Rome : dérive près du Tibre

Les lueurs du Colisée Les lueurs du Colisée
Un parc à Rome Un parc à Rome
Statue de César, Imperator des Romains Statue de César, Imperator des Romains
En cette fin juin, l’air est humide, et bientôt, les Romains, les vrais, fuiront la ville à la recherche des vents des îles éoliennes ou de la côte Adriatique...

PAR CLAUDE GARCEAU, MD

Via Veneto est un petit raidillon que je gravis tous les soirs depuis cinq jours. Tout au bout est le mythique Harry’s Bar. Comme un lézard, je veux profiter de toute l’énergie de ce jour déclinant. En cette fin juin, l’air est humide, et bientôt, les Romains, les vrais, fuiront la ville à la recherche des vents des îles éoliennes ou de la côte Adriatique. Il me faut un grand courage pour résister à l’appel des serres climatisées qui bordent la Via Veneto. À travers les vitrines, on peut admirer de grands plateaux débordants d’huîtres, de langoustes, le tout sur un lit de glace. Mon veston en lin est maculé de sueur, et je regarde avec envie un gros Américain succomber au chant des langoustines. Pour ne pas fléchir dans ma détermination, je décide de laisser le trottoir et d’emprunter la rue. Mal m’en prend, un bon Samaritain m’agrippe et me ramène sur le trottoir… Une ambulance précédée de voitures aux vitres opaques dévale l’avenue à toute vitesse. J’apprendrai plus tard que c’est l’acolyte de Bush, l’homme des basses œuvres, le vice-président Dick Cheney, qui a sa Xe crise cardiaque. L’ambulance dévale Via Veneto à toute allure, emportant, encore, l’homme qui profite de la mort des autres vers un nouveau printemps.

PHOTO: Claude Garceau
Statue de César, Imperator des Romains

Au Harry’s Bar, il y a 30 ans, les acteurs et les actrices de la Dolce Vita venaient apprivoiser la nuit. Une petite terrasse, de belles voitures et de bien belles femmes, un ancien aqueduc romain, les feux de l’astre solaire qui décline, le vin et tout ce que l’argent peut offrir, et un flot incessant de marcheurs qui traversent la terrasse pour en capter brièvement l’énergie. Le propio du bar, en costume de gala, engage la conversation avec des Russes, de nouveaux riches qui écrasent tout l’espace disponible avec leurs deux Ferraris. Il fut une époque pas si lointaine où la mafia

parlait en des accents de Sicile; maintenant, le vent vient décidément du Nord, il vient des hommes que la vodka ne comble plus, venus dans ces contrées trouver la lumière et la vie que tout l’argent du pétrole ne pourra leur donner.

La brunante arrive, si attendue, soulageant comme un baume toutes les tensions de l’oppressante chaleur du jour. Soudainement, la magie de Rome opère. Les lueurs vacillent et le jour se meurt. Et je la vois, légère, éphémère, beauté fragile qui s’avance comme un papillon vers ma table. Pendant un instant (si bref), je deviens un séduisant étranger, au charme irrésistible, je suis l’acteur, la star de la Dolce Vita. Pauvre petit papillon, pauvre petite Éthiopienne, je t’ai reconnue tout de suite à tes airs de reine de Saba. Que fais-tu dans cette Rome qui, dans ce siècle, a envahi, détruit, violé et pillé ton royaume millénaire? Le patron du Bar délaisse ses Russes. Il s’approche de toi, de nous. Je te parle de mes voyages en Éthiopie; le patron devient nostalgique, il se souvient de ces merveilleux cafés mi-chauds, mi-froids au plus profond des petits bleds d’Abyssinie. Et la magie opère, le patron oublie le présent, les Russes, il rêve à sa jeunesse, à l’Afrique. Soudain, tu n’es plus une pute, il n’est plus un souteneur. Il est jeune, heureux, il y a du vin, de l’amour et de l’écoute. Nous allons visiter sa galerie, au sous-sol ; une salle normalement fermée nous est ouverte : son jardin secret… Sur le mur, d’innombrables photos, éphémérides de temps heureux… Il y a la belle Monica Vitti, le foulard au coup, et Mastroianni dévalant Via Veneto en décapotable…

Photo : Claude Garceau
Un parc à Rome

Petit papillon éthiopien, cette nuit, tu ne t’es pas brûlé en virevoltant près de cet étranger du Nord. Nous avons plutôt goûté, toi, moi, et l’Italien, à des instants gratuits, magiques sous les arcades des empereurs. Il est temps de bouger avant que la pureté de ces moments disparaisse.

J’abandonne l’Italien et l’Éthiopienne et je descends lentement vers la fontaine de Trevi. L’eau jaillissant de montagnes lointaines assourdit les rires feutrés de tous les petits couples qui l’entourent. Partout on entend : « Je t’aime, je t’aimerai toujours. »

Je longe le Tibre, et mes pas me guident vers le Travestevere. De grands murs orange, des allées moyenâgeuses sombres, des ombres immenses qui se projettent sur les murs… Décors de cinéma, puis la vie. Petite place : de jeunes Italiens fument du kif autour d’un point d’eau ; insouciance, légèreté de la vie, beauté immortelle de ces visages… Mes pas m’amènent en cette fin de nuit vers les restes du Colisée. Tout autour, un immense champ de ruines. Au moment où l’on croit qu’il n’y a là que décombres et poussière, voilà que se révèlent une pierre et le visage d’un captif amené au supplice sous les yeux d’un empereur ayant plané sur le monde. Le buste de César m’interpelle. Sous lui, sur près de 25 mètres, il y a les strates de 1000 ans d’occupation et les décombres d’un empire qui se pensait immortel.

Difficile de bien décrire ces moments, car je suis un peu grisé par le vin toscan, la chaleur de l’Italie et les lueurs des visages rencontrés au cours de la soirée. Sous mes pieds, le forum romain. Ici, chaque pierre a vu des hommes et des femmes s’aimer, rêver et, finalement, mourir. César est debout parmi les décombres, et toute sa vie est résumée dans cette statue à la pose arrogante.

Nous ne sommes que de petits grains de sable, de petits papillons éthiopiens brûlés en exil ou, peut-être, des mots éphémères qui s’envolent dans la nuit noire près d’une fontaine, un verre de vin toscan à la main. Rome, je t’aime.

Photo : Claude Garceau
Les lueurs du Colisée

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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