La fièvre de Cupidon

« Ma gorge est sèche. Mon cœur bat la chamade. J’ai la nausée. C’est le moment que mon corps choisit pour dégobiller tout ce que j’ai mangé depuis une semaine. »

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT
ILLUSTRATION : NATHALIE DION 

14 février, 6 h.

Mon gros chat Fernand est introuvable. Il s’est retranché dans sa planque d’urgence : le panier à linge sale. Il s’y lèche les pattes et le poil sans relâche, l’œil torve, perché sur une montagne de sous-vêtements, serviettes et uniformes souillés. Quel paradoxe ce chat! L’heure est grave : il sent que quelque chose ne tourne pas rond avec sa maîtresse. J’ai passé la nuit entière à me promener de long en large dans l’appartement — avec Fernand sur les talons qui se jetait dans mes jambes pour finalement être repoussé d’un coup de pied colérique — des aiguilles me transperçant le bas ventre, cela doublé de nausées et de spasmes me déchirant l’estomac. Je me sens faible et, à voir ma figure dans la glace, je pourrais sans problème auditionner pour faire partie de la distribution d’un remake de la Famille Adams. Chéri, imperturbable dans sa robe de chambre de peluche bleue, une petite lueur inquiète dans le regard, est attablé devant ses rôties et son journal. Ses lunettes de lecture perchées de guingois sur le nez, il y va de ses commentaires :

– C’est le changement d’heure aussi. Et ton sandwich de la cafétéria et tes deux derniers quarts de nuit…

Il est sur le point de pontifier sur « mon manque de légumes verts et de fruits du terroir » quand, lâchant son journal, il s’exclame, incrédule devant ma personne vêtue de mon uniforme :

– Tu vas travailler ?

Je lui jette un regard noir :

– D’après toi qui va me remplacer ? Tes légumes du terroir ?

–…

Il hausse un sourcil mécontent, mais sait qu’il doit battre en retraite et continuer ses mots croisés en silence. Et, si possible, dans le panier à linge sale en compagnie de Fernand.

Le 14 février, 12 h 15.

Une assistante infirmière-chef arborant un bonnet de Saint-Valentin orné d’un cupidon avec une petite lumière rouge clignotante — de quoi rendre épileptique un moine tibétain — s’amuse à faire jouer des chansons d’amour en boucle sur l’ordinateur de mon poste de travail. J’hésite entre l’enfermer dans un placard avec un lutteur sumo aux prises avec des flatulences ou encore l’obliger à assister à une téléréalité à Las Vegas avec Céline et René ou les concurrents d’Occupation double.

La douleur me rend vindicative. Ouch ! Encore une foutue crampe! On dirait qu’elles s’intensifient au rythme de mes respirations. J’imagine 60 petits cupidons armés d’un marteau-piqueur et s’amusant ferme à forer mes intestins. Plutôt que de diminuer leur cadence, les salopards gagnent en crescendo. Marcher est devenu un enfer quand mes talons heurtent le sol. J’ai de violentes nausées et des frissons. Et, oui, faute de remplaçant, je suis venue au travail. Le premier commandement du médecin : sous aucun prétexte tu ne te soustrairas à ton devoir. Ni la pluie, ni la neige, ni la maladie ou la mort d’un proche ou de notre propre personne ne peuvent nous détourner de notre mission : soulager et guérir. Ma mère, le Dr Juliette, a suivi ce commandement à la lettre. Elle a presque accouché de moi dans sa salle d’urgence après une nuit fort occupée, où elle avait dû réanimer une malheureuse s’étant jetée dans les escaliers depuis l’étage de psychiatrie. C’est seulement lorsque le Dr Juliette est arrivée dans un sac noir dans sa propre salle d’urgence avec une étiquette au gros orteil qu’elle a inspiré un peu d’indulgence au corps médical.

Le téléphone rouge retentit. Comment vais-je faire avec ce mal de chien? Arrêt respiratoire chez un jeune homme de 25 ans ayant abusé de la bouteille. Ils arrivent dans deux minutes. Merde! Et ma collègue qui est partie dîner.

Les paramédics surgissent au pas de course avec un jeune homme couché sur le flanc gauche qui ne semble pas réagir beaucoup. Attendons qu’il ait vu Garde Bonnet-à-lumières-clignotantes avant de tenter quoi que ce soit. La magie de Cupidon semble inopérante. Il demeure résolument comateux même avec le bonnet de l’infirmière, qui menace de lui fouetter le visage. Je m’avance vers la civière de la salle de choc où notre jeune sans-abri – un habitué des débuts de mois de notre hôpital – gît, ronflant, de la vomissure plein le nez et la bouche. L’inhalo arrive sur ces entrefaites et branche la succion. Je m’habille avec lunettes et visière de protection me préparant à pratiquer une intubation d’urgence. Mon ventre semble être l’hôte de lutins démoniaques s’amusant à me chauffer les entrailles à vif avec des centaines de chalumeaux. Je ne vois qu’un énorme lac de vomissures dans la gorge de notre infortuné fêtard à la laryngoscopie directe. Je succionne et finis par entrevoir les cordes vocales.

