Un trois services tout chilien

Île de Pâques Île de Pâques
Une corrida empreinte de charme et de séduction Une corrida empreinte de charme et de séduction
Un cadet lors d’un défilé Un cadet lors d’un défilé
Il fut un temps où la mélancolie se guérissait par des électrochocs. Moi, je ne connais rien de mieux que voyager au loin et en solitaire pour réparer tous les chromosomes brisés...

Récit de voyage

PAR CLAUDE GARCEAU, MD  
SPÉCIALISTE EN MÉDECINE INTERNE, HÔPITAL LAVAL

Un autre automne! Pourtant, n’est-ce pas ma saison préférée ? L’usure du temps n’a pas épargné ces petits plaisirs qui étaient auparavant si salutaires. Je ne trouve plus de réconfort à fréquenter le petit resto du coin, et le fait de photographier les gloires de l’équipe locale au football n’a plus, pour moi, les attraits d’antan.

Il fut un temps où la mélancolie se guérissait par des électrochocs. Moi, je ne connais rien de mieux que voyager au loin et en solitaire pour réparer tous les chromosomes brisés ou raccourcis de ma cinquantaine.

Ce sera donc le Chili qui me sauvera de la nostalgie !

L’apéritif: Santiago

Quelques jours et quelques nuits à Santiago. Ma visite à Santiago est un hommage obligé à mon voisin, un artiste chilien. Ses yeux n’ont plus les éclats joyeux

Île de Pâques

d’antan. La maladie y a trouvé sa voie. Il a fui la dictature et la grande

noirceur des années 70. Il y a quelques années, je lui ai acheté une œuvre étrange (il est sculpteur). Des visages cuivrés et visiblement andins naissent de la terre, souffrent et se déforment. Ces visages expriment collectivement douleur et dignité. Ils sont une métaphore du peuple sud-américain. Nés d’une même nourrisse, les bourreaux et leurs victimes sont unis par une même destinée : souffrance, mais espoir de libération. Et, dans le ciel, le grand condor fait fi des lois de la pesanteur et s’approche de lumières divines et apaisantes.

Je débarque à Santiago. Malheur ! C’est le jour de la fête nationale… Les musées et les restaurants sont tous fermés… L’hôtel a des charmes surannés de vieille courtisane. Sous le porche, des gardes armés me fouillent avec vigueur. Le palace est réservé pour la rencontre annuelle des grands banquiers d’Amérique du Sud. À cause d’un imbroglio, la réception me croit banquier ! La jolie concierge fait quelques téléphones et une limo de courtoisie m’attend comme par magie en face de l’hôtel. Direction le grand parc central. Carpe diem hombre !

Les cimes encore glacées des contreforts des Andes, tout autour de cet îlot de verdure, absorbent la douce chaleur de ce début de printemps austral. La vie renaît et de petites familles aymaras, parées de couleurs traditionnelles, vivent un jour d’insouciance. On m’amène vers une arène… Là, des propriétaires de latifundias, ces immenses fermes qui ont survécu aux révolutions et réformes agraires, sont réunis pour la fête nationale. Le costume de banquier est, pour l’occasion, recouvert des habits traditionnels des cavaliers de la campagne.

Dans un grand ballet orchestré, les fils des familles possédantes font leur entrée dans le grand monde. Dans les gradins se trouve leur mère, femme espagnole digne et altière. Dans l’arène se trouvent les hommes, les vrais : l’élégance des impeccables bottes de cuir, la force du fouet à la main et le chapeau blanc qui cache les yeux et qui salue les dames. Le machisme sud-américain s’exprime ici dans toutes ses couleurs, mais toujours avec des sursauts de violence brutale.

Le jeu dans l’arène est simple et primitif. Un taureau est excité dans un enclos; on le pousse vers un portillon. Excédé, il s’élance, et, aussitôt, deux cavaliers le pourchassent autour de l’enceinte circulaire. Talonné par les cavaliers au galop, le taureau s’écrase, épuisé, sur le mur de l’enceinte. La pauvre bête est broyée entre les corps des chevaux qui le talonnent et le mur de bois. L’animal se relève péniblement, souvent victime d’une commotion cérébrale. Des péons tirent la queue et dardent la pauvre bête avec de petites lances. Le combat n’est pas fini ! La bête se remet sur pied et veut échapper à ses assaillants. Malgré tous ses efforts, elle finira encore une autre fois écrasée dans d’autres cibles dessinées dans le mur de l’arène.

