Haro sur la jeunesse médicale

Maintenant, dans un contexte de dégel à venir des frais de scolarité, certains croient qu’il faudrait orienter les hausses vers les étudiants en médecine, ceux-ci devant s’acquitter...

Frais de scolarité en médecine : dénouement demandé

PAR DR FRANÇOIS-PIERRE GLADU

Lors des débats récents entourant les frais de scolarité et l’exode des jeunes médecins, certaines voix se sont élevées pour imposer d’autres clauses discriminatoires. Il y a eu le décret punitif et la rémunération différenciée, qui ont volé 43 % des revenus des jeunes médecins de famille et des autres médecins spécialistes, et contre lesquels l’AJMQ est toujours au milieu des procédures de contestation légale. Restent encore les PREM et les AMP, dont les effets contre-productifs sont évidents aux yeux de l’immense majorité des médecins, mais que quelques syndicalistes préfèrent encore à des mesures incitatives qui ne dévaloriseraient pas l’acte médical.

Maintenant, dans un contexte de dégel à venir des frais de scolarité, certains croient qu’il faudrait orienter les hausses vers les étudiants en médecine, ceux-ci devant s’acquitter d’une dette morale envers la société qui leur fournit à bon prix une formation de classe mondiale.

Il est tout de même curieux que ces voix visent les étudiants en médecine et non ceux en pharmacie, en droit, en génie ou en économie par exemple. Tous ces domaines sont touchés par le phénomène selon lequel les meilleurs sont attirés vers les disciplines qui offrent des revenus supérieurs. Mais il est plus en vogue de s’attaquer à la médecine, symbole d’élitisme par excellence aux yeux de plusieurs, et d’ajouter aux contraintes existantes en proposant les « solutions » suivantes :

1. Les frais de scolarité en fonction des revenus attendus.

N’est-ce pas hasardeux de prévoir des revenus à long terme en fonction d’un diplôme ? C’est aussi injuste, car le diplôme ne garantit en rien la santé ou les

choix de vie qui permettront de travailler suffisamment pour atteindre des revenus supérieurs. Dans ce contexte, l’endettement en fonction de revenus futurs représenterait aussi une barrière significative au choix de carrière pour la majorité des étudiants, en particulier pour ceux qui sont issus des classes sociales moyennes ou pauvres.

2. Les frais de scolarité à rembourser en proportion des revenus déclarés dans les années suivant la diplomation.

Seuls nos bureaucrates pouvaient la concocter, celle-là : pourquoi ne pas dédoubler l’impôt sur le revenu, déjà progressif au Québec ? Et ça ne toucherait pas ceux qui veulent s’exiler… sauf si on veut les encourager à le faire… Le statu quo n’est-il pas bien plus élégant et moins coûteux administrativement ? Les plus fortunés paient plus d’impôts et de taxes et contribuent donc davantage au financement des études universitaires.

Actuellement, les gens d’âge mûr financent les études de la génération montante, qui n’en aurait pas encore les moyens, tout comme la retraite des premiers sera en grande partie assurée par les seconds. Si on remet en question ce partage intergénérationnel, serait-il également acceptable que les déficits actuariels des régimes de retraite publics ne soient plus assurés par les contribuables, mais bien uniquement par les retraités ?

3. La signature obligatoire pour les étudiants en médecine d’un contrat d’engagement à pratiquer au Québec pour cinq ans à la suite de leurs études.

Voilà une proposition qui vise clairement les 40 % d’étudiants de McGill qui quittent le Québec. S’est-on seulement demandé pourquoi ils ne se bousculaient pas au portillon pour demeurer dans l’Eldorado ?

Soumettre les étudiants en médecine, ou de quelques domaines d’étude particuliers seulement, à des mesures de rétention contraignantes défavoriserait ces choix de carrière au Québec. Les universaliser signerait un repli sur soi intolérable pour la Nation.

Afin de déboulonner les fausses perceptions qui sous-tendent l’instauration de ces mesures discriminatoires et rétrogrades, il me semble nécessaire de clarifier la situation réelle des étudiants en médecine et de l’évaluer d’un bout à l’autre du curriculum, point par point :

1. Les coûts de formation des programmes en médecine québécois atteignent 12 000 $ par étudiant par année, dont le quart est défrayé par les étudiants. De plus, en ajoutant les cours obligatoires donnés par le privé (ACLS, ALSO…), la proportion des coûts assumée par les étudiants grimpe…

Or, à la lumière de certaines dépenses universitaires de nature administrative, immobilière et représentative, qui apparaissent difficilement justifiables, il y a lieu de se demander quels sont les montants réels affectés à l’enseignement de la médecine.

Par exemple, l’augmentation de 150 % sur dix ans de la rémunération des recteurs, telle que rapportée par la Fédération québécoise des professeurs d’université, devrait-elle faire l’objet d’une analyse des retours sur l’investissement ? La qualité de l’enseignement a-t-elle suivi ? La gestion a-t-elle été resserrée de manière à favoriser la diminution des ratios étudiants-professeurs?

