Aider à mourir ou aider à vivre ?

Qui a dit que nos diplômes nous permettaient de décider du droit de vivre ou de mourir ? Qui a dit que mourir était un échec ? Avons-nous oublié que vivre implique de mourir...

« C’EST L’ÂGE ! »

PAR DRE DENISE DROLET, MD  

Dans plusieurs pays du monde, l’espérance de vie augmente rapidement. Au Canada, naître fille permet d’espérer se rendre à 84 ans et naître garçon, à 80 ans. À ce rythme, être centenaire sera bientôt monnaie courante.

Une bonne nouvelle selon certains individus. Quant à moi, je pense que ceux qui se réjouissent de ces statistiques n’ont pas vérifié ce qu’en pensent les principaux intéressés.

Dans mon cabinet, il est rare qu’un octogénaire me tienne le même discours. C’est vrai qu’il y a tellement de choses à discuter qu’on ne peut pas échanger beaucoup sur des statistiques ! Parce que la vraie vie des aînés qui ne sont PAS malades ressemble à ceci :

Docteur, j’ai les yeux tellement secs : un rien m’éblouit. Impossible maintenant de lire ou d’écouter la télévision plus de 15 ou 20 minutes à la fois. Qu’est-ce que je peux faire pour arranger ça ? Docteur, c’est certain que j’ai perdu du poids, mais depuis quelques mois, les aliments ne goûtent rien, c’est difficile d’en manger suffisamment. Docteur, je n’entends presque plus rien, ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la pluie sur le toit, ni les propos de mes petits-enfants… et avec les appareils auditifs, ça éclate dans mes oreilles. Qui pourrait m’ajuster cela ? Docteur, on dirait que j’ai toujours un mal de gorge qui traîne et ma voix s’éteint. Docteur, j’ai toujours mal dans les articulations et ça craque quand je marche. Docteur, j’ai la peau qui démange tout le temps et si je gratte, j’ai des bleus. Docteur, depuis que mon conjoint est mort, je me sens tellement seule. Docteur, je suis si fatigué.

Et moi, je répète TROP souvent :

« Je ne peux rien faire, c’est l’âge ! »

Arbre

Ça fait cent longs hiver
que j’use le même corps
j’ai eu cent ans hier
mais qu’est-ce qu’elle fait la mort ?
J’ai encore toute ma tête
elle est remplie d’souvenirs
de gens que j’ai vus naître
puis que j’ai vus mourir
J’ai tellement porté d’deuils
qu’j’en ai les idées noires
j’suis là que j’me prépare
je choisis mon cercueil

Mais l’docteur me répète
visite après visite
qu’j’ai une santé parfaite

y’est là qu’y m’félicite

Et il y a ceux qui sont malades :

Docteur, je dois me lever quatre ou cinq
fois par nuit pour uriner, je m’échappe parfois et l’autre nuit, j’ai glissé dans une flaque d’urine.
Docteur, votre dernière pilule m’endort beaucoup trop.
Docteur, votre dernière pilule m’empêche de dormir.
Docteur, je pense qu’il faut changer mes médicaments, je suis trop constipé.
Docteur, je n’arrive pas à prendre un rendez-vous avec le spécialiste à qui vous m’avez référé, je me trompe tout le temps dans les chiffres qu’il faut faire sur le téléphone.
Docteur, que devrais-je faire pour ma mémoire, j’oublie tellement de choses.
Docteur, cette fois-ci c’est vrai, je pense que j’ai quelque chose de sérieux. Docteur, on dirait que vous ne cherchez pas de solutions.
Docteur, j’ai peur de souffrir. Docteur, j’ai peur de mourir.

Et moi, bien souvent, j’ai beau chercher, me creuser la tête, je ne sais plus comment les soigner…

Ça fait cent longs hivers
que j’use le même corps
j’ai eu cent ans hier
mais qu’est-ce qu’elle fait la mort ?

Qu’est-ce que j’ai pas fini
qu’y faudrait que j’finisse
perdre un dernier ami
enterrer mes petits-fils ?