C’est un spectacle sauvage mais vrai, et je suis aux premières loges. C’est une orgie de couleurs. Il faut voir la fierté des mères voyant pour la première fois leur petit devenir un homme. Je demeure un spectateur privilégié : on me laisse photographier l’arène. Les milliardaires sont heureux de partager un moment important de leur vie. Après un temps, je laisse mes amis à leur tauromachie.

Je reviens à l’hôtel. La concierge me glisse un petit billet doux. Je suis invité dans le box présidentiel adjacent au palace pour assister au défilé de l’armée

Une corrida empreinte de charme et de séduction

nationale. Quelle histoire ! Deux mille soldats en costume d’opérette paradent sous mes yeux… Suis-je au XIXe siècle ? À voir tous ces soldats, on ne peut que frémir à l’idée que leurs pères, des milliers d’idéalistes jugés indésirables, ont été arrêtés et emprisonnés il y a moins de 40 ans dans le stade municipal de Santiago. Les a-t-on tous revus? Mais en cette nuit de fête nationale, je suis ébloui comme tous par les costumes, la perfection des mouvements et, aussi, la fierté des Chiliens qui m’entourent. Deux mille cadets défilent : l’armée de terre, de mer et de l’air. Ils exécutent des mouvements précis de mercenaires suisses dans leurs costumes dignes de Casse-Noisette. Un président de droite avec une grande armée ! Première clé de la compréhension du mystère chilien : famille, fierté et patrie !

Mise en bouche : Valparaiso

Changement de registre : demain, c’est Valparaiso. Une ville qui s’est voulue, un temps, le Paris du Pacifique. On y trouve des plages et des palmiers; on se croirait à Miami ou, mieux, à South Beach. Puis, il y a l’âme de Valparaiso. Une ville de poète. Comme Rome, cette cité fut construite sur des collines. Porte ouverte sur le Pacifique, elle est parfumée des embruns de la mer et accompagne les ennuis des marins qui partent au loin. Une ville de rêveurs. Une ville qui sait qu’un jour, une grande secousse venue de la terre l’emportera pour toujours. Au sommet d’une de ces collines vivait Pablo Neruda, le grand poète chilien. Il recevait ses amis dans sa maison étonnante. Il y chantait l’âme des paysans, des culs terreux, du petit peuple, tout en dégustant les beautés de ce monde : objets d’art, femmes et fins alcools. Pablo fut à la fois la muse de la souffrance des paysans, mais aussi l’égérie un peu saoule des privilèges de l’élite.

Deuxième clé du mystère chilien : la poésie de la terre commune, poésie chantée par des chantres pour qui la vie est ici avant d’être plus tard ailleurs.

En prime, nous aurons le ballet de Rapa Nui (l’île de Pâques) qui se produira pour le président. Place à Gauguin, à Melville et à tous ces autres amants des langueurs de la Polynésie. Le président, tout près de moi, est hypnotisé par la douceur de ces filles qui font onduler les quelques plumes imbriquées dans leurs pagnes impudiques. Au gré de la musique et du vent, elles se transforment en de fins oiseaux et deviennent porteuses de nos rêves.

Pièce de résistance : Rapa Nui, l’Île de Pâques

Place enfin à l’île de Pâques,qui est à plus de 1500 km de distance de toute autre terre. Il y a plus de 1000 ans, les membres d’une grande famille issue des îles Gambier se sont élancés dans une aventure vers l’inconnu. Pour guider leur grande embarcation, il n’y avait que le cri des oiseaux migrateurs filant vers l’est et la lumière des étoiles qui s’éloignait des Marquises. Cette petite colonie de 100 ou 200 personnes, logée sur une gigantesque pirogue avec des animaux (rats, cochons) a affronté avec courage les nuits noires du grand océan Pacifique.

Par chance, les membres de l’équipée ne sont pas morts de soif. Ils ont abordé à l’île de Pâques, un petit point dans l’océan Pacifique. L’île était verte, sertie de grands cocotiers qui donnaient ombre et pitance. En plus, il y avait toutes ces lagunes qui regorgeaient de vie.

