Trop vite sur la gâchette

Quand je constate à quel point les avis des délégués de l'Association médicale canadienne, réunis en conseil général en août dernier, à Calgary, étaient polarisés...

C ‘était en 2004, dans un centre hospitalier montréalais. J’avais entamé ma carrière d’infirmière depuis quelques mois déjà. À l’étage des patients affectés par des maladies cardiorespiratoires, il restait parfois quelques chambres libres où il arrivait que l’on admette un patient en phase terminale.

Je me rappelle seulement qu’elle était frêle, âgée et très malade. On savait qu’elle allait mourir dans les semaines à venir. Parfois, elle s’éveillait, nous regardait avec ses grands yeux bleus, mais ne disait mot. Son plan de soins indiquait, en rouge, « pas de code ». On lui administrait morphine et scopolamine. Chaque fois que j’allais lui administrer l’une ou l’autre de ces médications, j’avais l’impression que j’allais la faire mourir. Et, un soir, alors que j’étais en service, elle est décédée, dans son sommeil. C’est moi qui l’ai trouvée sans vie. Il n’y avait aucun membre de sa famille pour la veiller ce soir-là. C’est la seule fois où j’ai vu la mort d’un patient d’aussi près. Je n’ai pas paniqué en la voyant; l’équipe clinique avait fait tout ce qu’elle pouvait, nous avions fait cesser les démarches cliniques inutiles et, avec elle, nous attendions… Elle est morte dignement. Alors que le Québec s’apprête à débattre en commission parlementaire du projet de loi 52 sur l’aide médicale à mourir, je repense à cette expérience. Si cette loi avait été adoptée à cette époque, cette patiente serait-elle décédée dans les mêmes circonstances ?

Quand je constate à quel point les avis des délégués de l’Association médicale canadienne, réunis en conseil général en août dernier, à Calgary, étaient polarisés, je trouve fascinant de constater l’ampleur du saut que s’apprête peut-être à faire le Québec, ce mois-ci, après seulement cinq ans de discussions sur un sujet aussi grave. Au contraire de ce qui se passe ici, les délégués de l’AMC, eux, ont plutôt adopté des motions exigeant en premier lieu une réflexion plus approfondie sur le sujet. On a aussi adopté plusieurs propositions privilégiant d’abord le développement de la médecine palliative au Canada. Tandis que de nombreux médecins québécois sont prêts à se ranger derrière un projet social et légal « d’aide médicale à mourir » – d’euthanasie légalisée, pour dire les choses comme elles sont –, je suis dubitative. Ce n’est pas rien, ce projet. Alors que les ressources allouées à l’organisation de la médecine palliative ne sont pas optimales et qu’on n’a pas encore de réel projet de société en la matière, est-il logique de débattre déjà d’un projet de loi d’aide à mourir ? N’est-ce pas un peu brûler les étapes ? On parle quand même de donner la mort à autrui ! Même avec le consentement du patient, on parle d’encadrer, de normaliser, le geste d’administrer la mort. Comme un remède. C’est énorme. Peu importe les motifs réels et possiblement louables, ce n’est pas banal. En brûlant les étapes pour décider d’une telle question, on banalise déjà un peu plus l’acte permettant d’aider l’autre à mourir, même si on parle de « l’encadrer » de façon stricte. Ce n’est pas d’encadrement dont on a besoin à ce stade-ci. C’est (encore) de réflexion. Et de preuves tangibles que les risques de dérapage sont éliminés dans le projet de loi actuel. Le texte de Mélanie Vachon, psychologue, professeure et chercheuse à ce sujet1, est éloquent. La preuve n’a pas été faite que le projet de loi québécois tient adéquatement compte des risques de dérapage dans un contexte d’aide médicale à mourir.

Vous aurez tous, un jour, à côtoyer personnellement la mort de près, et pas seulement professionnellement. À titre de professionnel de la santé, vous avez le devoir de développer une réflexion éthique claire et solide sur cet enjeu, d’examiner de près les valeurs philosophiques profondes qui vous animent, de vous éduquer et d’évaluer avec plus de profondeur ce que disent la science et les spécialistes de la médecine palliative sur le sujet. Parce que c’est ce qui vous permettra d’aider ou de refuser d’aider quelqu’un à mourir de façon éclairée. Cet acte, j’en suis certaine, a toutes les chances de venir assiéger votre consience à un moment ou à un autre. Aussi bien déterminer d’avance où l’on se situe vraiment dans ce débat. Saviez-vous qu’au Canada, même si des facultés de médecine donnent des cours de médecine palliative à leurs étudiants, certaines universités n’y consacrent qu’une dizaine d’heures, voire pas du tout ? Est-on vraiment en mesure, au Québec comme au Canada, de prendre une telle décision légale quand les médecins sont, de façon très probable, insuffisamment formés en la matière ?

Donner la mort « sur commande » et la normaliser dans le cadre d’un projet de loi,même d’exception, est un dangereux précédent, même en prenant mille précautions. L’autorisation de mort assistée devrait, au contraire, s’inscrire dans une logique du cas par cas. Cela devrait toujours être et rester une mesure d’exception, fruit d’un constat commun entre un patient, une famille, un médecin, une équipe multidisciplinaire et un tribunal. C’est seulement au bout de ce processus que la mort assistée devrait être admissible. Et encore, pas avant d’avoir utilisé à bon escient et de façon maximale la médecine palliative. Sommes-nous vraiment plus avant-gardistes au Québec que dans les autres provinces canadiennes ou simplement un peu trop vites sur la gâchette ? Avant de nous approcher trop près de la mort volontaire, commençons donc par le commencement : continuons de réfléchir.

 

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Éditrice et rédactrice en chef
Marie-Sophie.L’Heureux@cma.ca

 

 

RÉFÉRENCE

Vachon, M. (2013). À défaut de soulager la souffrance, hâter la mort. Le projet de loi québécois sur l’euthanasie est-il prématuré ? Psycho-oncologie (sous presse). DOI 10.1007/s11839-013-0428-4

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également critique gastronomique et journaliste pigiste pour d'autres médias.

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