J’ai eu cent ans hier
ma place est plus ici
elle est au cimetière elle est au paradis
Si j’méritais l’enfer alors c’est réussi
car je suis centenaire et j’suis encore en vie

Vous savez, Docteur, je suis prête à mourir ! J’ai même hâte que ça arrive !
Docteur, j’aime mieux mourir plutôt que de faire de la chimiothérapie.
Docteur, j’aime mieux mourir plutôt que de me faire opérer.
Docteur, j’aimerais mieux mourir plutôt que de voir mon fils en fauteuil roulant.
Docteur, j’aimerais mieux mourir plutôt que de voir mon petit-fils en prison.
Docteur, j’aimerais mieux mourir plutôt que de voir ma fille en soins palliatifs. Tant qu’à souffrir de même, aussi bien être mort !
Docteur, je suis au bout du rouleau, je n’en peux plus, si j’arrête mes pilules, vais-je mourir ?
Docteur, j’ai peur d’aller en enfer si je me laisse aller… mais c’est tellement dur de continuer.

C’est vrai qu’j’attends la mort
mais c’est pas qu’j’sois morbide
c’est qu’j’ai cent ans dans l’corps
et qu’j’suis encore lucide
C’est que je suis avide
mais qu’y a plus rien à mordre c
‘est qu’mon passé déborde
et qu’mon avenir est vide

J’ai eu un bon mari
et quatre beaux enfants
mais tout l’monde est parti dormir au firmament
Et y’a qui moi qui veille
qui vis, qui vis encore
je tombe de sommeil
mais qu’est-ce qu’elle fait la mort ?1

Où s’en va le monde si une artiste connaît mieux les besoins des êtres humains vieillissants que tous les membres du ministère de la Santé, des CSSS, des divers intervenants en santé incluant les médecins ?

En cette période de discussions sans fin sur l’aide à mourir, pourrait-on seulement commencer par aider nos patients à mieux vivre ? Même si cela veut dire cesser des traitements pour que disparaissent des effets secondaires pires que la maladie; même si cela veut dire augmenter le risque de décès à court terme; même si cela veut aussi dire aider à mourir ? Parce que jusqu’à preuve du contraire, vivre implique de mourir un jour, et je pense vraiment qu’aider un patient à mieux vivre veut aussi dire que je devrais l’aider à mieux mourir le temps venu ! Mais ce n’est qu’une question de sémantique.

SOIGNER signifie prendre soin en général;
SOIGNER veut dire guérir, mais aussi soulager, apaiser;

SOIGNER ne veut pas dire surmédicaliser;
SOIGNER n’implique pas de garder quelqu’un en vie à tout prix;
SOIGNER n’empêche pas de laisser mourir.

Et si l’on demandait aux principaux intéressés ce qu’ils en pensent ?

Y a-t-il des gens de plus de 80 ans dans les réunions pour participer à ces grandes discussions sur l’aide à mourir qui fait régulièrement les manchettes ces derniers temps ? Je n’en vois jamais et puisque, bien souvent, on ne les laisse même pas mourir quand ça se présente, sommes-nous vraiment rendus à discuter de précipiter la mort ?

Si je prends soin de mes patients tout au long de leur vie, je préviendrai des maladies, par exemple avec la vaccination; je traiterai leurs problèmes aigus; je leur offrirai du soutien dans les épreuves; j’entendrai leur angoisse; je soulagerai leurs diverses souffrances de mon mieux, avec les différents outils disponibles et selon les critères d’une bonne pratique médicale. Je leur expliquerai les bons et les mauvais côtés d’un traitement et les aiderai à passer à travers celui-ci, mais j’accepterai qu’ils refusent de s’y soumettre une fois qu’ils auront bien compris les conséquences d’un refus de traitement. Du mieux que je le peux, j’expliquerai à mes patients et à leurs proches les limites de la médecine, en acceptant que, malgré toutes les découvertes médicales, tous les traitements disponibles et les technologies les plus avancées qui soient, la vie se termine toujours par la mort. Le temps venu, je ne prolongerai pas indûment des souffrances pour gagner quelques mois de vie de souffrance, mais les aiderai à vivre leur fin de vie de la façon la plus digne possible avec tous les moyens à ma disposition et selon LEURS volontés.

Qui a dit que la société pouvait décider à la place de l’individu ? Qui a dit que les instances gouvernementales pouvaient gérer la fin de vie de chacun de nous ? Qui a dit que nos diplômes nous permettaient de décider du droit de vivre ou de mourir ? Qui a dit que mourir était un échec ? Avons-nous oublié que vivre implique de mourir un jour ?

 

1 Chanson La centenaire
Paroles et Musique de Lynda Lemay (c) Éditions Hallynda

Comme toujours, j’ai hâte de vous lire!

Omnipraticienne en Montérégie. Personne-ressource au sein du Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ). Pour lui écrire : telordd@hotmail.com

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