L’entretien des infrastructures en a-t-il bénéficié ? Les dédoublements entre universités ont-ils été éliminés ? Selon les réponses à ces questions, il faudra s’interroger sur la politique de rémunération des directions universitaires telle qu’appliquée par les conseils d’administration.

Comme dans le réseau de la santé, où les dépenses de nature non clinique restent limitées par rapport à l’ensemble des budgets, mais dont l’explosion se fait au détriment des services aux patients, les affectations budgétaires non liées à l’enseignement dans le réseau universitaire minent depuis trop longtemps sa mission principale.

Que ce soit pour confirmer ou infirmer les prétentions contradictoires de la CRÉPUQ et de la FEUQ en la matière, l’actuel ministre de l’Éducation devrait suivre l’avis de sa prédécesseure et mettre sur pied une Commission indépendante sur la gestion des universités pour clarifier la situation avant de statuer sur le financement public requis par les universités.

2. Les 12 000 $ sont inférieurs à la moyenne canadienne de 17 000 $, probablement en grande partie parce qu’au Québec, les médecins-professeurs sur les campus sont peu rémunérés par rapport au taux horaire d’un médecin en pratique clinique. De plus, ce n’est pas l’université, mais bien la RAMQ qui paie pour l’enseignement clinique pré et postdoctoral. Les dépenses universitaires à cette étape sont donc limitées, et l’université continue de percevoir les frais de scolarité.

La comparaison canadienne devrait également tenir compte du fait que le coût de la vie et la richesse per capita donc la capacité de payer) sont moindres au Québec. Si, dans ce contexte, les médecins ont accepté un rattrapage interprovincial seulement partiel, pourquoi en serait-il autrement pour les professeurs d’université ?

3. Le résident en médecine est appelé à prodiguer, sous supervision plus ou moins éloignée, des soins aux patients. La semaine de travail va de 50 à plus de 110 heures par semaine pour une moyenne de plus de 60 heures par semaine. Le taux horaire effectif tourne autour de 15 $, ce qui ne reflète ni la formation requise ni l’intensité du travail effectué, si on le compare aux autres employés du réseau public. Sans cet apport bon marché de docteurs, l’offre de service de la plupart des hôpitaux universitaires s’écroulerait. On peut donc considérer que la dette morale de l’étudiant en médecine envers le Québec est amplement remboursée après la résidence.

4. Le résident qui obtient son permis de pratique au Québec fait face à une panoplie de mesures contraignantes qui dictent son cheminement de carrière: obtenir un droit de pratique dans une région à travers un processus opaque et sans appel; obtenir un poste dans un hôpital admissible de cette région; assumer pendant vingt ans les activités prioritaires (principalement en hôpital). Fidèle à ses habitudes bureaucratiques, le Québec est la seule juridiction en Amérique du Nord à mettre autant de bâtons dans les roues du médecin qui veut commencer sa carrière.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’exode des étudiants et jeunes médecins du Québec.

Ayant d’abord survécu à un processus sélection draconien pour être admis dans ce programme hautement contingenté, puis à l’assimilation d’une quantité impressionnante de connaissances menant à l’obtention du doctorat en médecine après cinq ans, et, finalement à des horaires de travail abrutissants lors de leur résidence, les nouveaux médecins sont confrontés à une coûteuse culture bureaucratique de contrôle, qui n’est jamais remise en question, malgré les preuves de ses conséquences néfastes.

Peut-être que la solution à l’exode des médecins du Québec serait justement de s’attaquer aux maux qui affligent l’organisation des services médicaux plutôt qu’à la jeunesse médicale.

Voilà matière à réflexion.

Au final, nous croyons que l’augmentation des frais de scolarité proposée devrait être échelonnée sur dix ans plutôt que cinq, puis suivre le taux d’inflation. Les études resteraient plus abordables au Québec que dans le ROC. Cela encouragerait l’avenir de notre société du savoir, tout en évitant les gels qui ne tiennent pas compte de la valeur des services rendus et qui sont compensés disproportionnellement par l’imposition du travail.

La proposition de moduler les frais de scolarité en fonction des coûts de programme reste non avisée. D’une part, une évaluation rigoureuse et continue des coûts d’enseignement universitaire mobilisera toujours plus de ressources administratives au détriment de l’enseignement. D’autre part, elle va à l’encontre de l’objectif de permettre aux étudiants de se réaliser non pas en fonction de leurs moyens, mais bien en fonction de leur potentiel. Les frais de scolarité devraient donc continuer de s’appliquer uniformément à tous les programmes.

La question des frais de scolarité est complexe et les décisions du gouvernement devront être à la fois rigoureusement justifiées, et respecter nos valeurs et notre Histoire. Qu’on se le dise : l’heure n’est définitivement plus aux déchirements de chemises et aux effets de toge de la part des différents groupes de pression impliqués. Un dénouement s’impose.

A propos de Dr Francois-Pierre Gladu

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Médecin de famille et président de l'Association des jeunes médecins du Québec (AJMQ). Pour lui écrire : fpgmd@yahoo.fr

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