Spécialité

Ce n'est pas comme ça que je vois mon métier, mais c'est souvent pour ça qu'on fait appel à moi, comme si j'avais toutes les réponses. Toujours est-il qu'une heure après avoir vu...

PAR MARTIN WINCKLER (MARC ZAFFRAN)
ILLUSTRATION : NATHALIE DION 

– Vous avez l’air fatigué.

– C’est rien de le dire ! Je suis épuisé.

– Des soucis au travail ?

– (Soupir.) Oui et non. J’aime mon travail, mais je passe beaucoup de temps à m’occuper des soucis des autres.

– Quel métier faites-vous ?

– (Soupir.) Je vais vous raconter ma journée, on verra si vous devinez.

– (Rire.) Pourquoi pas !

– Tout a commencé à sept heures par un appel d’une dame qui voulait que je la reçoive de toute urgence pour me parler de la poursuite qu’elle a l’intention de lancer contre son ex-mari.

– Je vois, vous êtes avocat…

– Ne sautez pas trop vite aux conclusions.

Elle avait besoin de me voir pour me raconter son histoire, car elle ne savait pas exactement quoi en penser. Elle est certaine qu’il a dépensé une somme importante au casino, une somme qu’il aurait dû lui verser pour leurs enfants, mais elle ne peut pas le prouver.

– Et elle veut entreprendre une poursuite pour ça ?

– Eh oui, mais finalement ce n’est pas de ça dont on a parlé, lorsque je l’ai reçue, mais d’une de ses filles, qui a dix-neuf ans, qui est en conflit avec elle depuis que son mari et elle se sont séparés, et qu’elle n’arrive pas à contrôler.

– Ah, alors vous êtes psy…

– Pas le moins du monde… Et donc, elle débarque à mon bureau et commence à me parler de sa fille, qui rentre tard du cégep, qui passe les fins de semaine soi-disant chez des amies, mais n’y est pas quand elle appelle là-bas, qui la crisse dès qu’elle lui pose une question, qui s’est fait faire une demi-douzaine de piercings et de tatouages en six mois, et qui fait partie d’une gang que la mère n’apprécie pas trop, bien entendu, et change de chum tous les quatre matins.

– Ça a duré longtemps, cette conversation ?

– Trop longtemps à mon goût, j’ai du mal avec cette femme. Il y a quelque chose chez elle qui me met mal à l’aise. Pourtant, ça n’est pas la première fois que je la vois et qu’elle me raconte ses histoires, mais… je ne sais pas. On dirait qu’elle est incapable d’avoir une pensée positive ; tout est noir tout le temps, rien ne va jamais dans sa vie et elle a furieusement tendance à changer de sujet aux moments les plus imprévisibles. Parce que voilà qu’après s’être plainte de sa fille, elle m’annonce qu’elle a décidé de perdre quinze livres et me demande quel régime elle doit suivre, elle hésite entre la méthode Lakan et les Weight Slashers et elle aimerait savoir ce que j’en pense…

– C’est ça, vous êtes diététicien !

– Jamais dans cent ans ! J’aime trop manger ! Toujours est-il que je finis par la rassurer avec de bonnes paroles, et je lui fais promettre de ne plus m’appeler à sept heures du matin, mais, au moment où je me prépare à commencer ma journée telle qu’elle était prévue initialement, je reçois un appel du mécano qui devait réparer ma voiture pour l’heure du dîner : il y a une grosse pièce à changer, ça va me coûter une fortune et il ne l’aura pas avant demain, inutile de vous dire que ça m’a plombé l’humeur.

– Et c’est pour ça que vous prenez le train, ce soir…

– Belle déduction. Mais laissez-moi poursuivre, voulez-vous ? Après avoir passé un long moment à chercher quelqu’un qui pourrait prendre ma petite à la garderie, j’ai passé un moment plus long encore avec un ancien qui cherche une maison de retraite où l’on puisse s’occuper de son diabète, de sa forte tension et des ulcères qu’il a sur les jambes. Évidemment, il en a profité pour me raconter sa vie ; il a servi en France pendant la Deuxième Guerre, et puis à Berlin, c’est là qu’il a rencontré sa femme, et qu’il s’est marié avant de revenir au pays avec elle.

-Il est veuf?

– Depuis quatre ans. Et il ne s’en remet pas. Ses enfants – enfin, il n’a qu’un fils, qui a deux jobs, et trois petits-enfants, qui vivent sur la Rive-Sud – font ce qu’ils peu- vent pour lui remonter le moral, mais après s’être morfondu seul dans la maison qu’ils habitaient depuis 1970, il a décidé qu’il était temps de la vendre et d’aller vivre dans un lieu où il aurait de la compagnie.

– Et pourquoi vient-il vous voir pour parler de sa maison de retraite ?

