Le bilan Bolduc

En juillet dernier, Santé inc. s'est entretenu pendant une heure avec l'actuel ministre de la Santé, le Dr Yves Bolduc, pour le faire parler de son bilan...

Yves Bolduc a-t-il guéri le système de santé de ses maux?

PAR MARIE-SOPHIE L’HEUREUX

Photos : Guillaume D. Cyr et Marie-Michèle Tremblay

En juillet dernier, Santé inc. s’est entretenu pendant un peu plus d’une heure avec l’actuel ministre de la Santé, le Dr Yves Bolduc. À quelques jours des élections générales provinciales, quel regard pose le député libéral sortant de Jean-Talon sur ses quatre années à la tête du ministère de la Santé et des Services sociaux? Entrevue avec l’homme politique qui, malgré les critiques, dit avoir tenté envers et contre tout, de faire preuve de vision pour le Québec en matière de santé pendant les quatre dernières années.

M.-S. L’Heureux : Dr Bolduc, quel bilan faites-vous de vos quatre dernières années comme ministre de la Santé ?

Yves Bolduc : Premièrement, tout ne m’est pas attribuable; ce sont nos équipes surtout qui sont derrière tout ce travail des dernières années. Cela dit, moi, le message que je reçois le plus souvent, c’est qu’on a de quoi être fiers de notre bilan.

MSL : Que considérez-vous avoir amélioré dans le système de santé du Québec?

YB : Le plus gros changement des trente dernières années dans le système de santé a été la fusion des établissements en 2003-2004. Je suis arrivé après Philippe Couillard, et on a donc bâti sur les changements que son équipe et lui avaient alors amorcés. Ce que nous avons fait de mieux a été de consolider ce qui avait été entrepris à ce moment-là. Je m’étais donné pour mandats principaux de prioriser la santé des personnes âgées, la santé mentale, l’organisation des services de première ligne et une meilleure répartition des ressources à Montréal et dans sa périphérie. Quatre ans plus tard, le fait est qu’on est parti d’une situation où on vivait une forte pénurie de médecins et que non seulement nous nous dirigeons vers un équilibre d’ici quelques années, mais dans certaines spécialités, on me fait signe qu’il y aura même des surplus! Les 3L [NDLR Laval, Laurentides, Lanaudière] et la Montérégie ont beaucoup plus de ressources qu’avant pour faire fonctionner leur première ligne. Cela décharge Montréal de patients qui peuvent maintenant se faire traiter dans leur secteur de résidence.

MSL : Donc, vous jugez que vous avez surtout bâti sur les actions de vos prédécesseurs…

YB : Et c’est ce que nous faisons tous, les ministres de la Santé, peu importe notre allégeance politique! L’approche populationnelle a été implantée en 2003. Maintenant que la manoeuvre de décentralisation a été complétée, on consolide les services dans chacun des CSSS. Et l’autre élément structurant qu’on a apporté, c’est l’augmentation du nombre de GMF. On est en déjà à 246 et on atteindra le 300 bientôt. Ça, ça aide à consolider une première ligne!

MSL : N’empêche que la situation est tout de même critique à Montréal en matière d’accessibilité aux soins de première ligne, non?

YB : Montréal est un cas bien particulier. Dans le reste du Québec, en région, je dirais que ça va plutôt bien. Il est vrai qu’à Montréal, on a besoin de consolider davantage les services, surtout dans l’est de Montréal, où il manque assurément un hôpital. Mais on a réinvesti de façon majeure dans les plans d’effectifs et dans le développement des services de Montréal, surtout pour tout ce qui touche aux ressources intermédiaires pour les personnes âgées. Il faut laisser rouler tout ça quelques années pour que les changements soient visibles. Les décisions que j’ai prises il y a quatre ans, ce n’est qu’aujourd’hui que l’on commence à en tirer des bénéfices. C’est complexe, c’est long, ça prend du temps, mais, même à Montréal, on sent déjà que le changement commence à s’opérer…

MSL : C’est donc dire que pour constater de visu les résultats des décisions que vous avez prises dans la dernière année, vous auriez besoin d’un autre mandat?

YB : Ce qui est important, chaque fois qu’un ministre entre en poste, c’est qu’il prenne les bonnes décisions, de façon à ce que son successeur, peu importe qui il est et le parti d’où il vient, puisse bâtir sur les décisions qui ont précédé son arrivée. Mais, bien sûr, j’aimerais poursuivre le travail pour quatre autre années! Parce qu’on a pris des orientations précises et que j’adore mon travail! (Sourire)

MSL : Les médecins, les administrateurs du réseau et les médias étaient pour la plupart dubitatifs quant à votre désir d’implanter le lean management [NDLR : voir encadré] dans le réseau. Quatre ans plus tard, avez-vous réussi à les convaincre?

YB : Quand je constate les progrès qu’on a faits à ce chapitre, oui. En 2008, au congrès de l’Association des directeurs généraux [des services de santé et services sociaux du Québec], à peine 5 % [des gens présents] savait ce qu’était le lean management. Aujourd’hui, chaque établissement a son – pardon! – ses projets lean!

