YUL en juillet

Mon attention est vite retenue par ma voisine de gauche, une quinquagénaire qui s'efforce de paraître zen en fourrant ses pieds nus et malodorants dans la pochette...

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT
Illustration : NATHALIE DION

Nous partons pour les Caraïbes plonger toute une semaine. Ennnnfin !

Le repos et les bulles me feront le plus grand bien après des mois de travail mouvementés. Chéri n’est pas non plus en reste après une série épuisante de spectacles, de pratiques, et une session de cours intensive. Il est batteur professionnel dans un band et professeur de batterie. Il est fatigué et a besoin de se ressourcer sans s’occuper des autres. On se rejoint là-dessus. Gare au touriste en détresse : il ne trouvera pas d’écho auprès de nous. J’ai décidé de passer des vacances sans l’ombre d’un stéthoscope. Quitte à passer pour une sans-coeur.

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Nous passons à la sécurité et un jeune homme d’environ 35 ans attire notre attention. Grand, dans les six pieds, et pourvu de biceps surdimensionnés, il arbore deux tatouages occupant la moitié de son bras droit, sorte d’amas de fleurs et de barbelés, avec un coeur où l’on peut lire les lettres M et F (probablement « Manon forever »)… et sa copine du jour, Karine, Natasha ou Jessica (ou Lorraine, qui sait?)… Il fulmine contre cette dernière (aussi tatouée que son Jules, cheveux noirs surteints lissés au fer à repasser en prime), qui semble avoir droit à la fouille complète.

« Je t’avais dit aussi, Karine (tiens, tiens…), que tu ne devais pas mettre ton parfum, tes shampoings et toutes tes crèmes en format régulier dans ton hand-bag. Cr… de conne ! Je pourrai pas aller m’acheter des cigarettes au duty free à cause de toi, là ! »

À la place de Miss Karine Forever j’achèterais non seulement un paquet de cigarettes à mon homme pour lui demander pardon (!), mais je le lui enfoncerais vous savez où en guise de suppositoire et de cadeau de rupture.

Nous laissons notre joyeux couple de voyageurs pour nous concentrer sur notre propre expédition, après avoir passé la sécurité sans encombre. Chéri et moi attendons patiemment notre vol, un café-muffin à la main.

Une heure et demie plus tard, nous voilà assis tranquillement à bord de notre avion, en classe économique. Chéri est assis côté couloir et moi, au milieu. Le bruit lancinant des moteurs de l’avion de ligne couplé à la logorrhée d’une passagère intarissable à propos de ses nouvelles expériences de plongée sous-marine pulvérise ma patience déjà chancelante à cause du manque de sommeil et de la foule compacte de l’aéroport. Je me surprends à rêver que le moulin à paroles se prenne d’une envie subite de gober des ouates à la douzaine ou encore de se goinfrer de ces petites serviettes déshydratées en pastilles qui gonflent lorsqu’on les humecte.

Mon attention est vite retenue par ma voisine de gauche, une quinquagénaire qui s’efforce de paraître zen en fourrant ses pieds nus et malodorants dans la pochette réservée aux dépliants de la compagnie aérienne. Je lui souhaite de se rendre aux toilettes et d’y rester coincée pour toute la durée du vol.

Ignorant mes élucubrations diaboliques (et ne se rendant pas aux toilettes!), elle risque un œil intéressé vers Chéri, qui est absorbé dans la rédaction de son journal de bord. Il y enregistre les plongées de notre dernier voyage à l’aide de son ordinateur submersible.

Sans gêne, la quinquagénaire se penche de mon côté et postillonne à Chéri :

– Vous faites de la plongée ?

Le crachat de Madame Zen atterrit sur mon épaule.

