L’argent fait le bonheur

Dans cette veine, je vous demande, un peu a contrario : et si en parlant aussi un peu du bien-être des patients, on contribuait aussi à parler du bien-être du médecin...

L’argent fait le bonheur

Quand je suis arrivée en poste l’année dernière, quelqu’un m’a dit : « N’oublie jamais que tu travailles POUR les médecins. Et uniquement pour eux, pour leur bien-être, qu’ils portent leur sarrau ou non. Dans leur vie professionnelle ou personnelle, c’est leur bien-être qui importe. Avant tout le reste. »

Quelqu’un m’a aussi rappelé les raisons initiales de la création de Santé inc., raisons qui prenaient leur source dans le besoin non comblé des médecins d’apprendre à mieux s’occuper de leurs finances et de comprendre les enjeux entourant la gestion de leurs avoirs. Encore aujourd’hui, cette idée originale du tandem Martel-Boisjoly fait des petits, puisque le lectorat Santé inc. a augmenté de 10 %1 seulement dans la dernière année, le faisant ainsi passer au second rang des publications médicales québécoises les plus lues.

Je me souviens m’être dit : « Soit. Facile. J’aime profondément les médecins, j’admire leur travail, et je pense, même s’il ne faut pas le dire trop fort, qu’ils ne sont pas exactement “comme tout le monde”. Je crois en leurs besoins particuliers, inhérents à leur statut professionnel ». Voilà ce que je me suis dit. Et je pense encore que c’est la bonne façon d’aborder ce mandat.

Mais, vous savez, ne sort pas qui veut la professionnelle de la santé au service des patients de la journaliste-gestionnaire au service des médecins…

Contre toute attente, je réalise que je suis, que je serai toujours, et ce, bien malgré moi, une professionnelle de la santé. Mon esprit est ainsi formé. Pourquoi? À cause d’une lettre du Dr Marc Couturier parue dans La Presse du 7 août dernier2. Je reviendrai sur l’impact qu’a eu sur moi cette lettre, mais je remercie cet omnipraticien qui a publiquement mis de côté une idée qui serait pourtant dans son intérêt premier — celle de valoriser l’enrichissement personnel du médecin en échange d’efforts minimaux de sa part — pour dénoncer le mode de rémunération des médecins du Québec, non pas en disant qu’ils ne gagnent pas assez, mais en évoquant la possibilité contraire! Quand un médecin lui-même critique de la sorte la rémunération médicale, et qu’il n’est probablement pas le seul sur 20 000 médecins à le faire, en plus de tous les analystes du système de santé qui l’affirment haut et fort (voir le texte « Gagner moins pour sauver le système? »), c’est qu’il est peut-être temps de tendre l’oreille quand on dit que la rémunération médicale est devenue l’un des principaux enjeux de notre système de santé.

Santé inc. traite de business médical. Mais on peut élargir les frontières du business de la santé au-delà de celles qui délimitent le carré de cuir que vous traînez dans votre poche arrière. Ainsi, le « inc. » pourra désormais être compris comme un clin d’oeil ironique à un domaine où l’argent, aspect important de la vie des médecins s’il en est, ne constitue que l’un des enjeux autour desquels gravite la profession médicale, ses acteurs, et, par extension, les patients et la société.

Dans cette veine, je vous demande, un peu a contrario : et si en parlant aussi un peu du bien-être des patients, on contribuait aussi à parler du bien-être des médecins? Après tout, celui qui aspire à devenir médecin le fait rarement pour de banales raisons salariales (sinon, il ne persiste pas dans cette voie ou il est fort malheureux!). Le patient, lui, par contre, est le plus souvent au coeur de ses préoccupations scientifiques, humaines et professionnelles. Si on arrive à favoriser un meilleur accès des patients aux services de santé et une qualité croissante des soins, n’est-ce pas soi-même que l’on sert?

C’est bien à cela que nous ramène le Dr Couturier dans sa lettre en dénonçant l’ineffable quête de confort des individus et, par ricochet, la toute-puissance des corporations médicales. Les syndicats, nul ne pourrait d’ailleurs leur en tenir rigueur, représentent les intérêts de leurs membres. Mais que faut-il vraiment exiger de ces derniers à titre d’individus? Qu’ils luttent pour en avoir toujours plus? Ou toujours mieux? Et est-ce que mieux veut dire plus? Je pose la question, puisque, tous, vous savez qu’il n’est pas possible d’avoir le beurre et l’argent du beurre.

Car, malgré tout, le confort — votre confort — dépend à long terme de la santé du système pour lequel vous oeuvrez. Combien êtes-vous à dénoncer la culture en silo, le manque de vision de tel ou tel dirigeant, de tel ou tel parti politique, la surcharge de travail, la mauvaise organisation, le trop grand nombre de gestionnaires, la mauvaise répartition des effectifs, le manque de ressources, et j’en passe? Et le salaire des médecins, lui, ne fait-il pas aussi partie du portrait ? On jase, là…

Je sais que le sujet est délicat. Qu’il est presque étonnant que la verte rédactrice en chef de Santé inc. ose soulever l’idée que les médecins devraient peut-être, qui sait, défendre de nouvelles positions salariales. Mais laissez-moi vous dire ceci : chaque médecin, chaque expert de la santé que vous êtes en l’occurrence, est une grande ressource. Que l’on doit payer, et que l’on doit de surcroît bien payer. Mais quand le confort et la loi du « toujours plus » deviennent des paradigmes que l’on ne questionne plus, on perd tous au change, et on mord sa propre queue.

Je suis, comme vous, une professionnelle de la santé. Et quand je pense à vous, j’y pense en tant que personne qui doit avoir tous les motifs possibles d’aimer avec passion sa profession, sa vie et son existence, bien au-delà de l’argent qui, comme on le sait, ne fait pas le bonheur. C’est l’humble mandat que je me suis donné. Et je compte bien tenir parole.

 

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Éditrice et rédactrice en chef
Marie-Sophie.L’Heureux@cma.ca

 

RÉFÉRENCES
1 Readership Highlights, Pmb Medical Media Study, 2012.
2 http://www.lapresse.ca/debats/votre-opinion/201208/07/01- 4563077-le-plan-du-dr-barrette-un-voeu-pieux.php

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L’Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d’autres médias.

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