MSL : Ne trouvez-vous pas qu’il est un peu utopique de vouloir utiliser et généraliser l’application du lean pour la gestion des processus cliniques, dont l’issue est souvent variable et imprévisible en raison des particularités de chaque cas clinique, et que cette méthode de gestion à la mode convient davantage à des processus purement administratifs?

YB : Pas du tout! Une chirurgie restera toujours une chirurgie. Le processus clinique lui-même ne change pas. Le problème du bloc opératoire, ce n’est donc pas la chirurgie elle-même, mais c’est, par exemple, le délai entre deux cas. L’acte reste le même, mais c’est tout ce qui est autour et qui prend du temps qu’on peut changer, qu’on doit changer. Aux États-Unis, croyez-le ou non, le plus gros employeur des ingénieurs industriels, ce sont les hôpitaux!

MSL : Vous espérez faire des gains d’efficience de quel ordre avec l’adoption et l’intégration de la méthode lean dans le réseau?

YB : Le lean, c’est 30 % de gains en efficience, et c’est prouvé. Mayo, le Kaiser Permanente, tous utilisent le lean. Les gens disent souvent « On travaille trop fort et on n’y arrive pas ». Hé bien oui, vous travaillez trop fort parce que 30 % des activités que vous faites sont strictement inutiles!

MSL : Qu’estimez-vous avoir changé dans les conditions de pratique des médecins du Québec?

YB : D’abord, le nombre de médecins dont on dispose maintenant et la planification de la main-d’oeuvre médicale. On est passé de 400 admissions en médecine en 2003 à 800 aujourd’hui. Et c’est non seulement le bilan positif du nombre de médecins sortants qui importe, mais aussi leur répartition à travers la province. La planification des effectifs médicaux se fait en fonction des besoins de la population. Par exemple, nos besoins d’avenir se situent surtout en gériatrie, médecine interne, physiatrie et rhumatologie. Et, ça, je le dis aux étudiants en médecine! L’autre élément qui, je pense, a amélioré les conditions de pratique des médecins, c’est le changement dans l’organisation des services. Ce sont 5 % des patients visitant les établissements de santé qui y consomment 50 % des services. Ces 5 %, ce sont souvent des personnes âgées qui ont le diabète, le cancer ou une MPOC. Avec la réorganisation des services, ce n’est plus le médecin seulement qui s’occupe du patient, comme c’était le cas il y a 20 ans, avant les GMF, mais toute une équipe composée de différents professionnels. Moi, je pense que cette consolidation des services qu’on a entreprise en première ligne aide les médecins dans leur vie professionnelle de tous les jours.

MSL : À la lumière de ce que le ministre Flaherty a récemment décidé quant aux éventuelles enveloppes de santé aux provinces et des récentes décisions liées à la masse salariale des médecins ontariens, croyez-vous qu’il faudra diminuer, maintenir ou augmenter le salaire des médecins dans les années à venir? Comment allez-vous composer avec le coût des médecins et la nécessité du système d’être efficient et performant?

YB : Tout d’abord, il faut comprendre qu’il y a deux principales écoles de pensée : le paiement à l’acte ou le salariat. L’une soutient que le paiement à l’acte engendre une exagération du nombre d’actes posés et que l’on devrait mettre les médecins à salaire, et l’autre juge que les médecins à salaire seraient plus performants et verraient plus de patients s’ils étaient payés à l’acte. Moi, je ne suis pas dogmatique. Il faut aller chercher la bonne façon de rémunérer pour obtenir le comportement et le résultat voulus. La mixité est en ce sens plus intéressante. La tendance actuelle au Kaiser Permanente et dans d’autres hôpitaux, aux États-Unis, c’est le paiement à salaire… avec l’obligation de donner des résultats! Que la chirurgie ait été payée à l’acte ou non, cela m’importe peu. Si la chirurgie est pertinente, je vis bien avec ça. Au Québec, la réalité, c’est que la performance individuelle est moins présente, mais que ça travaille en revanche mieux en équipe. Je suis un optimiste réaliste et je pense qu’on doit payer pour des comportements qu’on veut avoir : plus de prise en charge, une couverture des services à des heures plus défavorables… On paie un peu plus là où on pense que les médecins ne voudront pas aller. Je crois que le salaire des médecins n’est pas un problème, parce que, dans un premier temps, on n’est pas la province qui paie le plus ses médecins, contrairement à l’Alberta ou à l’Ontario – où les médecins coûtent très chers – et, dans un deuxième temps, parce que l’organisation des services au Québec actuellement est relativement performante.

MSL : Malgré ce que vous considérez être de l’ordre de vos bons coups, quel est pour vous le défi qui continue de se poser à l’amélioration de notre système de santé?

YB : Le défi du réseau de la santé en ce moment, c’est d’améliorer l’accessibilité des services, et l’accessibilité passe par une meilleure réorganisation, par une meilleure performance au plan de la gestion. C’est là qu’on applique et rentabilise le lean management.

MSL : Que fera Yves Bolduc si le Parti libéral du Québec n’est pas réélu le 4 septembre prochain?

YB : Il va continuer à travailler fort! Dans mon cas, il est certain que je vais me remettre à la pratique, mais je n’arrêterai jamais de faire de la gestion! J’ai vraiment besoin d’être occupé!

 

Plus : 5 questions des médecins à Yves Bolduc

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également critique gastronomique et journaliste pigiste pour d'autres médias.

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