Chéri, qui n’est pas d’avantage d’humeur sociable – genre : « Youppi ! Une nouvelle amie de voyage qui viendra rejoindre mon cercle de 675 amis Facebook et à laquelle je ne reparlerai plus jamais » – risque un œil par-dessus ses petites lunettes de lecture et croasse un laconique :

– Oui…

Il n’en fallait pas plus pour que Madame Barefoot se sente encouragée dans ses humeurs de « Woodstock aérien » et me postillonne un second crachat format américain sur l’épaule tout en s’adressant à Chéri :

– Moi aussi je fais de la plongée !

Et pan ! J’assiste en direct à la rencontre de deux âmes sœurs.

Chéri semble toutefois en désaccord avec mon analyse de sa relation avec Madame Barefoot. Il grommelle :

– Mfff…

Désespérée Madame Barefoot essaie avec moi:

– Vous en faites aussi ? Solidaire de Chéri:

– Bof…

Ses pieds s’enfoncent profondément dans la banquette avant et ont droit au regard courroucé de l’occupant dudit banc. Notre attitude antisociale finit par avoir raison de ses velléités amicales. Elle décide de se la tenir bien fermée.

Pendant ce temps, la file d’attente pour aller aux toilettes s’allonge jusqu’aux sièges de la rangée de secours : celle où Chéri et moi prenons place.

Monsieur Tattoos de l’aéroport est dans la ligne. Il ronchonne encore, son ton déagréable n’étant visiblement pas près de se dissiper :

– Même pas foutu de pouvoir acheter des cigarettes !

Karine Forever, qui est devant lui, lance :

– Namour, pas grave, on en achètera au Mexique…

– Cr… Il va falloir attendre d’être rendus à l’hôtel! Maudite compagnie aérienne ! Fallait ben que leur truc à cartes de crédit marche pas ! Et il jette un regard peu amène à l’un des agents de bord qui me rappelle vaguement Sean Connery… qui en a vu d’autres. Ce dernier rétorque, imperturbable :

– Votre carte de crédit avait atteint sa limite selon la machine, monsieur.

La voix de 007 porte loin. Tout le monde a entendu. Monsieur Tattoos est cramoisi et fulmine. Son orgueil lui commande toutefois de se taire.

Captivée par le spectacle, je risque un œil à la file d’attente pour les toilettes, qui continue de s’allonger. Elle s’étend maintenant jusqu’aux sièges de la rangée 25.

On se croirait dans une garden-party, genre Noël du campeur. On plaisante, on s’interpelle, on rit grassement à des plaisanteries salaces. Chéri a la moutarde qui lui monte au nez de façon extraordinaire. Un passager à la puissante odeur de transpiration lui hurle dans les oreilles – sans s’en rendre compte – et menace à chaque instant de lui renverser du café sur l’épaule. C’est alors que j’assiste à un événement aussi inattendu que foudroyant : Chéri saisit le bras de Monsieur Nescafé de sa main droite tout en lui arrachant son gobelet de café de sa main gauche. Il s’écrie en s’adressant au responsable du crime de lèse-majesté :

–Bon! Là,c’est assez! Je ne vais pas attendre que vous m’ébouillantiez en plus de me crever les tympans !

Silence soudain et absolu dans l’avion.

Il tend le gobelet fumant à l’agent 007, qui lui adresse un clin d’œil et lui chuchote :

– Si vous voulez un emploi dans notre compagnie, je vous engage illico !

Je suis stupéfaite. Mon homme aurait campé un mafioso de façon magistrale au grand écran. Il allie la vivacité du chat chassant une souris à l’intelligence du serpent. J’ai une bouffée hormonale qui devrait déclencher un raz-de-marée sous les draps ce soir.

D’un calme olympien et ignorant le tumulte de mes sens, Chéri reprend la rédaction de son journal de bord devant le silence ahuri des autres prétendants à la visite des toilettes.

Notre repos est de courte durée et mes souhaits machiavéliques sont quasi-exaucés. Barefoot désire aussi se rendre au petit coin. Nu-pieds. Je soupire. J’aimerais avoir les moyens de me déplacer en jet privé.

