Les indiscrétions de Fernand

Un cerne brunâtre de la taille d’un plateau de service au brunch dominical des Chevaliers de Colomb macule le Saint Graal. Ce nigaud de chat a mangé plus de ruban...

MACCHABÉE & FILLE

PAR : JOSÉE BOISSONNEAULT, MD
MÉDECINE FAMILIALE ET MÉDECINE D’URGENCE À L’HÔTEL-DIEU DE SOREL

Un drôle de son à mi-chemin entre un gargouillis et un beuglement de vache me tire de mon sommeil vers 6 h. Pas contente. Je m’étais mise au lit vers 3 h à la suite d’un quart de travail de soir plutôt mouvementé. Deux intubés, deux intox et un infarctus, sans compter un accidenté de la route à 23 h… Le pactole, quoi.

Découragée et d’une humeur massacrante, je me dirige vers la source du bruit pour me trouver non pas devant un ruminant, mais devant Fernand, mon chat belliqueux qui vomit tripes et boyaux – ou plutôt tripes et rubans d’emballage – sur le divan du salon… blanc, bien sûr. Quelle idée d’avoir acheté un divan blanc quand on a un chat noir. Mais « Blablabla rabais, blablabla tablette iPad en rime, blablabla ça se nettoie facilement », etc. Le boniment du vendeur a fait des ravages considérables côté endoctrinement : le divan blanc devenait subitement un bien essentiel, l’aboutissement d’une quête, bref, le Graal de tout propriétaire de chat noir.

Me voilà donc debout, consternée, mesurant l’ampleur des dégâts. Un cerne brunâtre de la taille d’un plateau de service au brunch dominical des Chevaliers de Colomb macule le Saint Graal. Ce nigaud de chat a mangé plus de ruban à emballer qu’en consomment les Scouts un 24 décembre.

Psht psht. Un bruit de pantoufles raclant le linoléum me distrait de mes malheurs. Chéri est dans l’embrasure de la porte vêtu d’un boxeur et de ses pantoufles. Je souris et lui demande :

– Nouveau look ?

Il esquisse un sourire et me répond : – Il est coordonné au tien.

Je baisse les yeux et constate que je suis vêtue d’un t-shirt et de pantoufles… mais sans le boxeur. Parfois, il est vrai, je suis distraite.Là, je ris franchement. Je me sens ridicule. J’attrape une couverture et me la drape autour de la taille. Et d’un ton concupiscent, Chéri en rajoute :

– J’aimais bien ton look sans la couverture, moi.

DWARK, DWARK DWARK ! Les beuglements de notre ruminant domestique coupent court à notre badinage érotique. Pauvre Fernand! II fait pitié à voir! Il est arcbouté contre la table du salon, une écume verdâtre émergeant de ses babines.

Je sais maintenant à quoi j’occuperai ma seule journée de congé en six jours : à tester le système de santé animalier. Je me sens terriblement anxieuse et triste. Je dois me l’avouer : j’aime mon chat plus que je veux me l’admettre.

Fernand est maintenant couché sur le côté, inerte (pas un comportement inhabituel chez lui, j’en conviens) et gémissant.

Je le prends délicatement dans mes bras – il pèse dans les 20 livres – et l’emmaillote dans une couverture. Je le caresse doucement. Chéri est retourné se coucher, ses espoirs de gymnastique à l’horizontale ayant été anéantis par minet. Je dors d’une oreille, sur le qui-vive, sur mon divan souillé.

Neuf heures du matin, urgence de l’hôpital vétérinaire. On me facture 170 $ seulement pour ouvrir le dossier. S’ajoutent à ce taux plancher l’examen par le vétérinaire, les analyses de sang, les examens radiologiques. Misère ! J’aurais dû me faire vétérinaire plutôt que médecin ! On a emporté Fernand dans une salle d’examen et je dois patienter dans la salle d’attente, redoutant le verdict : « Madame, votre chat est un crétin fini et est atteint d’une obésité mortelle. Il n’y a plus rien à faire… » Ou encore : « Madame, Fernand n’est pas un Fernand, mais une Fernande. » De quoi le faire chavirer dans l’obsession de devenir transgenre et de passer à l’émission de Denis Lévesque les mardis soirs.

Je souhaite de tout cœur que Fernand a donné le change pour paraître brillant, en rapportant un papier ou encore en grattant dans sa litière en silence et sans dégager d’odeur. Je prie ardemment que son genre masculin rayonne (en oubliant de sortir les poubelles ou de changer le rouleau de papier hygiénique, par exemple). Bref, tout ce qui ferait passer mon chat standard pour un modèle d’érudition et de testostérone.

Une dame dans la cinquantaine me détourne de mes sombres pensées. Elle garde en laisse un énorme danois gris qui pourrait peindre sans le moindre effort le plafond avec ses oreilles. J’aimerais l’engager pour laver mes fenêtres le printemps prochain. Le plus bizarre, c’est que la dame ressemble beaucoup à son chien. Un peu comme dans la publicité de Fido où les chiens étaient des copies conformes de leur maître. Elle doit mesurer autour de six pieds et a le visage tellement long qu’elle ne doit pas avoir besoin d’ustensiles pour manger ses spaghettis. Le danois n’en mène pas large. Il est couché, la tête sur ses longues pattes de devant, et il gémit faiblement en bâillant.

Un petit garçon d’environ six ans aux oreilles décollées tient dans ses bras son lapin (tiens donc, les lapins peuvent aussi ressembler à leur maître) tout en me fixant intensément. L’air résolu, il se plante devant moi, me forçant à lui prêter attention. « T’es venue porter qui, toi, madame? »

– Mon chat.

– Il a quoi ?

