, on peut mieux s’organiser, utiliser les outils disponibles de façon encore plus efficiente et partager avec d’autres professionnels de la santé les responsabilités de notre travail. Bien sûr, on peut améliorer nos relations entre collègues et s’entraider (il y a déjà de très beaux exemples de collégialité entre médecins de différentes spécialités et divers intervenants en santé) et améliorer les soins de cette façon, mais ce n’est plus suffisant. Il faut augmenter de façon substantielle le nombre de médecins en pratique active pour offrir des soins médicaux de qualité à la population du Québec. On aura beau calculer, diviser, faire des comités, observer, il me semble que c’est l’évidence même. Tous les médecins le disent; pourquoi ne les écoute-t-on pas?

Et pourquoi nous, qui connaissons l’ampleur de notre tâche, laissons-nous encore des gérants d’estrade nous dire comment exercer la médecine et nous annoncer que nous en faisons tantôt trop, tantôt pas assez, selon la « saveur du mois » ?

Vous avez des suggestions? N’hésitez pas à m’en faire part. Peut-être réussirons-nous à nous faire entendre avant de régurgiter en chœur!

RÉFÉRENCES

1http://www.prevention-medicale.org/gestion-des-risques-lies-aux- soins/revues-de-questions-thematiques/maitrise-de-l-innovation .html
2http://www.lapresse.ca/actualites/quebec-canada/education/ 201206/12/01-4534313-medecine-des-etudiants-en-detresse .php

Omnipraticienne en Montérégie. Personne-ressource au sein du Programme d'aide aux médecins du Québec (PAMQ). Pour lui écrire : telordd@hotmail.com

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