Les enfants et leurs descendants ont créé un monde nouveau, qui resta sans contact avec le reste de l’Océanie pendant plus d’un millénaire. Des clans se sont partagé l’île. Ce fut au départ une vie facile, qui a permis aux forces créatrices des habitants de l’île de se déchaîner. Chaque clan voulait prouver sa grandeur en érigeant les statues des  ancêtres, des statues de plus en plus gigantesques, toujours avec le visage tourné vers la terre. C’était comme un gage de protection pour tous ces pauvres humains si isolés.

Puis, ce fut le déclin provoqué par un appauvrissement inévitable des ressources et le contact avec le reste du monde. Vérole, variole et esclavage firent le reste.

Au début des années 1900, il ne restait que cent habitants à Rapa Nui, les autres ayant été décimés par les esclavagistes péruviens.

Ma première nuit à Rapa Nui. Je suis loin de tout. Que la nuit est étoilée ! Petite marche d’insomnie sur le bord de la plage. Sous la lune, une grande statue aux yeux vides monte la garde. J’ai un peu peur; il faut que je retrouve mon hôtel dans les collines. Les chiens, si dociles le jour, se transforment en molosses féroces la nuit. Il est trois heures du matin, je ne vais échapper aux crocs des chiens qu’avec les coups d’un grand bâton. Il était écrit que certains toutous iraient voir leur créateur ce soir. Mais je demeure complètement perdu dans la nuit noire. Je vois bien tout au loin quelques lueurs.

Mais c’est l’Océanie dégénérée… Le niveau de vie de Rapa Nui excite les convoitises du continent. Les mâles locaux sont en partie désoeuvrés mais friqués et souvent alcooliques. La sauvagerie d’antan a fait place aux joies qu’apportent les lueurs des barbecues , du vin partagé sous les étoiles infinies. Mes nouveaux amis me dévoilent le joyau de l’île : le diamant brillant de mille feux dans cette nuit noire.

Un cadet lors d’un défilé

Elle a 22 ans. Elle a des tatouages si fins et sinueux qu’elle devient pour moi le livre sur lequel s’écrit cette terre étrangère. La jeune femme, aux cheveux dénoués comme ceux des femmes qui ont tant fait rêver Gauguin et Melville, chevauche son cheval. Elle me donne un rendez-vous demain pour le Midnight Spécial.

À cheval, nous galopons dans les brumes vers le volcan où ont été extraites les mille statues qui gisent sur le sol de l’île de Pâques. Dans un repli de l’île, je vais vivre une rencontre esthétique qui rejoint l’absolu. Là, sur les parois du volcan, les artistes des siècles passés nous ont laissé un message. Des statues couchées ou enterrées à moitié pointent leurs orbites béantes dans toutes les directions. Mais quel est le message ?

Le soleil décline, une jeune femme sort des profondeurs de la terre. Elle vit dans l’une des milliers de cavernes de l’île. Une fleur blanche à la tempe, elle a toute l’indolence des mers du Sud. Elle allume le feu et fait braiser des patates douces sur un brasero improvisé. Le soleil se meurt. Gauguin, Melville, Brel, mes frères, je suis en communion avec vous en ce moment béni.

Nous conduisons nos montures vers la mer. Il y a plus de 40 ans, sur une petite esplanade, des Japonais ont relevé les statues, que l’on appelle aussi moaï. En silence, nous contemplons les dernières lueurs de l’astre du jour qui plonge dans les flots. Puis, c’est la pleine lune qui prend le relais… Elle aussi parcourt l’océan et se couche à son tour dans la mer argentée. Nouvelle nuit… Midnight spécial. La petite beauté me conte les bonheurs des Marquises… Sur cette plateforme, sous l’ombre protectrice des géants de pierre, se trouvent les os des ancêtres disparus. Il ne suffirait que de retourner quelques pierres pour troubler toutes ces âmes disparues qui nous entourent.

Gaugin, Melville, Neruda, vos écrits et vos dessins m’ont fait rêver. Maintenant, Santiago ne m’est plus inconnue. J’ai gravi, moi aussi, les collines de Valparaiso. J’ai, moi aussi, humé ses odeurs de fange et de coquillage, et mon corps a trouvé le repos devant des géants de pierre, le temps d’une brève nuit illuminée par la pleine lune et l’éclat d’une femme océane.

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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