Santorini, repos d’Ulysse

Un petit matin comme les autres... il y a plus de 3600 ans (Homère n’était pas encore né), la terre, habituellement féconde et paisible, s’est courroucée. Une vague biblique...

RÉCIT DE VOYAGE

PAR CLAUDE GARCEAU, MD

Il fut un temps où l’avenir était azur, et où la lumière du jour nous caressait sans gêne.

J’avais 25 ans.

J’avais affrété un petit jet qui s’éloignait lentement de Rhodes, le dernier refuge de la chrétienté reculant sous les assauts de l’Islam lentement triomphant. Sous les ailes de notre avion, la Méditerranée, la Mare Nostrum, n’exhibait, en belle femme vaniteuse, que quelques rides.

Notre pilote, dans l’espoir d’avoir quelque pourboire supplémentaire, cumulait les trajets circulaires autour de la caldera d’un grand volcan antique. Santorini nous montrait ses charmes : de petits villages tout blancs accrochés périlleusement sur ses flancs, et un grand gouffre circulaire, un œil d’un bleu profond, sombre miroir reflétant les astres et les querelles des dieux de l’Olympe.

« C’est un ailleurs, c’est une chambre avec vue… »

Un petit matin comme les autres… il y a plus de 3600 ans (Homère n’était pas encore né), la terre, habituellement féconde et paisible, s’est courroucée. Une vague biblique balaya les rivages de la Mare Nostrum et détruisit des siècles d’occupation phénicienne. Le centre du volcan fut remplacé par un grand lagon de plusieurs km2 de diamètre et de plus de 300 mètres de profondeur. Dans l’esprit des Grecs anciens, il n’en fallait pas plus pour transformer ce caprice des dieux en mythe : celui de l’Atlantide. De ce temps d’avant le malheur ne restent que des plages de sable noirâtre et les ruines d’Akrotiri, l’Atlantide originelle.

La terrasse aux murs blanchis à la chaux était fraîche malgré les lueurs du petit matin. Je regardais la mer infinie, mouvante, maîtresse aux mille attraits. Au loin, un grand bateau amenait une horde de touristes, venus du Pirée, visiter Santorini, comme on visite Venise : deux heures dans la cohue, une escale, quelques photos, le départ.

Avec la lorgnette qui traînait négligemment à mes côtés, je contemplais les ânes regroupés 200 mètres plus bas sur la jetée du port. Les baudets se retrouvaient rapidement chargés de ces femmes seules coiffées de ces grands chapeaux de paille, ridicules vus de la cime. Le romantisme d’une montée à dos de bourricots dans les chemins sinueux de la falaise se transformait rapidement en un Golgotha sans eau. Le soleil était sans pitié pour ces femmes sèches.

Midi sonne. Je suis un gisant dans la chaleur du jour. Au fond des pupilles, j’ai les rétines brûlées par l’indigo de la mer et l’éclat insoutenable de la chaux des logis et des chapelles tout à côté. À mes pieds, un petit chat noir conjure les mauvais sorts et ronronne tout doucement. Sur une terrasse, un peu plus bas à flanc de falaise, deux femmes s’aiment tendrement. L’air est immobile, le temps n’existe plus, je m’endors. Ulysse se repose.

Il est trois heures et je me réveille lentement, tout endolori. L’alizé venant du large secoue la torpeur de ce tout petit bout de terre alanguie. Les oiseaux se remettent à picorer, les volets s’ouvrent et de petites femmes, vieilles et ridées comme des pommes abandonnées, s’en vont arroser leurs maigres jardins.

Santorini le jour

J’ai loué un petit scooter, et, cahin-caha, il ronronne jusqu’au village de Oia, puis refuse de continuer plus loin.

Dieu ait son âme ! Plus de 30 ans plus tard, je me souviens encore clairement de frapper à la porte de cette Française venant d’emménager dans une villa. Elle m’offre un verre d’eau, puis, rapidement, m’ouvre les portes de son paradis. Gainsbourg vient peut-être de rencontrer son Égérie. La déesse me laisse les clés du palais, elle m’ouvre un vin-santo, un vin fabriqué à partir d’un cépage unique, l’assyrtiko, qui pousse de plain-pied, les raisins protégés du soleil par les vignes enroulées sur leurs fruits. Ma déesse partira, frivole, vers d’autres caprices… Je ne la reverrai jamais… Mais sur sa terrasse, pendant quelques heures, je deviens un demi-dieu.

La vielle Grecque, dans un jardin tout en bas, me sourit, elle sort toutes les heures pour arroser ses tomates bien protégées par de petits enclos de pierres. Elle monte vers moi, me montre la photo de son fils, qui est capitaine. Les Grecs sont tous des capitaines. Son fils à elle bourlingue sur les mers du monde dans le détroit de Malacca, entre Sumatra et la Chine. Le temps d’un souffle, pour cette mère attendrie, je deviens le fils tant attendu et son regard s’emplit d’amour.

Les teintes rosées de la fin du jour font place à l’ocre. Nous, pauvres humains, sur les terrasses d’Éos, pendant ces minutes bénies d’avant le crépuscule, nous croyons immortels. Il n’y a plus devant nous que l’astre solaire, rougeâtre, luttant de ses derniers feux avant de mourir dans les confins de la caldera. L’éther tout autour prend une teinte bleutée, puis le silence laisse place au bruit des verres qui se remplissent d’hydromel, pendant ces instants presque sacrés, emplis de mystère et de joie de vivre. L’écharpe de la nuit nous enveloppe. Puis il y a l’odeur du poulpe grillé et le fracas des verres d’ouzo contre les murs.

Les toits bleus de Santorini

Il fut un temps où l’avenir était azur, et où la lumière du jour me caressait sans gêne… J‘avais 25 ans. La mer devant moi n’avait aucune ride et l’air était rempli des magies à venir.

Je ne retournerai jamais à Santorini. Nos rêves de jeunesse, ceux de l’immortalité, sont impitoyablement balayés par les tempêtes qui, dans cette partie du monde, en effacent les rivages arides. Mais je l’affirme, l’espace d’un trop bref jour d’été, mon bonheur fut égal à celui d’Ulysse, qui fit naufrage sur l’île et fut retenu, un temps, par Calypso, la déesse aux belles boucles.

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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