– LÉA ! tonne l’inhalo. Il satureà 69 % !

Shit! Je suis incapable de passer le tube endotrachéal entre les cordes. Il semble trop mou même avec un guide. Ou c’est ma main qui est trop molle et qui tremble.

– Soixante-quatre pour cent !

’ai chaud. Épouvantablement chaud. Je suis étourdie et les voix du personnel m’arrivent de très loin. On jurerait que l’inhalo hurle, la bouche remplie de ouates.

Tout à coup, une voix stridente et un ton paniqué :

– Léa, qu’est-ce qui se passe ?

Bonnet-Clignotant s’agite, la figure rouge-brique. Mais… pourquoi est elle penchée sur moi celle-là ? Je me rends compte que je gis sur le plancher.

Je sens vaguement qu’on me soulève et qu’on m’amène sur une civière.

– Elle est brûlante. Son pouls à 150. Sa pression est à 70 / 40.

On enfonce des aiguilles dans les plis de mes coudes droit et gauche. C’est froid.

Je perçois vaguement la sensation du liquide coulant dans mes veines.

On me tourne sur le côté et on m’insère un thermomètre dans le rectum. Super. Je vais essayer de faire abstraction de ça au party de Noël de l’hôpital l’an prochain. Espérons que personne n’a pris de photo…

– Elle est à 40,3.

Shit… qu’est-ce que j’ai ?

Qu’arrivera-t-il à mon patient ? Il va assurément mourir sans intubation. J’essaie désespérément de me lever. C’est impossible. Bonnet-Clignotant me tient fermement sur la civière.

– Léa, tu as de la fièvre et tu n’as plus de pression.

Ma gorge est sèche. Mon cœur bat la chamade. J’ai la nausée. C’est le moment que mon corps choisit pour dégobiller tout ce que j’ai mangé depuis une semaine. Sur les souliers de Bonnet-Rouge.

– J’ai mal au ventre. Ma voix me fait l’effet d’un murmure un peu comme dans un rêve où l’on crie comme un macaque sans que personne n’entende.

Une main froide sur mon ventre.

Celle de ma collègue qui était partie dîner. – OUCH !

Je peux encore crier, c’est rassurant.

– Elle est en péritonite. Vite, appelez le chirurgien !

Et dans un dernier sursaut de vitalité, je souffle :

– Mon patient va faire un arrêt…

– T’inquiète pas Léa, l’anesthésiste l’a déjà intubé, me rassure ma consœur.

J’ai terriblement honte. M’être effondrée de la sorte dans un moment aussi crucial. Me remettre d’une telle humiliation sera sans doute beaucoup plus long que de me remettre de cette saloperie d’infection, quelle qu’elle soit.

Ma consoeur reprend :

– Je vais commencer tes antibio iv. As-tu des allergies ?

Je secoue la tête en signe de négation.

Et d’un ton presque victorieux :

– Ça sent l’appendicite, ton affaire !

Je ferme les yeux. Je sens les larmes me picoter le coin des yeux.

Ha non! Pas une chirurgie! Je devais effectuer cinq gardes pendant les cinq

prochains jours, dont deux de week-end. Maintenant que je suis hors jeu pour quelques semaines, que vont faire mes collègues de travail ? Nous sommes déjà en pénurie d’effectifs médicaux…

Coupant court à mes sombres pensées, le chirurgien — mon père David — arrive dans tous ses états et pose la main sur mon ventre qui est maintenant aussi souple qu’une table en tek.

Il est inquiet. Même s’il a vu des centaines de ventres comme les miens.

– Eh ! ma cocotte… Tu fais une péritonite ! Lucien – son collègue chirurgien qui a une ressemblance frappante avec George Clooney – va t’opérer. On va te faire ton scan et on t’emmène en salle d’op.

On m’administre un narcotique puissant. J’ai toujours aussi mal, mais je m’en fous.

Je m’éveille après ce qui me paraît quelques instants avec un tube dans la gorge.

L’anesthésiste, un grand gaillard débonnaire me secoue de sa voix de baryton :

– Réveille-toi ! Léa ! Réveille-toi ! C’est fait ! Tu avais une appendicite perforée ! On enlève ton tube.

Je me sens très mal : mélange de nausée, de vertiges et de désorientation espace-temps.

Je ne veux qu’une chose : que Chéri me tienne la main.

On me roule jusqu’à ma chambre, heureusement privée – papa a veillé au grain –, où Chéri m’attend, son visage inquiet et amoureux surmonté d’un bonnet de Cupidon avec non pas une, mais deux lumières clignotantes ! Sa main chaude entoure la mienne. Il sourit.

– Joyeuse Saint-Valentin, ma belle !

Je souris et sombre dans un bienheureux sommeil saturé de narcotiques avec mon ventre tout neuf maintenant amputé de son appendice.

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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