– Parce qu’il se demande s’il fait bien, s’il ne va pas être trop perdu, si ses enfants vont bien le prendre, et comme je le connais depuis longtemps, il veut avoir mon avis…

– Vous êtes une sorte de conseiller…

– Ce n’est pas comme ça que je vois mon métier, mais c’est souvent pour ça qu’on fait appel à moi, comme si j’avais toutes les réponses. Toujours est-il qu’une heure après avoir vu cet homme, je reçois une jeune femme qui vient me parler de sa peur d’être enceinte. Elle a arrêté sa pilule anticonceptionnelle parce qu’elle a rompu avec son chum, et puis, un soir, elle l’a revu et ils ont passé la nuit ensemble. Depuis, évidemment, elle se fait du souci, car ils n’ont pas utilisé de condom – ils n’avaient prévu cette relation ni l’un ni l’autre, évidemment. Elle n’a pas voulu en parler à sa mère, qui a déjà bien suffisamment de problèmes avec sa petite sœur, alors elle est venue me demander ce qu’il fallait faire. Le problème de cette jeune femme était simple, je n’avais que quelques indications à lui donner, ça aurait dû prendre trois minutes pour l’éclairer, mais ça m’a pris beaucoup de temps, je sais pas compter mon temps, c’est mon problème, alors que j’ai beaucoup de travail et que je devrais toujours parer au plus pressé…

– Je vois…

– Après ça, il était l’heure du dîner et je suis sorti rapidement m’acheter une salade au food court qui se trouve à deux pas de mon bureau, mais voilà que j’y croise un de mes clients qui a vraiment l’air d’aller

très mal depuis que je l’ai vu la dernière fois ; il a de gros soucis de famille, il a du mal à joindre les deux bouts alors qu’il travaille comme un fou, et, en plus, il vient de se rendre compte que l’argent qu’il avait mis de côté pour ses enfants a disparu de son REER et il se demande ce qui se passe ; à la banque personne n’est au courant, on lui dit qu’il l’a vidé il y a quinze jours ; il répond qu’il n’a pas touché à cet argent. Il va très très mal parce qu’évidemment, il ne sait pas comment en parler à sa famille.

– Ils vous parlent vraiment de tout et rien, vos clients…

– Non, toujours des mêmes choses : leurs proches, des problèmes de travail, du manque d’argent. Parfois, ils me parlent de leurs problèmes de santé. D’ailleurs, les vingt-cinq personnes que j’ai reçues ensuite, après être retourné à mon bureau avec vingt minutes de retard, m’ont parlé de leur mal de dos, de leur mal de tête, de leurs problèmes sexuels, de leur mal de vivre et de leur peur de mourir.

– Ah, oui ? C’est incroyable ! Ils vous prennent pour leur médecin, ou quoi ?

– (Soupir.) Ce qui m’a vraiment abattu, voyez-vous, et qui me travaille depuis le dîner, c’est que l’homme que j’ai croisé au food court, j’en avais parlé la veille avec une correspondante qui l’avait vu deux jours plus tôt et qui s’inquiète beaucoup : cet homme est un ancien alcoolique dont elle était la conseillère ; elle trouve qu’il a un comportement bizarre et parfois un peu incohérent ; et elle s’est dit qu’il devrait passer des examens, car elle a peur qu’il ait une lésion au cerveau, et elle lui a conseillé de venir me voir…

– Vous voulez dire que… vous êtes son médecin ?

– Oui. Mais il ne m’a pas encore contacté.

Et j’étais là, assis à table avec lui et je ne savais pas comment lui dire qu’il fallait prendre rendez-vous avec moi pour que je lui fasse passer une IRM. Vous comprenez, sa conseillère m’a appelé de manière confidentielle ; je ne suis pas censé lui en parler si je le croise dans la rue, mais seulement s’il vient me le demander. Or, il ne m’a rien dit à ce sujet. Je ne suis pas sûr qu’il ait envie d’aller passer un examen, avec ses soucis d’argent réels ou imaginaires…

– Mais… c’est quoi votre spécialité ?

– (Soupir encore plus profond.) Eh bien, si je vous dis que cet homme est le fils de l’ancien que j’ai vu le matin, le père de la jeune femme qui a peur d’être enceinte et l’ex de la dame qui m’a appelé à sept heures, vous en déduirez facilement…

– Que vous êtes médecin de famille. Oui. Je comprends que vous soyez fatigué.

A propos de Martin Winckler (Marc Zaffran)

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Marc Zaffran a exercé la médecine de famille en France de 1983 à 2008. Écrivain, il a publié sous son pseudonyme, Martin Winckler, de nombreux romans parmi lesquels on compte La maladie de Sachs (1998) et Le Choeur des femmes (2009). Il est actuellement chercheur invité au CRÉUM de l’Université de Montréal.

Pour lui écrire : martinwinckler@gmail.com

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