Où est votre masque?

Dépassés, stressés, « à boutte », les médecins en sont-ils arrivés au point où ils auraient oublié de mettre leur propre masque à oxygène avant de s'occuper des autres passagers...

Où est votre masque ?

Pouvez-vous imaginer qu’à la toute dernière conférence internationale sur la santé des médecins, qui avait lieu à Montréal en octobre dernier, il n’y avait que 300 places disponibles et que 420 participants du monde entier – presque tous médecins – s’y sont finalement inscrits? On nous a même rapporté que le serveur des inscriptions avait failli à la tâche tant la demande avait été grande… La santé des médecins importe. La santé des médecins inquiète. Et elle inquiète les médecins eux-mêmes.

Dépassés, stressés, « à boutte », les médecins en sont-ils arrivés au point où ils auraient oublié de mettre leur propre masque à oxygène avant de s’occuper des autres passagers du long vol qu’est leur vie ? Et le peuvent-ils ? L’immense pression dans leur cabine les empêche-t-elle de s’emparer de leur masque et, donc, de poser le geste qui pourrait ultimement les sauver et les aider à sauver les autres ? Y a-t-il un médecin pour vous dans votre propre avion ?

Le Dr Tait Shanafelt, médecin américain intéressé par les questions touchant à la santé des médecins est implacable : le médecin a une personnalité susceptible de vivre plus de détresse psychologique que la moyenne des ours. Il y aurait même une triade caractérisant la personnalité du médecin dite la « triade de la compulsion » : doute, culpabilité et sens exagéré de la responsabilité1. Mais de cela, vous vous en doutiez déjà, n’est-ce pas ? Je veux dire, vous êtes tous intelligents : si vous avez pu poursuivre et terminer des études en médecine, vous saviez déjà que c’était aussi parce que vous étiez des personnes faites de rigueur intellectuelle, de fierté et de minutie, des êtres avec un grand sens du sacrifice, des personnes très engagées; des êtres « un peu à part », non ?

Or, il semblerait que, malgré ces qualités, qui vous permettent de vous adapter aux situations complexes, vous soyiez aussi très « à part » au chapitre des difficultés d’adaptation. Et celles-ci sont assez spécifiques : les médecins, en raison précisément de traits de personnalité communs, éprouveraient de la difficulté à relaxer, à équilibrer leur temps travail et celui passé en famille. Ils seraient aussi pourvus d’un sens des responsabilités dépassant ce qu’ils peuvent réellement contrôler, éprouveraient le sentiment de n’en faire jamais assez, auraient de la difficulté à établir leurs limites, et auraient du mal à distinguer l’égocentrisme du souci réel pour leur propre santé. Enfin, ils auraient de la difficulté à tout simplement… prendre congé! Dur, dur d’être médecin ?

Les principales causes à la détresse du médecin seraient l’augmentation de la demande clinique, la diminution de son autonomie professionnelle, l’augmentation des problèmes liés aux remboursements gouvernementaux, la diminution du temps passé avec les patients… et la difficulté à équilibrer vie professionnelle et vie personnelle. Bien sûr, personne n’exigera de vous que vous régissiez la demande clinique, ou que vous augmentiez le nombre d’heures dans une journée. Vous ne pouvez agir que sur certains éléments, et ce, de façon souvent bien limitée. Mais ce serait déjà un excellent départ si vous pouviez régler ce que vous avez le pouvoir de régler. Non ?

Mieux organiser votre travail et établir vos propres limites, si ce n’est déjà fait, est important. Mieux communiquer vos besoins et désirs liés à votre travail également. Défendre votre autonomie, individuellement et en groupe, l’est tout autant. Mais beaucoup de ces problèmes peuvent être abordés avec le concours des organisations, de l’État et de l’ensemble de la société. Et ne sont donc pas votre seule responsabilité.

J’aimerais donc aborder la dernière cause soulevée par le Dr Shanafelt : la difficulté à équilibrer vie personnelle et vie professionnelle. Elle n’est pas la cause la plus importante de la détresse des médecins, mais elle est en revanche l’un des ingrédients-clés à la « Science du bonheur »2.

Trois composantes contribueraient ainsi au bonheur et au sentiment d’une vie « pleine » : le plaisir, l’engagement (être investi) et la présence de sens dans sa vie.

Loin de moi l’idée de vous dire quoi faire. Vous commencez à me connaître, j’aime poser et me poser des questions. Et bon nombre d’entre vous réussissent déjà très bien à prendre soin d’eux-mêmes. Mais pour les (trop) nombreux autres, je pose la question : qu’est-ce qui vous empêche d’être heureux ? Qu’est-ce qui fait obstacle à votre bien-être en ce moment, outre les aléas professionnels ? Y a-t-il dans les réponses honnêtes que vous trouverez, quelque chose que vous pouvez changer? Si oui, est-ce que ces changements exigent du courage, de la témérité ? Qu’est-ce qui vous retient d’avoir ce courage, de sortir de votre zone de confort ?

Quelles que soient vos réponses, qui vous appartiennent, j’aimerais vous dire ceci : même si vous êtes médecin et même si on vous dit que vous êtes souvent « à part » de par votre statut, votre personnalité, ou que sais-je encore, vous restez, au demeurant, des êtres humains. Et des êtres humains avec un seuil limité d’espérance de vie… Ne méritez-vous donc pas, vous aussi, de passer un excellent vol sur les ailes de Air Life ?

 

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Éditrice et rédactrice en chef
Marie-Sophie.L’Heureux@cma.ca

 

RÉFÉRENCES
1 Gabbard JAMA 254:2926
2 Seligman. Phil Trans R Soc London 359:1379

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L’Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d’autres médias.

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