Delicatessen

Tout en ruminant des insultes rehaussées de jurons à l’endroit de Miss Bronzage et des aspirants millionnaires, je tourne mon attention vers l’homme devant moi...

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD  
MÉDECINE FAMILIALE ET MÉDECINE D’URGENCE À L’HÔTEL-DIEU DE SOREL

ILLUSTRATION : NATHALIE DION

Huit heures trente samedi matin à la station d’essence près de mon hôpital. Je viens de terminer un quart de travail éreintant avec 11 ambulances, 2 réanimations et un ARDS chez une femme de 40 ans ayant inhalé les vapeurs émanant d’un silo rempli de foin mouillé. Résultat : elle a saturé ses poumons de dioxyde nitreux. On peut dire que, trop souvent, les patients sont artisans de leur malheur. Je baisse les yeux vers mes souliers, car je sais que j’ai l’air un peu ridicule avec mes pantalons d’uniforme qui m’arrivent à peine à la cheville. Je mesure près de 1 m 58 et mes pantalons siéraient sans doute davantage à un élève de la maternelle. On dit que le ridicule ne tue pas. Toutefois, je pourrais faire mentir cette maxime avec mes pulsions sanguinaires dirigées vers le responsable de la longueur de mes pantalons…

Il y a quelques semaines, mon équipe de travail et moi avons décrété qu’il fallait refléter rigueur et professionnalisme dans le département d’urgence. Nous avons décidé de nous faire fabriquer des uniformes. J’ai pris la responsabilité de m’occuper de les commander et de négocier les prix, car je connaissais déjà le propriétaire de l’atelier de couture, qui est devenu en l’espace d’un mois… l’ex-propriétaire. On dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions… L’entreprise est passée des mains du monsieur efficace et organisé que je connaissais, à celles d’un nouveau propriétaire exaspérant et brouillon. Conclusions : après des mois d’essayage, de commandes perdues, d’appels téléphoniques impromptus, nous avons enfin tous nos uniformes brodés à notre nom… Hélas, on jurerait que M. Brouillon nous a tous mélangés, hommes et femmes confondus. Résultat : j’ai le pantalon aux chevilles et le haut aux genoux. Un confrère mesurant 1 m 95 s’est retrouvé avec mes pantalons et mes hauts d’uniformes… joliment brodés à son nom.

Bon, cette saloperie de pompe à essence n’est pas fichue d’accepter les cartes de crédit. Je dois donc me résoudre à entrer dans le dépanneur. À l’intérieur, la procession vers la caisse est interminable — il n’y a qu’une caissière à la voix rocailleuse et à l’humeur revêche dont le bronzage est proportionnel à ses rides. C’est que nous sommes au lendemain d’un tirage important à la loterie. Ainsi, tous les aspirants millionnaires rêvant de remporter le pactole depuis 30 ans avec la même combinaison se sont donné rendez-vous ce matin. Et chacun, non content de faire vérifier son billet… en achète deux ou trois autres. Avec de la chance, je devrais être sortie pour midi.

Tout en ruminant des insultes rehaussées de jurons à l’endroit de Miss Bronzage et des aspirants millionnaires, je tourne mon attention vers l’homme devant moi. Je reconnais en lui un patient vu cette nuit, avec une douleur rétrosternale, qui a quitté l’hôpital contre avis médical malgré des troponines légèrement élevées. Pour justifier son départ, il a prétexté un rendez-vous important à 8 h. Je comprends en effet que son motif était crucial et l’emportait sur l’état de ses coronaires… Il m’amuse, car il déploie des efforts surhumains à feindre de m’ignorer. Lorsque par malheur son regard croise le mien, je le salue avec un sourire. Son visage tourne au gris et ses lèvres esquissent une sorte de grimace comme s’il avait mordu dans un citron additionné de sel. C’est vrai que je l’avais sermonné vertement à propos des risques auxquels sa décision l’exposait. « Monsieur, vous allez revenir en corbillard si vous complétez votre infarctus chez vous. » Ce à quoi il a rétorqué de façon énigmatique que, dans sa famille, mourir de cause naturelle relève de l’exploit et qu’il se révélerait particulièrement chanceux de ne pas mourir en santé. Il doit peser dans les 300 livres et mesurer 1 m 80. Et moi, je continue à le sermonner que, blablabla, ses enfants deviendraient orphelins qu’ils devraient aller en famille d’accueil et, blablabla, plus tard en prison. Il a bien ri au mot«prison».