– Je ne sais pas. Il vomit.

D’un ton docte, il professe :

– Jeannot, lui, fait du pipi qui pue. Ça doit être une infection.

– Tu crois ?

– Oui, maman l’a dit. Elle est docteur d’humains.

Je jette un œil à la docteur d’humains, mais elle m’est inconnue.

S’adressant à mon nouvel ami :

– Samuel, arrête de déranger la dame.

– Mais non, il ne me dérange pas.

Samuel n’avait pas besoin de plus d’encouragements. Il décide de repousser davantage la barrière de l’intimité :

– Comment, il s’appelle ton chat ?

– Fernand.

Il ouvre de grands yeux ébahis :

– C’est drôle ! Comme grand-papa !

La docteur d’humains fait une moue réprobatrice. Je songe, perspicace, que son père doit se prénommer Fernand. Bon, on y est. C’est arrivé. Un humain portant le même prénom que mon chat.

Samuel reprend :

– Il est de quelle couleur ?

– Noir.

– Est-ce qu’il est gros ?

– À côté d’un éléphant, non. Samuel sourit.

– Gros comment ?

– Comme un gros lapin. Ou un petit lutteur sumo.

– C’est quoi, un lutteur sumo ?

– Un très gros monsieur qui fait de la lutte avec un costume de bain blanc qui ressemble à une serviette.

Tout en lui parlant, je trouve une photo sur mon téléphone intelligent et lui la montre. Les enfants ont besoin de références concrètes. Et Jeannot lapin, jusque-là silencieux et inodore, choisit ce moment pour uriner, et un arôme de putois écrasé envahit la salle.

C’est alors que le vétérinaire entre dans la salle d’attente et s’avance vers moi. Quel canon! Il semble tout droit sorti d’une publicité Hugo Boss! Barbe savamment non rasée, yeux bleus, cheveux bruns, la stature d’un joueur de hockey professionnel. De quoi alimenter mes fantasmes pour les dix prochaines années! Curieusement, il ne marche pas au ralenti avec du vent dans les cheveux. Je prends désespérément conscience de mon look négligé, de mon absence de maquillage et de l’odeur de putois fraîchement écrasé qui me colle à la peau. Car Jeannot a un périmètre de dommages d’au moins 400 mètres.

Je souris vaillamment, cachant mon désespoir de ne jamais attirer l’attention d’un tel Hercule de la médecine animale. Je peine à l’imaginer le bras dans le derrière d’une vache sur le point de mettre bas. Ça revient à observer un végétarien se goinfrant de côtes levées.

Le médecin me sourit et dit :

– Madame Macchabée, si vous voulez venir avec moi.

Je lui emboîte le pas pour me retrouver dans une petite salle d’examen, nez à nez avec une jeune femme d’environ 22 ans, grande, blonde et mince et arborant d’énormes lunettes noires. Elle serait plus à sa place dans une agence de mannequins que parmi les animaux. Je comprends, la mort dans l’âme, que mes chances de séduire le Dr Hugo Boss sont anéanties par Barbie Vétérinaire.

Je cherche Fernand des yeux, il n’est pas dans la salle. Un mauvais pressentiment me serre la poitrine. Voyant mon malaise, Hugo Boss me rassure :

– Fernand a un corps étranger intra-intestinal. Avec votre consentement, nous allons pouvoir l’opérer. Il devrait bien s’en remettre.

Je déglutis avec peine. Je dois me ressaisir, Fernand n’est qu’un chat après tout… Mais bon, je l’aime, mon gros Fernand !

Le mercantilisme prend la place de mon mélodrame intérieur. Je m’enquiers du tarif timidement, car un médecin qui cause d’argent, c’est aussi tabou que discuter sodomie dans un souper du Nouvel An :

– Combien ça coûtera ?

Barbie a une petite moue de dégoût. Tout pour que je l’aime, cette greluche.

– Autour de 1000 $. Ce qui, avec l’examen, les labos et l’imagerie, fera approcher votre facture autour de 2000 $.

Seigneur! Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ! Toisant Barbie d’un œil torve, je m’entends répondre :

– Parfait. Alors opérez-le.

Hugo Boss semble satisfait. ll pourra sans doute emmener Barbie dans un petit séjour romantique genre auberge-spa-souper gastronomique.

– Vous pouvez retourner chez vous, Mme Macchabée. Je vous appellerai une fois l’intervention terminée.

Puis il ajoute, avec un clin d’œil : « Fernand est solide, il passera très bien au travers. »

Je quitte la clinique non sans saluer mon ami Samuel, qui a le cœur bien gros. Jeannot a une grosse infection. On doit l’hospitaliser et le mettre sous intraveineuse. Je le rassure en lui disant qu’ici, ce sont de vrais pros, que c’est la ligue nationale des docteurs de lapins et que Jeannot passera bien au travers. Je lui donne aussi des nouvelles de Fernand. La mine grave, il se fait rassurant :

– Fernand devrait aussi s’en sortir avec le Docteur-des-annonces-de-parfum pour s’en occuper.

Je souris. Cet enfant et moi sommes des âmes sœurs.

Je retourne à la maison, fourbue, et m’endors comme une souche.

Quelques heures plus tard, je suis réveillée par la sonnerie du téléphone. C’est Dr Hugo Boss.

– Madame Macchabée ?

– Oui.

– Fernand avait bien un corps étranger… Est-ce que vous avez un moyen de contraception ?

Qu’est-ce que ma politique personnelle de limitation des naissances vient faire là- dedans ?

–…

– Il avait avalé une enveloppe de préservatifs !

La honte me submerge. Je réussis néanmoins à articuler :

– Bon… Bien voilà qui finira peut-être par me convaincre de procréer !

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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