Juste un peu de fatigue?

Un médecin sur deux présente des symptômes d’épuisement professionnel, et ce, tant chez nos voisins canadiens et américains qu’au pays de nos ancêtres ! Une bien triste...

Tellement fatiguée !

PAR DRE DENISE DROLET

En octobre dernier se tenait, à Montréal, la Conférence internationale sur la santé des médecins. Plus de 400 participants y étaient réunis pour faire le point sur la condition des médecins à travers le monde et sur le fonctionnement des différents programmes d’aide en place. J’y étais, et j’ai pu profiter de cette belle rencontre remplie de questionnements, de partages et… de constats parfois troublants ! On y a appris notamment qu’un médecin sur deux présente des symptômes d’épuisement professionnel, et ce, tant chez nos voisins canadiens et américains qu’au pays de nos ancêtres ! Une bien triste réalité qui mérite qu’on s’en occupe, mais comment ?

Soigner l’humain, c’est devenir le témoin des conséquences de ses maux sur l’ensemble de sa vie; c’est prendre le pouls de « son autre souffrance » ou plutôt de « ses autres souffrances » : inquiétude, peur, isolement, abdication, impuissance, deuils. Soigner le corps et l’âme, ça demande de se donner corps et âme. C’est là qu’on fait face à nos limites, à celles de notre profession et de notre système. C’est là aussi qu’on va à la rencontre de la première manifestation de cette confrontation : notre fatigue…

— Mireille, 40 ans, porte sur sa tête un joli foulard bleu assorti à sa veste. Elle qui a l’habitude de rouler à 30 km/h sur son vélo, qui travaille à temps plein tout en élevant ses 2 beaux adolescents, se bat actuellement contre un cancer ovarien. Elle est ma patiente depuis 15 ans, ainsi que sa mère, sa sœur et ses deux enfants. Comme elle a été évaluée en clinique de cancers génétiques, j’attends les recommandations de suivi pour les femmes de sa famille, ce qui inclut sa fille de 16 ans. On parle de gènes rares, de traitements innovateurs, d’espoir, de défier les statistiques, et, oui, je m’engage à soutenir ses proches si, hélas, la maladie gagne ce dur combat!

Je me sens bien fatiguée tout d’un coup…

— Louis est essoufflé depuis quelques mois. Il a moins de tolérance à l’effort et évite de plus en plus d’aller faire une promenade avec sa conjointe parce qu’il a de la difficulté à la suivre. Cadre au sein d’une grande compagnie, il a, à 55 ans, un bel emploi, il fait attention à lui afin de ne pas mourir prématurément comme son père, décédé subitement au travail. Il a de temps en temps une douleur au thorax, mais pas toujours et parfois au repos, parfois à l’effort. Les symptômes sont atypiques, mais je connais Louis et il n’est pas comme d’habitude. J’ai besoin de tests supplémentaires, mais il y a plusieurs semaines d’attente. Dois-je vraiment l’envoyer à l’urgence ?

Je suis fatiguée.

— Fabienne souffre d’un trouble anxieux. Elle le sait, je le sais, ses proches le savent. Adepte des médecines ésotériques et naturelles, elle en a essayé plusieurs sans succès. Elle a donc accepté de tenter une médication. Je nomme une molécule… elle me demande d’attendre en fermant les yeux, se concentre en murmurant le nom du médicament que je viens de proposer, puis me dit de lui en proposer un autre, car celui-là n’obtient que 5 ou 6 sur 10 ! Je viens de comprendre pourquoi je suis le troisième médecin qu’elle voit à ce sujet depuis le début de l’année ! Stoïque, j’en nomme une autre pour apprendre, après quand même un certain délai…, que celle-ci obtient 8/10 et, donc, qu’elle est prête à l’essayer… à petite dose bien sûr. Vingt minutes de négociations plus tard et une dose initiale correspondant au huitième de celle que je suggérais au départ : « Vous savez, Docteur, je réagis beaucoup aux pilules… », elle quitte le bureau, satisfaite.

Je me sens tendue aujourd’hui…

— Georges a 84 ans et a pris un rendez-vous avec moi pour remplir son formulaire SAAQ. Ça devrait aller vite; il ne prend aucun médicament. Il n’est pas malade, il est vieux! De la génération de ces hommes qui ont travaillé dur, il vit difficilement, très difficilement, la perte de ses capacités. Pourtant, il est mieux que plusieurs de ses amis qui ne supportent donc pas ses plaintes, mais… ça ne le console pas. Il se fatigue vite, doit prévoir deux à trois fois plus de temps pour chacune de ses tâches et subir l’humiliation d’entendre ses enfants insister pour déléguer la tonte de la pelouse, le labourage du jardin, le grand ménage de la maison. Et en plus, ils osent lui parler de résidence pour personnes âgées ! Aussi bien mourir, me dit-il !