Je carbure à l’adrénaline, j’imagine, car on m’a chuchoté entre les branches, après son départ, qu’il était un membre en règle d’un gang de motards criminalisés. Il répondrait au surnom de Smoked Meat. Mon imagination s’est emballée. Que peut bien faire un criminel au portefeuille bien garni (il porte d’ailleurs le sien bien attaché à une chaîne dépassant de la poche de son jeans) au comptoir loterie d’un dépanneur si ce n’est pour y vider la caisse ou menacer d’extorsion Miss Bronzage 1962 ?

Mon questionnement existentiel sur les motivations obscures d’un criminel dans un dépanneur est brutalement interrompu par la chute inattendue du criminel en question. Il gît maintenant à mes pieds, inconscient, la tête ensanglantée. Sa figure prend une coloration bleutée et de l’écume achève de se former aux commissures de ses lèvres. Je m’agenouille par terre devant tous ces futurs M.Desmarais en puissance figés de stupeur. Miss Bronzage semble être la seule à vouloir réagir; elle accourt à mes côtés et, pendant que je vérifie le pouls de l’homme, elle me dit : « J’ai mon cours de secourisme. Je peux aider? »

Secourisme ? J’aurais parié pour un cours en maniement de boulier de bingo ou en danse-poteau, mais bon, l’espèce humaine et ses paradoxes m’étonneront toujours. Comment a-t-elle su que je serais responsable de tout ce qui prend les allures d’une réanimation maintenant ? Car, en effet, Smoked Meat n’a pas de pouls. Je comprends subitement que Miss Bronzage me connaît. Je l’ai traitée pour une chlamydia il y a deux ou trois mois. C’est la danse-poteau qui l’emporte. Reprenant mes esprits, je lui réponds :

– Oui vous pouvez m’aider ! Avez-vous un défibrillateur automatique ?

– Non. Mais le gym à côté en a un…

D’étonnante, cette femme est passée à captivante.

Téméraire, je mise le tout pour le tout et place dans les mains de Manon (elle pourrait tout aussi bien s’appeler Mona, Monelle, Ginette ou Lisa) la vie de mon malheureux patient.

– Allez le chercher ! Et ramenez un masque de poche pour la respiration artificielle.

Et levant la tête vers l’assemblée des futurs nouveaux riches, je désigne un monsieur à l’air ahuri, sa tuque des Nordiques de guingois sur son crâne dégarni :

– Vous, Monsieur Labeaume ! Appelez le 911.

Le pseudo M. Labeaume, piqué au vif, dégaine son cellulaire et semble faire le 911.

Pendant ce temps, Smoked Meat émet des gargouillis inquiétants. Les gargouillis ont débouché sur quelque chose de solide et odorant dans le pantalon du moribond. J’entame le massage cardiaque. Ce ne sera pas de la tarte. Smoked Meat est du genre corpulent. Au temps de ses belles années, s’il avait éternué nous aurions tous collé au mur.

Le défibrillateur arrive avec Miss Bronzage qui est en nage. Un masque de poche atterrit près défunt potentiel. Me résoudre au bouche-à-bouche aurait été trop me demander après une nuit de garde infernale. Tant pis si ses amis criminels me le reprochent plus tard. Je mourrai de leurs mains exemptes de virus. Je connecte l’appareil. Pas de choc requis. Asystolie. Ça sent mauvais (sans jeux de mots). La mort subite s’approche dangereusement autour de Smoked Meat.