Je me cale dans mon siège et tourne les jambes dans l’espoir que Barefoot puisse passer sans que j’aie à me lever. Je rêve. Elle s’extirpe de son fauteuil avec peine et je constate qu’elle a le derrière d’un fardier. Chéri n’était pas dupe : il s’était déjà levé avant même que Barefoot ait dévoilé ses attributs. Les hommes sont des êtres pragmatiques. Je lui chuchote:

– Comment as-tu deviné qu’elle était un deux-sièges ?

– La tablette repas et la ceinture. – Quoi la tablette repas ?

Énigmatique, il me jette un de ces regards par-dessus ses lunettes de lecture.

– Tu comprendras quand elle reviendra.

Au bout d’une quinzaine de minutes, Barefoot revient. Elle boitille et elle grimace. Elle souffre visiblement comme le démontrent de façon éloquente son souffle court et son visage en sueur.

Nous nous levons pour la laisser s’asseoir, ce qu’elle fait laborieusement. Chéri a l’œil aguerri : Madame Barefoot a une rallonge de ceinture de sécurité et sa tablette repas vient se poser de guingois sur ses énormes cuisses.

Notre voisine finit néanmoins par prendre place et me jette un regard aussi ennuyé que désespéré.

Je l’ignore intentionnellement; je suis allergique à tout ce qui pourrait ressembler à une conversation entre passagers, même

anodine. Elle semble indifférente à mes signaux antisociaux. D’un ton anxieux, voire paniqué, elle me braque, après force contorsions, son pied gauche sous le nez. Il est en sang et on peut y apercevoir une entaille d’environ 1 cm coupée sur le biais:

– J’ai marché sur une seringue dans les toilettes.

Laconique, je réponds : – Plate.

Du coin de l’œil, je peux discerner un léger rictus chez ma douce moitié.

Barefoot s’indigne :

– Plus que plate madame ! J’ai peut-être attrapé le SIDA !

Insensible – et un brin, oui, oui, je dois l’admettre, presque exaltée –, dans un claquement de la langue, je moralise :

– Il aurait fallu mettre des bas.

Les épaules de Chéri sont tout à coup animées de spasmes. Je sais qu’il se marre vraiment de ma réaction. Les spasmes se calment et Chéri en remet:

– Il vous faudra montrer ça à un médecin.

Pleine d’espoir, elle répond :

– En connaissez-vous un ?

Je fulmine. Pourvu qu’il ne me trahisse pas !

Il réprime un sourire à peine dissimulé dans un bâillement :

– Vous devriez demander à l’un des agents de bord de vous aider.

Et joignant le geste à la parole, il interpelle l’agent 007.

Je soupire de soulagement. Ouf ! Chéri s’est montré solidaire de la vacancière que je suis! Je sais, je sais. J’ai l’air un peu insensible comme ça, mais je sais qu’en temps normal, je serais la première à m’en mêler, et que là, non, vraiment, il faut que j’apprenne à ne pas toujours m’occuper des autres. Et que je suis en vacances. En vacances.

Agent 007 invite notre infortunée compagne à l’arrière de l’avion dans la rangée de sièges réservés aux agents de bord pour lui administrer les premiers soins. Monsieur Tattoos, l’index et le pouce droits dans la bouche, interpelle bruyamment notre voisine à coup de sifflet, puis ajoute:

– Madame ! Madame ! Je suis médecin ! Je peux vous aider ?

Je. Suis. Abasourdie. Hé bien ! On peut dire que l’habit ne fait pas le moine !

Dans quelle spécialité Monsieur Tattoos peut-il bien exercer son métier ? Je ne le saurai jamais, mais mon imagination suffit pour que je m’en amuse…

De toute manière, la conclusion est qu’il semblerait que l’ère du sarrau, du costume trois pièces et du stéthoscope soit bel et bien révolue !

C’est d’ailleurs aussi ce que je me dirai lorsque je plongerai, moi, demain, dans ce bleu carribéen : mon sarrau et mon stéthoscope méritent un bon congé.

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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