Pourquoi ai-je si mal au ventre subitement ?

— Augustine, 79 ans, me consulte aussi pour son formulaire SAAQ. Elle bénéficie d’une santé convenable. La médication contrôle bien sa tension artérielle et son diabète. Les visites médicales se déroulent rondement, elle a d’autres choses à faire que de me visiter. Elle bougonne un peu devant le fait qu’elle devra maintenant faire remplir ce genre de formulaire plus régulièrement juste à cause de son âge. Foutu « âge d’or »! Puis, elle se lève pour l’examen physique et je constate rapidement un équilibre précaire, des indices de problèmes neurologiques qui pourraient diminuer son autonomie et… perturber sa capacité à conduire une voiture sans danger ! Ouf ! Comment vais-je lui dire cela?

Ai-je mangé ce matin ? Je me sens vraiment fatiguée.

— Mélina me consulte à la demande de l’infirmière de l’école. Elle ne sait pas trop pourquoi et aimerait bien que je dise à cette dernière de se mêler de ses affaires parce qu’elle n’a pas de problèmes ! J’ai reçu un appel de l’école il y a quelques jours. Mélina est souvent cernée et nerveuse depuis un an. Et dernièrement, elle a vu l’infirmière pour une douleur; elle avait des bleus, elle était bizarre, c’est louche. Que se passe-t-il ?

Je suis fatiguée.

— Raphaël, quant à lui, est arrivé accompagné de son fils, qui, d’entrée de jeu, me dit qu’il doit me parler. Son père cherche ses mots depuis longtemps, mais maintenant, il cherche tout : ses céréales dans le frigidaire et le lait dans le garde-manger; ses clés retrouvées parmi les vis et les clous dans le garage; un pain dans la garde-robe de la chambre hier. Aujourd’hui, il faut y voir. On parle de tests à passer, de clés d’auto à confisquer, de mandats, de procurations, de testament… Ai-je appris cela à l’université ?

Seigneur, que je me sens fatiguée !

— Dominique a 66 ans. Elle m’a consultée pour des douleurs abdominales il y a deux mois. J’ai investigué et recommandé à madame de consulter un spécialiste en raison d’une masse. Après plusieurs examens et une chirurgie, le verdict est tombé. Cancer généralisé : il n’y a plus rien à faire pour la guérir. Elle revient aujourd’hui pour savoir comment on fait pour dire au revoir à ceux qu’on aime et pour que je l’aide à soulager ses douleurs qui augmentent à vive allure.

Je connais Dominique depuis 15 ans, elle a traversé toutes sortes d’épreuves et je pense que j’ai réussi à l’aider jusqu’à maintenant. On s’entend bien, toutes les deux. Bien sûr que je serai là pour elle dans cette épreuve. On fait un plan, elle sort contente. Je prévois la revoir dans une semaine, mais son conjoint m’appelle deux jours plus tard, la médication a fonctionné 24 heures, puis la douleur est réapparue, que doit-il faire ? Je m’en occupe en attendant que l’équipe de soins palliatifs prenne la relève la semaine prochaine.

Bon Dieu que je suis fatiguée.

— Mélissa a mal, elle a mal au cou. Je cherche ce qui se passe : examen physique, radiographies, résonance magnétique, puis je cherche un traitement efficace : physiothérapie, massothérapie, ostéopathie, anti-inflammatoires, exercices de renforcement et posturaux; rien ne réussit. Alors, on consulte des spécialistes avec la ronde des traitements plus élaborés : infiltrations de toutes sortes, repos, narcotiques. Rien n’y fait : elle a mal. Et c’est pire au travail! Le spécialiste la déclare invalide et la libère de ses soins, il ne peut plus rien pour elle. Mélissa a mal. L’assureur refuse de la considérer comme invalide. Les experts disent que je fais du tort à ma patiente en la gardant au repos. Elle me revoit, ne sait plus quoi faire. L’assureur va couper ses prestations, elle n’arrivera plus financièrement et, moi, je dois lui conseiller quelque chose. J’ai envie de crier à l’aide, mais non, je dois trouver une solution, c’est moi le docteur !

Tellement fatiguée…

— Thierry est un médecin en difficulté et il a besoin d’un médecin de famille. Le PAMQ m’appelle pour me demander de prendre en charge ce nouveau patient. Je me dis que, au Programme, ils vont comprendre que je sois trop fatiguée ! Mais si je refuse, qui va s’occuper de Thierry ?

Je ne suis sûrement pas si fatiguée…

Omnipraticienne en Montérégie. Personne-ressource au sein du Programme d'aide aux médecins du Québec (PAMQ). Pour lui écrire : telordd@hotmail.com

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