Après ce qui me semble une éternité, mes amis ambulanciers arrivent. Je ne sens plus mes bras après un massage cardiaque ininterrompu et je remercie mon entêtement à m’entraîner régulièrement au gym. Je suis en nage et mon rythme cardiaque doit avoisiner les 180.

Un des paramédicaux m’interpelle :

– Hé, Docteur Léa ! Vous vous cherchez de la job au dépanneur maintenant ?

J’esquisse un pâle sourire par respect pour Smoked Meat. Rigoler quand la mort rôde si proche me semble toujours déplacé. D’ailleurs, même après plusieurs années, je suis toujours incapable de plaisanter quand j’effectue une réanimation.

Les paramédicaux réussissent à hisser le malheureux sur la civière — non sans peine, car ils font 150 livres à eux deux — et roulent le patient jusqu’à la porte… qu’ils ne peuvent franchir, car deux molosses en bloquent la sortie. L’un d’eux, un chauve avec une barbichette noire et un abdomen pachydermique pointe le mort d’une main saturée de bagues et surmontée d’un avant-bras tout aussi saturé en tatouages :

– C’tu Smoked Meat là d’ssus ?

Un des ambulanciers — hélas, le plus chétif — décide de faire du zèle :

– On peut rien dire, Monsieur. Confidentiel.

L’autre molosse, une copie miroir de Molosse 1, mais à la barbe rousse se plante devant Paramédic Chétif 1 :

– C’t’une joke ? Tu fais le p’tit drôle asteure ?

Je déglutis avec peine. Par solidarité pour mes collègues, je me découvre des fibres d’héroïne de feuilleton télévisé et détourne l’attention des jumeaux Molosses vers ma personne, un peu comme on le ferait pour détourner l’attention d’un berger allemand cumant et grondant de rage devant le postérieur d’un facteur, en lui lançant un biscuit.

Molosse 1 redirige son attention vers le biscuit :

– Quesse qu’y a la tite madame ? – Docteur.

Je suis carrément suicidaire. Le manque de sommeil, sans doute.

Je reprends sur un ton innocent :

– C’est votre ami ?

Molosse numéros 1 et 2 hochent la tête de concert en se retournant, me révélant ainsi les couleurs de leur club de motards bien en évidence sur le dos de leurs vestes de cuir.

–Et doc ! Y faut juste pas y couper ses patches !

Donc, Smoked Meat est membre en règle. Ou plutôt était.

– Pas de problèmes, on n’a rien touché. Sa veste est ici.

Molosse numéro 2 saisit la veste de son désormais défunt ami comme si c’était le Graal.

– Mârci, doc. Yé faite à l’os Smoked Meat hein ?

J’acquiesce :

– Ça se présente plutôt mal en effet…

Je passe sous silence le fait qu’il était venu me consulter cette nuit. Ils le découvriront bien assez tôt. Quand je serai loin, j’espère.

Les deux molosses, la veste de leur confrère dans les mains, s’éloignent de la porte pour laisser passer mes amis ambulanciers… qui soumettront sans doute ma candidature auprès du gouverneur général pour acte de bravoure, j’en ai bien peur.

Le drame n’a aucunement ébranlé Miss Bronzage ni les futurs millionnaires. Ils reforment la file, me laissant loin derrière, mais Miss Bronzage me fait le cadeau de mon essence pour me remercier d’avoir été là.

– C’est correct Docteur, laissez faire pour le gaz. Vous avez tout fait pour sauver notre Smoked Meat.

– Merci Manon !

– C’est Nancy, Docteur !

Tiens donc, Nancy. Cette femme est étonnante.

Sans un mot, terrassée par la fatigue et par un léger sentiment de culpabilité envers mon infortuné patient, je retourne à ma voiture. Je n’aspire maintenant qu’à une chose : un bon bain, retrouver mon gros chat Fernand et dormir !

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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